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Genre : Drame, Thriller (interdit aux -12 ans)

Année : 1999

Durée : 1h24

 

Synopsis :

Japon, années 20. Médecin, Yukio vit entouré de ses parents et de sa femme, amnésique depuis un mystérieux incendie. Alors qu'une présence mystérieuse hante la maison, son père puis sa mère meurt dans des circonstances inexpliquées. Puis, Yukio est précipité au fond du puits du jardin par une "apparition" qui prend ensuite sa place...

La critique :

Décidément, le cinéma japonais est véritablement un cinéma passionnant qui a sa propre identité et qui parvient à se renouveler constamment, à toujours faire preuve d'inventivité tout en nous apportant de la qualité. Rajoutez à cela qu'il ne se refuse aucune excentricité en versant par moment dans l'immoralité dans ce qu'elle a de plus pur. Aujourd'hui, je m'attaque à ma toute première critique d'un film asiatique et compte tenu de la durée relativement courte, je crois bien que ma chronique ne sera pas aussi fournie que les précédentes. Bref, me voici avec un film relativement peu connu du grand public.
Un film qui n'aura pas plus fait parler de lui et qui reste relativement inaperçu dans le monde fourni du cinéma japonais. Pourtant, le réalisateur derrière cette oeuvre est loin d'être inconnu des cinéphiles puisqu'il s'agit de ce cher Shinya Tsukamotole réalisateur complètement barré de Tetsuo. Je suppose qu'il est inutile de vous présenter ce film, véritable bombe incendiaire cyberpunk qui a durablement marqué son époque (et encore maintenant..) et a même acquis un statut de film culte, à un point tel que mister Quentin Tarantino idolâtre littéralement cette saga allant jusqu'à se rapprocher de Tsukamotocar il tenait à produire le 3ème et dernier (???) opus de cette saga apocalyptique.

Mais bien évidemment, cette oeuvre n'est, loin de là, pas la seule de Tsukamoto. On retrouvera d'autres films malheureusement moins connus au compteur comme Haze, Hiruko The Goblin ou encore A Snake of June. En gros, des films pas spécialement connus. A croire que seule la saga Tetsuo est retenue de tous. Donc comme vous l'avez remarqué, il n'est pas (encore) question de chroniquer ces films aujourd'hui mais bien de vous présenter Gemini.

 

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ATTENTION SPOILER : Nous voici plongés dans le Japon des années 20 où nous retrouvons Yukio, médecin, vivant entouré de ses parents et de sa femme amnésique pour des raisons mystérieuses. Malheureusement, le quotidien de cette famille sans histoire va être frappé par la mort successive du père puis de la mère par une présence étrange, suivi quelques temps après de la chute de Yukio dans le puits du jardin par cette même entité mystérieuse. Qui est-elle ? Quelles sont ses intentions ? Est-elle réelle ou n'est ce qu'une illusion ? FIN DES SPOILERS

Nous voici face à un récit que nous pouvons qualifier de complètement différent par rapport à sa saga de renommée internationale. Ici nous pouvons même sans nul doute dire que c'est un film à l'opposé de l'épilepsie dont nous étions frappés face à Tetsuo. Oui, je suis tout autant surpris que vous de voir que Tsukamoto a réalisé un film à l'ambiance posée et à des années-lumière de la rapidité et du jusqu'au-boutisme caractéristique du courant cyberpunk initié par ce même réalisateur.
Pour la petite info, ce n'est pas Tetsuo l'inventeur de ce mouvement mais bien Denchu Kozo, son tout premier long-métrage complètement surréaliste. Maintenant, pourquoi pas. Un réalisateur qui diversifie son travail est quelque chose de très respectable, mais il faut que ça puisse suivre. Alors Gemini mérite-t-il d'être considéré comme un film d'une qualité remarquable ? A vrai dire, il y a du pour et du contre car aborder un film de Tsukamoto reste assez compliqué sachant que, mais je ne vous apprends rien, ce réalisateur est reconnu pour ses réalisations expérimentales.
Pourtant, l'histoire est dans le fond assez laconique mais la mise en scène se révèle pour le moins inhabituelle.

Pour commencer, ce qui frappe en premier lieu, c'est la qualité visuelle du film. Depuis le temps, vous savez que j'accorde beaucoup d'importance à ce critère et là venant d'un tel réalisateur qui n'était pas spécialement reconnu pour ses plans léchés, je dois dire que j'ai été bien surpris. Le film est lumineux dans son ensemble et se pare à de nombreuses reprises de couleurs chaleureuses avec des nuances d'orange. Pas de quoi sauter au plafond (on n'est pas au niveau de Kurosawa ou de Lynch), mais c'est un bon bonus qui a au moins le mérite d'exister. De même, Tsukamoto a apporté un travail ciblé au niveau des plans qui sont plutôt bien ouverts, surtout pour un huit clos vu que 95% du film se déroule dans la propriété familiale. Egalement, les cadrages ont bénéficié d'un grand soin et contribuent justement à cette sensation d'ouverture et d'espace. Néanmoins, la caméra a tendance à partir un peu en vrille surtout au début du film, ce qui peut se montrer particulièrement désagréable.
Un autre point qui frappe est la qualité musicale du récit nous offrant une bande son pour le moins inquiétante.

