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Genre : Horreur, science-fiction, expérimental (interdit aux - 16 ans)

Année : 1989

Durée : 1h05

 

Synopsis :

Apres un accident d'automobile, un homme voit son corps muter en une sorte d'aimant ramassant tous les détritus métalliques de la société. Film phare du jeune cinéma underground japonais.

 

La critique :

Aujourd'hui, nous voici face à la deuxième chronique de cette série consacrée au cinéma japonais underground, toujours avec l'un des représentants majeurs de ce monde qui n'est autre que Shinya Tsukamoto, l'un des réalisateurs les plus barrés et dont le doute concernant sa santé mentale se fait furieusement ressentir à chaque visionnage d'un de ses films. En ce jour, je vais m'atteler à la chronique de son film le plus connu, le plus représentatif de son univers et peut-être même son meilleur. Un film dont j'avais appris l'existence il y a de nombreuses années déjà dès l'âge de mes 14 ans, mais dont le visionnage de la bande annonce me bousilla le restant de ma journée.
Près de 6 ans plus tard, je me réconciliais avec cette pellicule complètement hallucinante, réconciliation on ne peut plus réussie car il peut se targuer de faire partie de mon cercle VIP dédié à mes films préférés. Puis 2 ans plus tard, je m'asseyais à nouveau dans le canapé pour me délecter d'un second visionnage et enfin arriver à la rédaction de la chronique qui lui est consacrée.

Comme toujours, démarrons avec une petite parenthèse historique liée au film en lui-même. Contrairement à ce que l'on peut croire, Tetsuo n'est pas le premier métrage pondu par Tsukamoto car 2 ans auparavant, il sortit un court-métrage ahurissant et inclassable du nom de Denchu Kozo, bien trop méconnu mais qui posa déjà les bases de son style, à savoir un montage épileptique et une ambiance poisseuse (pour résumer de manière extrêmement grossière). Et 2 ans plus tard naquit Tetsuo : The Iron Man dont le tournage fut plus que mouvementé. Tourné avec les moyens du bord (Tsukamoto arpentait les décharges pour trouver les affaires nécessaires à la création des décors du film) et le salaire d'un ouvrier arménien, il aura fallu près de 2 ans pour arriver à la fin du projet, d'autant plus que ses collaborateurs le lâcheront un à un. Vers la fin, le réalisateur sera quasiment tout seul pour finir le montage.
Une catastrophe ?? Absolument pas puisque le film remportera plusieurs prix, notamment le prix du meilleur film au Fantafestival en 1989 et le prix du public au festival du film fantastique de Suède.

Mais l'impact de Tetsuo ne s'arrêtera pas là car il acquérera, au fur et à mesure des années, le statut de film culte qui influencera tout un pan du cinéma japonais, à savoir le genre cyberpunk, un style expérimental souvent ultra-violent mais aussi intelligent et complexe dont Tetsuo en est l'emblème. Ce succès permettra la création de 2 volets suivants qui sortiront respectivement en 1992 et en 2007. Enfin, pour apporter davantage de prestige au film, Tarantino, subjugué par ce premier volet, annoncera la création d'un remake qui ne restera malheureusement qu'à l'état de projet.
Une adaptation par ce réalisateur aurait été intéressante mais qu'à cela ne tienne, Tsukamoto put asseoir déjà sa notoriété certes modeste (c'est tout le problème du cinéma expérimental) mais loin d'être négligeable. Maintenant passons à l'analyse de ce film.

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ATTENTION SPOILERS : Le film s'ouvre sur un homme qui s'entaille profondément la cuisse et insère une tige filetée dans la blessure. Trouvant ensuite des vers dans la blessure, il s'enfuit et est heurté par une voiture. Le conducteur se débarrasse du corps. Le lendemain, le conducteur constate qu'un morceau de métal sort de sa joue. Poursuivi dans le métro par une femme dont le corps est envahi par le métal, il se métamorphose peu à peu en un monstre de métal. Qu'on se le dise dès le départ, Tetsuo n'est pas un film normal (normal me direz vous) mais pourrait s'apparenter à une gigantesque métaphore sur notre société actuelle et la société de demain. En effet et plus que jamais, l'humanité est entrée dans une nouvelle ère dédiée à la technologie rendue omniprésente et surtout de plus en plus indispensable pour s'assurer une vie normale en société. Les grands écrans, les smartphones, Internet à outrance dont les entreprises se servent de plus en plus. Désormais, on peut effectuer de simples virements directement depuis notre smartphone. On peut mesurer nos battements cardiaques simplement grâce à une petite application.
L'humanité devient de plus en plus noyée devant un flux de plus en plus important d'informations transitant toujours plus vite (journal télévisé, publicités, presse people).

