la corde

Genre : thriller
Année : 1948
Durée : 1h16

Synopsis : Brandon et Philip, deux étudiants homosexuels très aisés, habitent un luxueux appartement à New York. Désoeuvrés et influencés par les théories morbides de leur professeur, Rupert Cardell, ils décident de commettre le crime parfait. Pour se faire, ils invitent leur camarade David, le tuent et dissimulent le corps dans un meuble. Comble de cynisme, le soir-même, ils organisent une réception où ils convient les parents de ce même David. Poussant la provocation jusqu'au bout, ils installent le champagne et les petits fours sur le meuble dans lequel gît le cadavre. Mais hélas pour eux, Rupert Cardell est lui aussi invité et très vite, il va se douter de quelque chose. 

La critique :

Remarquable ! Je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier ce petit chef d'oeuvre d'Alfred Hitchcock. Un régal pour tout cinéphile qui se respecte. Et ce, malgré le contexte exigu d'un scénario qui ne dépasse jamais le cadre d'un appartement-studio, dans lequel les acteurs ont eu, paraît-il, beaucoup de mal à se mouvoir. Du théâtre filmé ? Peut-être, mais de toute façon avec Sir Hitchcock aux manettes, on ne peut s'attendre qu'au meilleur. Et c'est ce qui se passe avec cet excellent film. 
Dans son déroulement, La Corde adapte le bon vieux principe de l'étau qui se resserre autour du (des) coupable(s) au fur et à mesure que l'histoire prend tournure et se transforme en cul de sac pour l'assassin. Ici, les coupables nous sont dévoilés au début du film. Nous savons qu'ils vont se faire démasquer, mais tout l'intérêt réside à savoir de quelle manière. Principe que reprendra bien plus tard la mythique série Columbo. Premier film indépendant de la période américaine (et premier film en couleurs également) d'Hitchcock, La Corde ne connaîtra qu'un succès d'estime à sa sortie.

Le film est d'ailleurs considéré comme mineur dans l'oeuvre du maître du suspense. Personnellement, je suis loin de partager cet avis. En effet, on trouve déjà dans La Corde tous les éléments qui feront la réussite des futurs grands classiques du réalisateur anglais, et en particulier, cette habileté hors pair pour faire croître la tension nerveuse lors des enchaînements inattendus des événements. Le film marque aussi la première collaboration entre Alfred Hitchcock et James Stewart qui deviendra rapidement l'un de ses acteurs fétiches (l'autre étant Cary Grant). En 1948, Stewart était déjà une très grande star à Hollywood.
Ses rôles dans Mr Smith au Sénat ou La Vie Est Belle de Franck Capra avaient fait de lui l'acteur préféré d'une Amérique meurtrie qui, à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, avait un besoin essentiel de retrouver de véritables héros positifs. S'il demeure la tête d'affiche du film, Stewart laisse cependant les premiers rôles à John Dall et Farley Granger. Ce dernier sera remis en scène par Alfred Hitchcock, trois ans plus tard, dans le sensationnel L'inconnu du Nord Express.

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Attention, SPOILERS ! Brandon (John Dall) et Philip (Farley Granger), deux étudiants homosexuels très aisés, habitent un luxueux appartement à New York. Influençables, ils ont décidé de mettre en pratique la théorie de leur professeur Rupert Cardell (James Stewart), selon laquelle des hommes soi-disant supérieurs, pourraient en éliminer d'autres supposés plus faibles et qu'ils jugent indignes de vivre. Leur plan machiavélique les conduit tout d'abord à étrangler leur camarade David à l'aide d'une corde. Leur forfait commis, ils placent le cadavre dans un meuble.
Si Philip se montre nerveux et submergé par l'émotion, Brandon au contraire, se réjouit de cette situation. Situation d'autant plus risquée que les étudiants donnent le soir même une réception où sont conviés, entre autres, Mr et Mrs Kentley, les propres parents du défunt David. Pour pimenter encore plus l'expérience, Brandon et Philip décident d'apporter le buffet entier sur le meuble où gît le corps de feu de leur ami. Au cours de la soirée, autant Brandon semble jubiler de cette provocation ultime, autant Philip, plus fragile, donne des signes d'inquiétude de plus en plus visibles.

