sweet movie

Genre : érotique, trash, inclassable (interdit aux - 16 ans avec avertissement)
Année : 1974
Durée : 1h38

Synopsis : Deux histoires en parallèle. La première narre les aventures existentielles de Miss Canada devenue Miss Monde, qui épouse l'homme le plus riche de la terre. La seconde raconte le périple d'une polonaise, capitaine d'un rafiot, qui sillonne la Seine à la recherche d'amants à consommer puis à supprimer.

La critique :

Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'un film culte, un VRAI : Sweet Movie. Le genre de film qu'il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie comme, dans un autre genre, Citizen Kane d'Orson Welles ou Saló de Pasolini. A ce point ? Oui, à ce point. Sweet Movie c'est une expérience unique, une ode à la démesure. Un maelström foisonnant d'images provocatrices qui mélange politique, érotisme et déjections dans sa marmite. Et au lieu d'une bouillie infâme, il en ressort un quasi chef d'oeuvre de poésie loufoque. Tout cela par le talent d'un homme, Dusan Makavejev. 
Ce type a dû certainement s'échapper d'un asile psychiatrique pour pondre une oeuvre d'une telle folie. Sweet Movie c'est aussi une vraie Tour de Babel. On y parle (et l'on y chante beaucoup aussi) en italien, français, polonais, serbe, anglais, espagnol... Sweet Movie, où le film maudit de Carole Laure. Longtemps l'actrice canadienne aura voulu faire effacer ce film de sa filmographie. Elle intenta même un procès pour que soient retirées les scènes les plus gênantes.

De même, Anna Prucnal, l'autre héroïne du film, fut interdite de séjour dans son pays d'origine, la Pologne, pendant près de quinze ans. C'est dire si cette oeuvre provoqua le scandale lors de sa sortie, notamment au Festival de Cannes en 1974, où ses projections publiques furent censurées. Oui, ce film est une immense gabegie outrancière qui met un sérieux coup de pied au cul à l'ordre et aux conventions. Makavejev s'en donne à coeur joie dans une critique acerbe à la fois du capitalisme et du communisme, encore très présent à l'époque. Il fait aussi une apologie caractérisée de toute forme de liberté, sexuelle en particulier. Et ici, pas de gentils pas de salauds, tous dans le même sac ! 
En plus de Carole Laure et d'Anna Prucnal, on retrouve à la distribution Pierre Clementi, Sami Frey, Jane Mallett et John Vernon. Attention spoilers : Dans un futur proche, en 1984, Mademoiselle Canada (Carole Laure) est élue Miss Monde. Le résultat de cette élection, sponsorisée par une fondation de ceintures de chasteté, s'établit non seulement sur la beauté mais aussi sur la virginité. 

 

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Toutes les concurrentes se voient donc obligées de s'allonger sur un fauteuil, jambes écartées, afin que le présentateur assisté d'un gynécologue, vérifie que toutes les participantes possèdent bien toute leur vertu. Parmi le jury se trouve une femme âgée excentrique, présidente de la fondation et mère du célibataire le plus riche de la terre: Mister Dollars. En récompense de sa victoire, Miss Canada gagne le droit de l'épouser. Grand mégalomane, Mr Dollars projette de remplacer les chutes du Niagara par un spectacle laser de son et lumières et, surtout, il s'est fait greffer un sexe en or massif. 
Lorsque devant un parterre d'invités, dont sa mère et son garde du corps noir bodybuildé, il entreprend de faire connaître les joies de l'amour à sa promise, celle-ci se refuse à lui, horrifiée à la vue du "goldmember". Pour la punir, sa belle-famille décide l'offrir au bodyguard fortement membré puis de s'en débarrasser en l'expédiant à Paris, recroquevillée dans une valise. Trimbalée et ballottée, elle se retrouve abandonnée au premier étage de la Tour Eiffel.