Informations modelées à la guise par quelques personnes mal intentionnées (ou encore à des fins politiques) permettant très vite de biaiser l'opinion publique et les capacités de réflexion et de discernement de tout un chacun. En observant 30 secondes ce constat, ce n'est pas impressionnant d'être un peu inquiet de ce que pourrait être la suite des évènements. Déjà près de 30 ans avant, Tetsuo assénait un bon gros coup de pied dans la fourmillière en dénoncant la tournure malsaine de cette société s'engouffrant naïvement dans une overdose de technologie. Et quel choc !
On est face ici à un brûlot acide contre ce monde ultra-connecté mais, qualité admirable, sans jamais s'enfoncer dans une leçon de morale vaine et larmoyante qui décrédibiliserait le propos. Tetsuo met le nez du spectateur dans sa propre merde tout en l'invitant à réfléchir sur ce qu'il a vu car l'histoire inexistante n'est, en fin de compte, qu'un prétexte pour happer le spectateur par la gorge et lui balancer un solide uppercut.

Et c'est là où Tetsuo relève vraiment du génie, c'est que, en l'espace de la courte durée de 1h05, il parvient à traiter un nombre impressionnant de thématiques liées à une société de plus en plus dépendante de la technologie et surtout envahie par celle-ci. Ce n'est pas étonnant de voir cet homme, incarné par Tomorowo Taguchi, se transformer en une entité de métal, une jolie métaphore liée à l'individu de base évoluant dans un environnement électronique de plus en plus persistant à tel point que l'exposition intempestive influera sur sa propre composition physique.
On pourrait déjà y voir une critique de l'eugénisme. 
De même, Tsukamoto est persuadé que la technologie sera telle qu'elle influera également sur notre psychisme en le nécrosant pour aboutir à un être dépourvu de toute logique et ayant sombré dans la folie. On peut apercevoir cette séquence dès le début avec cette femme monstrueuse, incarnée par Nobu Kanaoka, poursuivant notre homme dans une dédale sombre de tunnels semblant être sans fin. 

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C'est une thématique loin d'être fantaisiste quand on voit que nombre d'individus sont devenus des assistés voués à une dépendance à la technologie sans laquelle ils se montrent complètement déboussolés (incapacité de rechercher l'information par eux-mêmes par exemple). La transformation physique et psychique progressive observée chez les personnages est en parfaite corrélation avec cette technologie davantage envahissante au fur et à mesure des années.
Mais si Tetsuo traite dans les règles de l'art l'influence de la technologie au niveau de l'individu même, il va encore plus loin en traitant cette influence au niveau de la civilisation même et des rapports étroits entre les individus. Cela peut se vérifier lors de courtes séquences épileptiques avec notre héros projeté à toute vitesse à travers le décor, une manière de dire que l'information est transmise de manière toujours plus rapide ou simple branlette intellectuelle ?

Difficile à dire mais il y a matière à creuser là-dessous. On peut aussi poursuivre avec ces séquences télévisées affichant des personnages en plein rapport sexuel et cette femme dire "Arrête, nous sommes épiés". Ici Tsukamoto traite du voyeurisme malsain que l'on peut clairement observer dans la vie de tous les jours sur Internet ou via la presse people. La technologie impliquerait par conséquent l'entrée de cette civilisation s'immiscant dans la vie de tout un chacun, les épiant et les dénigrant, passage que l'on peut observer avec ces rires de bébé que l'on pourrait interpréter comme des rires de méchanceté d'individus immatures que Tsukamoto compare à des nourrissons.
Clairement, Tetsuo est un film fascinant à analyser et offre de nombreuses pistes d'exploration en plus de nous offrir une réelle dimension anthropologique. Tsukamoto dans un autre passage semble penser que le refus à avoir recours à la technologie impliquerait directement la mort de l'individu. Certes, pas la mort physique de l'individu, mais plutôt une mort sociale où l'individu serait marginalisé, oublié de cette société qui le verrait comme un paria.