Pour remédier à ses angoisses, il se met à boire plus que de raison. Il faut dire que David, invité lui aussi, n'arrive toujours pas (et pour cause), ce qui commence sérieusement à inquiéter son père. Autant d'indices qui ne vont pas manquer d'alerter Rupert Cardell, que les étudiants avaient également invité à la soirée. Une fois tous les convives partis, Cardell revient sous un prétexte futile, bien décidé à connaître la vérité sur la mystérieuse disparition de David. Le film s'avère aussi intéressant à analyser sur la forme que sur le fond. Sur la forme, Alfred Hitchcock tenta sur ce métrage une expérience unique dans les annales du cinéma, à savoir tourner en un seul plan-séquence.
Mais la durée des bobines n'excédant pas dix minutes, il fut contraint d'en fait huit. Cependant, le réalisateur procéda à d'habiles raccords (la plupart du temps dans le dos des personnages), de telle manière que l'action ne donne pas l'impression d'une quelconque coupure. De ce fait, le film paraît se dérouler d'un seul jet, quasiment en temps réel.

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Sur le plateau, l'ambiance fut tendue, la faute entre certaines inimitiés entre des acteurs secondaires et surtout, à cause de l'utilisation par Hitchcock d'une énorme caméra Technicolor trichrome (que le cinéaste surnommait "le Mastodonte") qui prenait, à elle seule, une place considérables. Les comédiens furent aussi mis à rude épreuve. James Stewart notamment, à qui Alfred Hitchcock avait infligé le handicap d'une chaussure sans talon pour mieux le contraindre à boiter.
Sur le fond, La Corde démontre encore une fois la maîtrise absolue de Sir Alfred dans l'art du suspense. Tandis que les personnages jouent au chat et à la souris, le réalisateur lui, joue avec les nerfs du spectateur. Evoluant dans une atmosphère macabre à souhait, le film se démarque par un climat latent d'homosexualité inédite (et tabou) dans le très prude cinéma américain de cette époque. Si on ne peut déceler aucune connotation sexuelle ni dans les actes ni dans les paroles des protagonistes, il n'en demeure pas moins que l'on constate une domination psychologique certaine de Brandon sur Philip.

Les rôles du dominant et du dominé sont donc clairement établis. Curieusement et bien des années plus tard au soir de son existence, Farley Granger avouera une bisexualité qu'il avait pris soin de cacher toute sa vie. Au niveau de l'interprétation, si les seconds rôles ne donnent aucun intérêt supplémentaire à l'histoire et sont placés nettement en retrait, les trois acteurs principaux sont vraiment excellents. James Stewart est fidèle à lui-même et Granger, dans un rôle de fragile duplicité, montre toute la facette de son talent perturbé. Mais la performance de premier ordre est incontestablement à mettre à l'actif de John Dall.
Tour à tour cynique, charmeur et manipulateur, l'acteur livre ici, sans aucun doute, la meilleure performance de sa carrière. Ce qui nous fait encore plus regretter la disparition précoce de ce comédien sous-estimé, fauché à l'aube de la cinquantaine par un infarctus. Adapté de Rope's End, la pièce de Patrick Hamilton, La Corde s'inspire d'un fait divers ayant eu lieu à Chicago en 1924, où deux étudiants tuèrent un de leurs amis par jeu et provocation. Nul autre qu'Alfred Hitchcock n'aurait pu mieux retranscrire cet événement sans oublier d'y apporter sa petite touche d'humour noir, tout en condamnant fermement toute morale élitiste. Film à part dans l'oeuvre d'Alfred Hitchcock, La Corde se suit comme un huis clos étouffant, où la tension et le malaise s'installent dès les premières minutes, pour ne plus lâcher le spectateur jusqu'au dénouement final. Bref, voici encore une pièce maîtresse à ajouter dans la filmographie d'anthologie de cet immense réalisateur.

Note : 17.5/20

 

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