 

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Maintenant, venons-en au point principal de la critique concernant bien évidemment le déroulement scénaristique. Comme vous avez pu le voir dans le titre de la chronique, on a ici un film d'amour mais attention, je ne parle pas des amas de vomis niais avec moult bisous, déclarations d'amour à l'eau de rose et j'en passe. Ici se mêlent le drame, le thriller, la rancoeur et la vengeance et bon, soyons honnêtes, c'est aux antipodes d'un film d'amour traditionnel qui se veut joyeux et chaleureux.
Là, on se retrouve face à quelque chose de froid sombrant dans le plus profond désespoir lorsque Yukio sera projeté dans le puits. Les dames qui voulaient un récit d'amour passionné sont donc priées de faire demi-tour. Oui, c'est peut-être bien l'un des films d'amour les plus noirs qu'il m'ait été donné de voir. Sans sombrer dans le grandiloquent, dans les séquences chocs à répétition et dans du gore (il n'y en a de toute façon quasi pas), Tsukamoto nous offre une histoire véritablement cruelle de 2 enfants que tout oppose. L'un ayant gravi les échelons pour atteindre une profession renommée tandis que l'autre sera abandonné dès son plus jeune âge dans les "bas-fonds", où à la misère et la pauvreté, se côtoie la maladie.

Tsukamoto nous offre ici une société où les pauvres sont marginalisés et planqués dans des quartiers mal famés tandis que les riches leur vouent une haine féroce et n'hésitent pas à les considérer comme des parasites. Rien que le discours de Yukio face à sa femme sur son ressenti envers les pauvres donne le ton. Le réalisateur nous offre véritablement un anti-héros aux convictions profondes dégueulasses. La caste des "riches" et "privilégiés" en prend un fameux coup avec ce film.
Mais Tsukamoto se permet aussi de dénoncer la jalousie et l'envie qui découlent des "non privilégiés". Cela se confirmera lors de scènes où un vieux mendiant tancera et vitupérera Yukio. Tsukamoto veut-il dire que les non privilégiés critiquent ceux qui ont réussi tandis qu'eux-mêmes ne font rien pour sauver leur condition ? Cela reste un point de vue assez partagé que certains trouveront mal venu et qui pourrait potentiellement être sujet à polémique. Il est vrai que ça peut prêter à confusion mais on a véritablement, au-delà de l'histoire principale, un film social sur la condition humaine et ça c'est un parallèle fort appréciable apportant une grande profondeur au récit.

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Dès lors, une dualité va s'interposer entre ces 2 frères et le non privilégié se vengera du privilégié en le jetant dans un puits. Une scène rappelant la vengeance des marginaux sur ceux qui les ont marginalisés. Et c'est à partir de ce moment-là que débute la seconde partie du film. Si la première partie du récit se montrait assez marquée par un rythme léthargique pouvant facilement décontenancer le spectateur, ici Gemini gagne en tension et se réveille pour nous offrir un climat de désespoir, où Yukio sera dès lors soumis aux brimades et humiliations de son frère ayant complètement revêtu son apparence (un élément assez mystérieux qui me fait m'interroger sur un éventuel élément fantastique intégré au récit) et profitant de sa femme. Abandonné dans ce puits et oublié de tous et pire encore de sa propre femme, on assiste à la déchéance progressive de ce médecin à la mentalité quelque peu hautaine sur les bords, mais que l'on a envie de sauver malgré tout. Une véritable torture psychologique se montre alors et réveille le spectateur même si on n'échappera pas à des scènes, certes moins nombreuses, de calme un peu trop présentes.

Au niveau du jeu d'acteur où l'on retrouvera entre autres Masahiro MotokiYasutaka Tsutsui et Shiho Fujimara, il est nécessaire de préciser que ceux-ci se débrouillent relativement bien. En conclusion, Tsukamoto nous offre un récit en dehors de ce qu'on a eu l'habitude de voir de lui. D'une cruauté assez marquante, Gemini se montre véritablement intéressant à analyser et a ce mérite d'être travaillé graphiquement. Malheureusement, si certaines scènes sont très belles, on a un rythme léthargique omniprésent qui pourra fortement en agacer certains.
A noter quelques incohérences si l'on veut chipoter (la barbe qui ne pousse pas après plusieurs jours dans le puits par exemple). Certes, le film en lui-même, malgré une base scénaristique froide et classique, se montre d'une originalité assez convaincante pour un film de ce genre. Pour un film d'amour dramatique, il faudra souligner le côté expérimental de l'oeuvre et sa relative subtilité dans ce qu'il dénonce. Un film qui ne marquera pas les esprits mais qui nous apporte une petite bouffée d'oxygène en plus de quelques révélations toujours bienvenues. On ne va pas cracher là-dessus malgré un manque de peps certain. Et je me rends compte que ma chronique n'est finalement pas si courte que ça.

 

Note : 12,5/20

 

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