Quand_l_embryon_part_braconner

 

Genre : Drame (interdit aux - 18 ans)

Année : 1966

Durée : 1h12

 

Synopsis :

Un homme, sujet à des pulsions sadiques, tourmente sa partenaire d'un soir, tout en se souvenant des scènes d'humiliation qui ont traversé sa vie.

 

La critique :

Les examens étant enfin terminés et ayant terminé de désaouler, me revoici à nouveau sur ce forum pour une toute nouvelle chronique, une chronique d'un film très spécial issu tout droit du Japon, pays reconnu pour son cinéma emblématique avec ses réalisateurs cultes tels que Kurosawa, Ozu ou encore Mizoguchi. A ce podium de réalisateurs plus que recommandables, s'ajoute un autre réalisateur du nom de Wakamatsu évoluant dans un tout autre registre que ceux-ci.
Ici, fini les chambaras et tragédies humaines et place au mélange de sexe et de violence à travers des films connus sous le nom de "pinku eiga". Ce genre, apparu au milieu des années 60, regroupait des films à connotation érotique sans que l'érotisme ne soit un élément central du récit. A cette époque, pour afficher une image présentable du pays, les strip-tease et films pornographiques furent interdits, ce qui contribua à l'essor du pinku.

Malgré cela, les premiers films de ce genre furent jugés obscènes, notamment en raison de quelques scènes anecdotiques nues et à cela, se rajoutait la censure interdisant l'affichage des organes génitaux et de leur charmante pilosité (censure toujours d'actualité si je ne m'abuse). Néanmoins, si l'histoire autour du pinku fut difficile en raison d'une évolution dans une époque où les moeurs étaient encore très strictes, celui-ci s'en émancipa et donna naissance à moult films qui permirent d'enrichir le catalogue de ce style unique en son genre. On passera des premiers films évoluant dans un réseau de distribution au public restreint à des films ayant acquis une véritable popularité. 
L'un des principaux représentants du pinku fut le regretté Koji Wakamatsu (comme je l'ai dit avant), auteur de ce film considéré par beaucoup comme son meilleur film. J'ai nommé Quand l'Embryon Part braconner.

Réalisateur sulfureux, ses oeuvres créaient souvent le scandale et c'est peu dire. Certaines considérées comme des brûlots anarchistes sont encore aujourd'hui censurées dans de nombreux pays tels les USA, la Russie ou encore la Chine. Mieux encore, "Les secrets derrière le mur", sorti en 1965 et sélectionné au festival de Berlin, suscita l'indignation générale en plus de créer un incident diplomatique entre le Japon et l'Allemagne. Belle performance dans le scandale.
Bien que ses films étaient réalisés avec le salaire mensuel d'un albanais et qu'ils étaient tournés en toute hâte, il fut considéré à juste titre comme l'un des plus importants réalisateurs japonais des années 60 avec des titres au doux nom tels que "Les Anges Violés", "La Vierge Violente" ou encore "Va va vierge pour la deuxième fois". Passons maintenant à l'analyse du film au nom plutôt obscur mais très réfléchi quand on analyse correctement le film.

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ATTENTION SPOILER : Un homme retient dans son appartement sa fiancée et la torture. Elle est déshabillée, soumise à divers genres de bondage, fouettée et torturée avec une lame de rasoir. Il s'applique également à la coiffer et à la maquiller. Hanté par certaines humiliations vécues, il est également sujet à des crises de larmes et se replie sur lui dans la position foetale. Finalement, la fille parvient à se libérer et prend sa revanche. FIN DES SPOILER
Voilà pour les hostilités d'un titre qui ne fait pas dans la dentelle tant physiquement que psychologiquement. En effet, "Quand l'embryon part braconner" est clairement le genre de film qui choquerait actuellement le grand public habitué depuis longtemps à un cinéma politiquement correct de par sa réalisation à la fois sobre mais extrême, apportant une synergie relativement déstabilisante.

Comme quoi ce n'est pas avec des containers de faux sang que l'on peut susciter un malaise chez le spectateur. Pour commencer, Wakamatsu pose les bases du film en nous faisant évoluer dans un appartement sombre, vide et d'une froideur assez marquante. La décoration et toute forme de chaleur est purement et simplement absente. Mettre un panneau "Home Sweet Home" accroché à la porte relèverait du foutage de gueule pour résumer. Ce milieu permet déjà dans un premier temps de déstabiliser le spectateur embarqué dans une durée relativement courte dans un climat anxiogène qui pourrait représenter le ventre de la mère (j'y reviendrai plus tard).
Secundo, l'ambiance sonore du film remarquable avec ses mélodies quasi christiques jouées à l'orgue apportent une véritable identité à ce film et renforce ce sentiment de malaise.