Cela ne vous rappelle pas les réseaux sociaux ? Plus que jamais, beaucoup ont ce besoin de s'afficher aujourd'hui sur Internet, de quémander de l'attention, de montrer les bonnes facettes de leur vie en omettant les mauvaises et de rechercher davantage de relations sociales. Des plateformes comme Facebook, Instagram ou encore Snapchat sont indirectement ciblées par Tetsuo (je me dénonce, je suis sur ces 3 plateformes *rire jaune*). De mémoire, j'ai rarement vu un film aussi complet dans la critique et si cette partie est irréprochable, il serait fort irrespectueux de ne pas aborder l'architecture même du film qui, encore une fois, est très bien pensée et offre encore davantage de remarques.
Au fur et à mesure du film, on peut remarquer une ville morte sans habitants, un peu comme si, de manière paradoxale, l'individu ultra-connecté serait isolé contre son gré et n'existerait que de manière connectée. Fréquentant les transports en commun quasiment tous les jours, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à tous ces gens rivés sur leur smartphone sans se parler, sans se regarder et pas seulement des personnes isolées mais des groupes d'amis.

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L'environnement industriel et gangrené par le métal, le cuivre et autres matériaux est rendu volontairement laid et austère en plus d'être étouffant, ce qui permet d'aboutir à une ambiance non seulement de cauchemar mais aussi claustrophobe. C'est une autre thématique chère au réalisateur dont j'avais déjà parlé dans ma précédente chronique sur Haze et que l'on retrouve ici, qui est le sentiment d'enfermement urbain, avec cet homme de métal noyé dans ces bâtiments abandonnés, ces couloirs et ces rues sans âme qui vive. Au delà de ça et comme vous avez sans doute dû le remarquer, ce moyen-métrage n'a pas usurpé son interdiction aux moins de 16 ans en raison d'un niveau très élevé de violence plaçant ce film comme une oeuvre extrême (dans les limites du raisonnable bien sûr).
Le réalisateur ne lésine pas sur les plans courts et bien centrés des chairs en décomposition ou des projections importantes de sang. Encore une fois, un autre thème cher au réalisateur est traité et qui n'est autre que le rapport de l'homme à la douleur. 
Eludant toute narration complexe autour des quelques personnages présents dans le récit, Tsukamoto crée une oeuvre sensorielle où le spectateur est noyé dans une réalisation épileptique et fortement agressive qui risquera fortement de le décontenancer.

Cette rapidité volontairement exagérée de la mise en scène pourrait être liée à cette technologie ayant plus un effet bordélique qu'apaisant sur la société. Le noir et blanc permet davantage d'apporter une tonalité sombre, malsaine et glauque amplifiant le trait fortement nihiliste de ce film affichant de manière cauchemardesque, l'auto-destruction de cette société qui n'en a pas du tout l'air consciente. La mise en scène est un hic qui ne plaira pas du tout à tout le monde et qui fait de Tetsuo un film davantage expérimental voire totalement inclassable.
Les musiques aux tonalités industrielles et synonymes de chaos urbain finissent d'apporter une énorme consistance à cette pellicule transgressive. 
En conclusion, Tetsuo, sous ses airs de gros bordel hyper speed, est une véritable analyse sociologique et anthropologique d'une société vouée à sa propre perdition et à sa destruction dans le plus grand chaos. Il est nécessaire bien sûr de ne pas recommander ce film à tout le monde en raison de la violence et du jusqu'au boutisme assommant le spectateur, avant de définitivement l'enterrer via un final complètement apocalyptique qui, à mon sens, ne devrait pas d'être raconté ici juste pour la surprise. Difficile de ressortir indemne de ce trip absolument indescriptible semblant avoir été réalisé sous un cocktail de LSD, MDMA, XTC, amphétamines et cocaïne.
Il est de ces films qui ont le don de souffler littéralement le spectateur et Tetsuo en est un de ceux-là. Féroce, cauchemardesque, terrifiant tant dans l'atmosphère que dans ses dénonciations et sans la moindre bribe de concession, voici l'une des références du cinéma choc.

 

Note : 18/20

 

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