Là, se tient le tournage d'un film mettant en scène un groupe de mariachis parmi lesquels El Macho (Sami Frey), un séducteur de pacotille. Entre la Miss et lui, le coup de foudre est immédiat et ils entreprennent aussitôt de copuler en public, abrités sous la large cape du chanteur. Petit problème cependant: le latin lover reste coincé dans sa belle alors qu'une foule de curieux s'attroupe autour d'eux. Ils seront "déboités" par un médecin dans les cuisines du restaurant de la Tour, tandis que les cuistots impassibles, continueront à faire passer les plats au-dessus des fesses de Sami Frey, lequel se retirera dans tous les sens du terme, en chantant à tue-tète tout en signant des autographes...
Un grand moment de délire ! Pendant ce temps, toujours à Paris, Captain Anna Planeta (Anna Prucnal), une polonaise lubrique, sillonne la Seine à bord du Survival, un vieux rafiot arborant une gigantesque tête de Karl Marx en guise de figure de proue. A son bord, du sucre, des montagnes de sucre. Telle une veuve noire, elle appâte ses éventuels prétendants en entonnant des chants patriotiques juchée sur le pont.

 

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Elle jette son dévolu sur "Potemkine", un jeune marin français (Pierre Clementi) qu'elle surprend en train de pisser dans le fleuve. Ils fileront le parfait amour, se gavant de sucre, faisant parfois monter des enfants à bord qu'Anna n'hésitera pas à séduire par un striptease puis des caresses pour le moins équivoques (scène très troublante qui met le spectateur vraiment mal à l'aise), le tout sous le regard des portraits de Trotsky et de Lenine. Anna finira par tuer le jeune matelot lors d'un dernier ébat, ensevelis de sucre évidemment. Elle sera finalement arrêtée par la police qui mettra à jour les corps des amants conservés en fond de cale, parmi lesquels de nombreux cadavres d'enfants. 
Alignés sur les bords de Seine, ceux-ci reviendront à la vie lors du générique de fin. Volonté sans doute du réalisateur de dédramatiser l'impact d'une telle vision. Entre les deux histoires, et sans transition, nous aurons droit à des images d'archives montrant l'exhumation de cadavres dans la forêt de Katyn, tristement connue pour avoir été le théâtre d'un immense massacre de polonais en 1940.

Impossible de parler de Sweet Movie sans évoquer les deux scènes célèbres qui ont fait sa réputation sulfureuse. La première voit un banquet tzigane, donné en l'honneur de Miss Monde, dégénérer en une orgie abominable où certains des convives vomissent, urinent, défèquent même (tandis que Carole Laure se caresse le visage de l'un d'entre eux). Le tout réalisé sans le moindre trucage. Autant dire que cette scène fait passer les excès alimentaires de La grande bouffe pour un rot de premier communiant. La seconde met en scène Miss Monde totalement nue et recouverte de chocolat, se caressant de façon lascive et suggestive afin de vanter les mérites du produit lors du tournage d'une publicité.
D'une scène, d'une image à l'autre, Sweet Movie alterne le comique, le surréaliste, l'abject, sans nous laisser le moindre répit. Comme s'il voulait emporter le spectateur dans le tumulte de sa propre confusion, Dusan Makavejev signe ici une oeuvre complètement barge et borderline qu'il conviendra de prendre pour ce qu'elle est : un gros doigt d'honneur à la bienséance et le rejet total de toute mouvance idéologique. En ce sens, Sweet Movie est une oeuvre anarchique et parmi les films occidentaux totalement barrés, je ne vois que ceux d'Arrabal ou de Jodorowsky qui puissent soutenir la comparaison.
Je préfère prévenir les âmes sensibles, il est évident que ce film pourra choquer et ne plaira certainement pas à tout le monde. Il convient cependant de le replacer dans le contexte d'une époque post soixante-huitarde où les moeurs étaient bien plus libres qu'aujourd'hui, et où le politiquement correct n'avait pas encore sclérosé nos sociétés. En cela et malgré ses nombreuses frasques, cette oeuvre nous apporte un témoignage culturel important. Bref, le monde des cinéphiles est séparé en deux : ceux qui ont vu Sweet Movie et les autres... A vous de choisir votre camp !

 

Note : 18/20 

 

TumblingDollOfFlesh Inthemoodforgore