Ainsi, l'ouverture du film se fait par une déclaration pour le moins effrayante de l'Ancien Testament avec en toile de fond une superbe musique. Enfin tertio et bien entendu, le point le plus important du film, le scénario en lui-même que l'on pourrait croire inexistant ou sujet à un déballage gratuit de scènes de torture, mais qui se montre bien plus profond qu'on pourrait le croire. Inutile de tourner autour du pot, "Quand l'embryon part braconner" est un film complexe et très intelligent dans ses thématiques qu'il traite. On est loin d'un porno vide et sans saveur.
Wakamatsu nous offre un personnage masculin certes misogyne et sadique, mais doté d'une grande sensibilité et d'une grande tristesse, où le manque affectif côtoie une solitude persistante. Effondré par la perte de sa femme qui le quitta car il refusa d'avoir un enfant et les humiliations qu'il subit à propos de son impuissance, celui-ci tombera rapidement dans une spirale infernale de frustration et de haine de la femme. 

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Il s'épanouiera par une relation de domination sur cette pauvre femme tombée entre ses mains. Il n'hésitera pas à la traiter et à la transformer en chienne comme l'atteste l'image ci-dessous. Un tel film créerait un immense scandale s'il sortait à notre époque. Loin de la rabaisser, notre tyran n'hésitera pas, dans une forme de jouissance relativement malsaine, à la flageller et à l'enchaîner, offrant au film une dimension sadomasochiste où le dominant s'épanouit face à la souffrance de la dominée entraînée dans une relation non consentie. Cette relation s'ajoute à la tonalité glauque du récit en plus d'être juste et de ne jamais être exagérée. Cet homme incarné par Hatsuo Yamatani nous offre une prestation froide et profondément antipathique mais surtout brillante, là où la fille incarnée par Miharu Shima, jouera remarquablement bien cette fille en détresse.

Wakamatsu jouera beaucoup avec les gros plans sur le visage de la fille lors des flagellations témoignant d'autant plus de la souffrance qu'elle subit. Autre point important, à force d'être constamment rabaissée au statut de chienne, celle-ci finira par adopter un comportement canin. Ses manières de manger rappeleront cet animal et surtout, cette ultime séance de flagellation où elle aboiera en pleurs. Plongée dans la neurasthénie mentale, la fille perdra son humanité et c'est d'autant plus choquant que la prestation est particulièrement réaliste.
"Quand l'embryon part braconner" offre une thématique réellement tabou où sont affichés des individus dont la misère affective et sexuelle aboutit à une certaine folie dans laquelle ils deviendront haineux du sexe opposé et chercheront à lui faire du mal via toujours cette relation de domination. Pour autant, le film n'est pas misogyne mais ne fait que dénoncer et montrer des individus abandonnés de toute forme d'amour à la fois affectif et sexuel. Un film parfaitement intemporel quand on voit le cas d'Elliott Rodger ou d'un autre dont le nom m'a échappé qui tueront des filles par pure haine de la gente féminine.

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Confronté à cette misère, le jeune homme se replie et en vient à maudire le fait d'avoir été mis au monde. Une scène parfaitement retranscrite quand il dit que le bébé est dans un environnement idéal quand il est dans le ventre de sa mère en dehors de ce monde dans lequel il ne se reconnaît pas. Cet appartement étouffant rappelant l'utérus de sa mère, ses positions foetales, tout montre clairement que cet homme ne désire que retourner dans le ventre de sa mère à l'abri de cette société, d'où le fait qu'il soit comparé à un embryon si on s'en rapporte au titre.
C'est assez paradoxal de voir que cet homme d'apparence soignée et distinguée et directeur d'un magasin puisse être en total désaccord avec le monde dans lequel il vit, sachant qu'il est ce modèle d'homme qui a réussi et est mis en valeur dans la société japonaise. Le final se clôturera par un rapport inversé de la domination où la femme prendra le relais et se vengera en le tuant pour voir dans une scène magnifique, celle-ci chanter une comptine que les mères chantent à leurs enfants.

En conclusion, "Quand l'embryon part braconner" est un film passionnant à analyser dans ses thématiques et dans la profondeur de son récit déchirant et dont l'issue ne peut être que tragique. Offrant une vision pessimiste de l'amour évoluant dans une époque en plein boom économique (où les baby-boomer japonais se sacrifiaient littéralement pour assurer la pérennité de leur nation), il n'en reste pas moins que ce film apporte ses lettres de noblesse au pinku eiga.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce film et cela apporte de l'eau à mon moulin. Comme quoi, on a là un film remarquablement bien traité dont la construction expérimentale ne plaira pas à tout le monde. Si la violence physique n'est pas excessivement choquante, on ne peut pas en dire autant de la violence psychologique qui nous claque une bonne branlée dans la gueule. Même si l'interdiction aux - 18 ans est selon moi complètement stupide, ce n'est pas un film à prendre à la légère et celui-ci est réservé à un public averti. Une expérience délicate et à éviter quand on vient de se faire plaquer mais puissante, et ça c'est à souligner car c'est malheureusement trop rare dans le cinéma érotique.
Les détracteurs y verront un vulgaire film SM misogyne qui ferait se défenestrer les féministes hystériques de notre époque, les autres y verront une oeuvre d'une grande sensibilité qui a entièrement sa place parmi les films les plus marquants du cinéma japonais.

 

Note : 15/20

 

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