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Genre : Thriller, drame

Année : 1964

Durée : 2h13

 

Synopsis :

Charlotte Spinster vit recluse dans le Sud des Etats-Unis sur une ancienne plantation qui appartient à sa famille depuis la guerre civile. Toute la ville la croît coupable du meurtre de son fiancé John Mayhew bien que rien n'ait jamais été prouvé. Sa tranquillité est dérangée le jour où la ville décide la construction d'une autoroute sur la propriété familiale. Charlotte décide alors de se battre. La dernière héritière de la propriété profite de l'occasion pour la faire interner comme folle.

La critique :

Visiblement exposé à une session d'examen moins éprouvante que ce que je pensais malgré mes quelques craintes au début (comme chaque étudiant de toute manière...), je me suis permis d'entretenir mon honorable petite carrière de chroniqueur en revenant à nouveau sur le devant de la scène et profitons en tant que la fatigue de fin de session est encore aux abonnés absentes. Me voici présent pour vous offrir à nouveau une chronique d'un autre vieux film en noir et blanc qui, si vous ne l'aviez pas remarqué mais j'en doute, est un genre que j'affectionne particulièrement et qui est un peu mon petit péché mignon du cinéma. La chronique d'aujourd'hui vous le prouvera encore.
Le film que je me ferai un plaisir exquis de vous chroniquer est une autre pépite sortie tout droit du talent visiblement renversant d'un réalisateur injustement méconnu par rapport à d'autres et que j'ai nommé Robert Aldrich. Souvenez-vous, j'avais chroniqué, il y a un petit bout de temps, Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? qui nous offrait un spectacle de plus de 2h de tension omniprésente et en prime une véritable leçon de cinéma.

Malgré cela, le film restera et reste un peu toujours cantonné à une certaine confidentialité qui fait qu'il n'est pas souvent cité parmi les grands thrillers des années 60 alors qu'il a en main toutes les caractéristiques pour se hisser au rang de film culte. En prime, comme si ça ne suffisait pas, on avait droit à une prestation absolument monumentale de 2 grandes actrices de l'âge d'or hollywoodien qui sont Joan Crawford et bien évidemment la talentueuse Bette Davis, que nous aurons l'honneur de retrouver à nouveau ici. Pourtant, malgré cela, ça n'a pas empêché au long-métrage d'être vitupéré par une presse à la ramasse au festival de Cannes. Trop en avance sur son temps ?
Il est clair qu'Aldrich reste un réalisateur assez atypique en raison de sa fascination pour la violence que je doute être mal vue dans une époque où les moeurs étaient moins souples et où la violence n'était pas encore omniprésente. Quoi qu'on en dise, Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? restait un long-métrage distillant un certain malaise, malgré ses plus de 50 ans au compteur, essentiellement causée par un degré de violence psychologique bien présent.

Heureusement le film, grâce à la performance des 2 actrices, obtiendra un grand succès. Deux ans plus tard, Aldrich récidive à nouveau avec un long-métrage dans le même état d'esprit et qui se nomme "Chut... chut, chère Charlotte" et qui obtiendra lui aussi un certain succès en subissant à mon grand désespoir, comme Baby Janeune certaine confidentialité actuellement. Dans son optique de renouveler une prestation d'anthologie rencontrée dans Baby Jane, Aldrich voulait reformer le duo mais gros problème, Crawford doit se retirer du tournage pour soucis de santé.
Bref, c'est une catastrophe qui bouscule les ambitions du réalisateur qui doit donc trouver une autre actrice et ça sera Olivia de Havilland, star mentionnée comme étant de moindre calibre mais qui s'est quand même retrouvée dans des titres comme Capitaine Blood ou Autant en emporte le ventC'est déjà pas mal. 
Au niveau du casting restant, on retrouvera Agnes Moorehead, une actrice qui n'a pas eu une carrière cinématographique poisseuse vu qu'on la retrouvera entre autres chez Orson Welles pour tourner dans Citizen Kane et la Splendeur des Amberson. On a connu pire comme carrière. On aura aussi, pour clôturer le casting principal, Joseph Cotten que l'on retrouvera aussi chez Orson Welles et dans le film L'Ombre d'un doute d'Hitchcock. En conclusion, comme vous l'aurez remarqué, on a là un casting de prestige pour un film prestigieux et sans plus attendre, attelons-nous à l'histoire en elle-même.

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ATTENTION SPOILERS Louisiane, 1927, au cours d'une réception donnée dans la propriété familiale, Charlotte Hollis apparaît couverte de sang devant les invités et son amant John Mayhew vient d'être assassiné. Ensemble ils projetaient de s'enfuir pour échapper à l'autorité du père de Charlotte et de la jalousie de l'épouse de John. Néanmoins, le manque de preuves tangibles fait que Charlotte ne sera jamais condamnée. Bien des années plus tard, en 1964, Charlotte est devenue la risée des habitants et est considérée comme folle. Recluse dans sa propriété familiale, elle doit faire face à une menace d'expropriation suite à la décision de construire un pont à l'emplacement de son manoir.
Refusant de se laisser marcher sur les pieds, elle fait appel à sa cousine Miriam Deering (Olivia de Havilland), bienveillante aux premiers abords mais qui va peu à peu montrer son vrai visage, celui de l'avarice, de la cupidité et du mensonge. Avec l'aide du docteur Drew Bayliss (Joseph Cotten), elle projette de rendre Charlotte folle et d'empocher une belle somme d'argent. FIN DES SPOILERS

Voilà qui a de quoi intéresser tout amateur de thriller grâce à un synopsis on ne peut plus intriguant qui va donc se reposer sur les thématiques déjà rencontrées dans Baby Jane à savoir la folie et la violence psychologique. Deux thèmes à double-tranchant qui peuvent très vite entre les mains d'un réalisateur incompétent, nous offrir quelque chose de foncièrement ridicule. Je ne vais pas laisser durer un suspens, de toute façon vain, vu que vous connaissez autant la réponse que moi à propos du potentiel du film. Et sans surprise, oui, on a là de nouveau nos 2 thématiques traitées de main de maître, mais en plus toutes les caractéristiques déjà rencontrées dans Baby Jane.
Ceux qui ont adoré Baby Jane adoreront tout autant ce nouveau cru. Néanmoins, si la radicalité de Baby Jane n'est pas à démontrer, ici on franchit encore une étape dans le jusqu'au-boutisme du réalisateur car il nous offre ici un récit excessivement détestable et cruel, susceptible de bouleverser la conscience morale de chaque spectateur se retrouvant face à un véritable plan machiavélique orchestrée de main de maître par une cousine qui n'a visiblement aucune idée des valeurs familiales. 

Aldrich nous déverse un brûlot acide sur la cupidité de certaines personnes malintentionnées prêtes à toutes les bassesses dans l'espoir de s'enrichir mais pas seulement car pour parachever le tableau, il transforme de manière admirable les spectateurs en voyeuristes exposés au calvaire d'une Charlotte sans défense face à la malfaisance de 2 personnages avides d'argent sale. Et cette particularité déjà rencontrée dans Baby Jane parvient déjà à créer un sentiment de malaise chez le spectateur qui évolue par la même occasion dans une ambiance austère et froide.
On assiste désemparé sans pouvoir agir alors que ce n'est pas l'envie d'envoyer une bonne grosse patate dans la tête de la cousine qui nous manque, bien au contraire. 
Ici, on est invité à partager la souffrance et l'impuissance de Charlotte et c'est ça qui est bien, nous ne sommes pas passifs. On n'est pas là prostré avec un filet de bave et une main dans le caleçon en nous important peu du sort de la victime et bien au contraire, on est invité à y participer pleinement en réagissant comme si on y était pour de vrai et ça c'est vraiment gage d'une très grande qualité d'intelligence scénaristique et de mise en scène. 

 

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Cette image ci-dessus introduit en beauté une autre grande qualité du film à savoir l'interprétation des personnages. Bette Davis est absolument resplendissante tant son interprétation atteint des sommets et rarement il m'ait été donné d'être autant marqué par une telle prestation et un tel charisme. Elle transcende littéralement l'écran et nous dévoile une personnalité psychologiquement instable suite au traumatisme de son enfance mais elle se montre également dotée d'une grande sensibilité.
Malgré son âge quelque peu avancé, elle dégage un charme assez inhabituel qui est en complète synergie avec sa personnalité complexe mais oh combien touchante. Les autres acteurs tirent, malgré qu'ils soient quand même éclipsés, largement leur épingle du jeu. Ainsi Olivia de Havilland nous offre une interprétation plus qu'honorable d'une mégère détestable à tous les étages tandis que Joseph Cotten est parfait en médecin à l'hypocrisie stratosphérique. Enfin, Agnes Moorehead, interprétant l'assistante personnelle un peu aigrie de Charlotte, nous offre une prestation pour le moins assez amusante en plus d'être largement correcte.

Comme je l'ai dit auparavant, il y a un lien très important qui unit ce film et Baby Jane. La gestion de l'espace et des décors est un premier exemple qui saute aux yeux Ici on évolue dans le même espace à la différence que nous ne parlerons plus de maison en tant que tel, mais de propriété vu que les plans ouverts sur le domaine familial sont omniprésents. Le film est plus "ouvert" que son prédécesseur qui se montrait plus anxiogène dans son ambiance de désespoir mais cela n'entrave en rien le fait que Chut...chut, chère Charlotte est un film on ne peut plus oppressant avec en cerise sur le gâteau, un suspense de tous les instants, tranchant comme une lame de rasoir. L'attraction est immédiate dès le début et elle ne partira que lorsque le générique de fin apparaîtra.
Si l'ambiance de désespoir s'est un peu éclipsée volontairement pour nous offrir un récit beaucoup plus cruel, cela ne change rien au fait que la tension est tout autant palpable alors que le film fait quand même 135 min. Aldrich réussit encore son pari de tenir à la gorge le spectateur durant toute la séquence.

Certains reprocheront peut-être quelques longueurs mais qu'on se le dise, je cherche encore où se trouvaient les quelques longueurs car justement le film évolue et il se passe toujours quelque chose qui fait que l'ennui n'est jamais de la partie. Le deuxième point qui frappe directement, c'est le degré de violence psychologique fort marqué pour l'époque. Comme je l'ai dit auparavant, Aldrich ne s'est jamais refusé d'aller jusqu'au bout de ses envies et ne se refusait rien afin de nous gratifier d'un style cinématographique à la fois atypique et marquant. Malgré que le film ait atteint ses 52 ans d'âge au compteur, sa relative froideur et sa violence morale sont bien présents et malmènent le spectateur en l'agressant au travers de moult séquences pour le moins redoutables. J'avoue ne pas savoir mettre correctement un terme précis sur mon ressenti en ayant visionné ces 2 films de ce réalisateu,r mais il y a quelque chose de dérangeant qui s'en dégage. Mais Mon Dieu que c'est bon et fort. On peut vraiment parler ici de films qui se vivent dans tous les sens du terme.

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Que seraient de telles louanges pour un film si nous n'abordions pas la technicité de l'oeuvre ?? Et là encore, Aldrich réussit et nous sert sur un plateau d'argent un montage absolument exemplaire. Mais quel raffinement dans la mise en scène et ses plans tout simplement somptueux et cadrés au millimètre près !!! Le film est un véritable régal également pour les yeux et rien n'est oublié que ce soit les plans, les cadrages, les effets de lumière et l'aménagement de la maison qui donne véritablement une âme propre à cette somptueuse bâtisse, relique du temps de la guerre de Sécession.
Bien sûr, la maison en elle-même est moins oppressante que dans Baby Jane, vous vous en douterez. Et ce ne sont pas les choix musicaux parfaitement intégrés au récit qui entacheront le visionnage avec en petit bonus un très bon thème musical mélancolique du nom du titre du film, qui installe dès le début un ton dramatique et nous prépare à la cruauté du récit.

D'ailleurs (ne vous inquiétez pas, c'est bientôt la fin de la chronique mais j'ai tellement à dire sur ce film), tant qu'à parler du montage, autant aborder le choix particulièrement pensé du réalisateur pour le noir et blanc. Un choix véritablement judicieux qui contribue encore plus à la création d'une ambiance unique que certaines mauvaises langues pourrait trouver un peu vieux jeu sachant que le film date quand même de 1964 et que le passage en couleurs s'était largement démocratisé.
Ceci dit, j'ai cru voir qu'une version colorisée est sortie en DVD mais qu'on se le dise, ça enlève directement cet effet de style en parfait accord avec la tonalité du film rendue volontairement froide aussi grâce à ce procédé. A vous d'en juger avec l'image ci-dessous.

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En conclusion, Aldrich nous livre encore ici un véritable chef d'oeuvre où la tension omniprésente côtoie un suspense redoutable, où la cruauté côtoie la sensibilité, où la froideur et la tonalité malsaine côtoient une direction artistique superbe et raffinée. Elevé comme Baby Jane parmi mes thrillers préférés, je ne peux que vous recommander très fortement ce film se révélant être une expérience à part entière. Aucun défaut n'est réellement marquant et Chut...chut, chère Charlotte est un régal pour toute personne aimant le cinéma. En chipotant un peu, on pourra peut-être trouver des révélations lâchées en un seul bloc à la fin, mais ce n'est guère dérangeant sauf si on est un peu trop puriste.
Deuxième film de ce réalisateur que je visionne et deuxième chef d'oeuvre. Voilà qui pourrait projeter Aldrich parmi mes réalisateurs incontournables, mais l'absence de considération dont il jouit restera un mystère pour moi. Dans un souci de garder une surprise totale, je ne dévoilerai pas le scénario mais sachez, au risque de me répéter pour la 400ème fois, qu'il est d'une grande richesse. Bref, un très grand film que je considère même comme un chef d'oeuvre. Un incontournable pour tous les amateurs de thriller et d'ambiance travaillée.

 

Note : 19/20

 

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