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Genre : Science-fiction, fantastique, expérimental (interdit aux -16 ans)

Année : 1992

Durée : 1h23

 

Synopsis :

Tomoo Taniguchi et son épouse Kana vivent paisiblement auprès de leur jeune fils Minori. Un jour, l'enfant est enlevé et mis en pièce sous les yeux des parents par un monstrueux skinhead. Fou de douleur, le père se retrouve captif d'une organisation vouant un culte au dieu de la destruction. Il devient le cobaye psychique et virtuel du savant.

 

La critique :

Continuons donc dans notre série de films japonais avec ce nouvel OFNI directement sorti, encore une fois, du cerveau de Shinya Tsukamoto dont je ne vois plus l'intérêt de présenter sachant que les 2 précédentes chroniques ont dû suffisamment faire le boulot pour bien connaître le bonhomme ainsi que son talent. Soit, il y a de cela quelques jours, je vous avais présenté le premier épisode de cette série sérieusement dézinguée du bulbe et donnant l'impression au spectateur d'avoir été drogué tout au long de la séance. Ainsi, Tetsuo : The Iron Man, sorti en 1989, avait envoyé un gros coup de pied dans les bijoux de famille du cinéma japonais en promouvant un nouveau genre de cinéma, le cyberpunk, dont les fers de lance sont la création d'une ambiance industrielle ou du moins artificielle, un très haut niveau de violence et de gore ainsi que l'absence totale de concessions faites au spectateur.
Il ne faut pas être Einstein pour savoir qu'un tel style cinématographique ne peut plaire et ne peut être recommandé à tout le monde. Ce qui fait que, malgré sa reconnaissance certaine chez les cinéphiles, le cyberpunk restera néanmoins assez confidentiel et n'arrivera pas à percer chez les non-initiés pour acquérir une réelle popularité. C'est tout l'inconvénient du cinéma expérimental.

Si Tsukamoto eut un mal de chien considérable pour créer son petit bébé 3 ans auparavant, suite à une popularité encore inexistante, on voit que les choses ont ici bien changé et que celui-ci put bénéficier d'un budget plus élevé que ses 3 bouts de ficelles et 2 tuyaux de cuivre du premier opus. Indirectement, on se dit que cette fois-ci, la saga pourrait enfin avoir la reconnaissance qu'elle mérite sauf que ce 2ème opus souffrira également d'un beau flop auprès du public tout comme le premier.
Incohérence quand tu nous tiens. Qu'à cela ne tienne, cette suite, souvent considérée comme un remake du premier, recevra plusieurs nominations dans différents festivals ainsi que le corbeau d'argent au festival international du film fantastique de Bruxelles en 1992. Tetsuo 2 se retrouve face à un gros défi : devoir succéder à un premier opus synonyme de bombe nucléaire et dont le choc se fait encore ressentir aujourd'hui. Défi réussi ? Réponse dans la chronique.

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ATTENTION SPOILERS : Un couple de trentenaires japonais se promènent dans une galerie commerçante jusqu'à ce que leur jeune fils Minori se fasse enlever par 2 individus louches et à mi-chemin entre punk et skinhead. Parvenant à le récupérer tant bien que mal, ce n'est que pour mieux le perdre quelques temps plus tard sauf que la tragédie sera de mise cette fois-ci vu que le garçon sera massacré par l'un des skinhead. Apprenant que c'est au père que ces hommes en voulaient, on assistera à l'enlèvement de celui-ci par des membres d'une mystérieuse organisation, dont les 2 hommes faisaient partie, vouant un culte au dieu de la destruction pour se servir de lui comme cobaye mi-homme, mi-machine. FIN DES SPOILERS. Voilà pour les hostilités d'un titre qui, encore une fois, ne fait pas dans la dentelle.
En vérité, si ce deuxième opus est souvent considéré comme un remake, ce n'est pas entièrement vrai car il y a des différences non négligeables qui font de ce titre, une oeuvre complètement différente tout en étant spirituellement liée au premier opus si je peux dire. Ce qui frappe directement, c'est encore le thème de l'enfermement urbain cloisonnant et asphyxiant les individus piégés dans cette atmosphère anxiogène et à ce niveau, Tsukamoto renforce encore ce thème en intégrant des buildings à perte de vue, conférant un sentiment d'inconfort lors du visionnage.

Le pari est entièrement réussi et étouffe le spectateur pris dans un engrenage de couloirs et de décors industriels. Paradoxalement, les décors inspirent beaucoup moins le malaise que ceux de The Iron Man de même que l'ambiance générale. La thématique majeure du premier film étant l'influence de la technologie sur l'individu est une fois de plus présente ici mais avec des nuances. Tout d'abord, si l'individu se transformait "naturellement" en machine dans le premier volet, ici il va devenir contre son gré et suite à l'influence de personnes malintentionnées, une machine.
La critique de l'eugénisme et des expérimentations scientifiques déjà dénoncées dans The Iron Man font leur réapparition ici, mais sembleraient plutôt cibler et faire un clin d'oeil aux expériences peu éthiques pratiquées il y a des années par les célèbres bourreaux que nous connaissons. Certes, le monde scientifique a subi de profondes réformes éthiques quant à l'expérimentation animale et surtout humaine, mais comme je dis, l'année 1992 n'est pas 2017, donc ne cachons pas qu'il y avait peut-être des choses douteuses à l'époque dans les labos.

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D'autre part, Tetsuo 2 semble plutôt tourner son sujet vers l'humanité cherchant à transcender sa propre condition afin de s'élever au niveau de Dieu lui-même. On pourra vérifier cela dans cette scène où de nombreux hommes (cyborgs ???) seront en train de soulever des masses exagérément conséquentes de fonte. Cela pourrait témoigner de ce désir à repousser les limites physiques de son corps afin d'atteindre une forme d'invincibilité. Mais la force physique ne fait pas tout et l'élément crucial pour booster la puissance physique (je renvoie au parallèle sur l'eugénisme) est justement la machine en elle-même qui offre un aspect ici beaucoup plus déshumanisé puisqu'elle est systématiquement synonyme de destruction et de massacre. Par le simple fait de la voir en parfaite synergie avec le héros principal, incarné encore une fois par Tomorowo Taguchi et les quelques hommes du film, on peut y voir une métaphore intéressante des pulsions meurtrières voire autodestructrices semblant être inhérentes à la condition humaine.

Lorsque les personnages du film fusionnent avec la machine, on voit tout de suite leur absence totale de réflexion comme si la machine influerait sur la psychologie humaine en la déraisonnant et en parasitant ce qui fait de l'homme un être civilisé. Thématique que l'on pouvait observer dans le premier épisode mais avec un rendu métaphorique observé ici comme beaucoup plus barbare. Le tableau dressé de l'humanité est une fois de plus nihiliste et semble dire que l'humanité est déjà condamnée.
Un point intéressant est de se rendre compte que le dieu de la destruction vénéré par cette mystérieuse secte dont on ne connaît que très peu de choses, n'est en fin de compte que la machine elle-même et Tsukamoto ne se prive pas d'intégrer plusieurs scènes de brasiers sortant d'énormes fourneaux, accentuant ce côté dévastateur. Sans oublier les quelques séquences subliminales renforçant cette impression d'évoluer en plein cauchemar.

Par le thème de la destruction traitée tout au long du film, Tetsuo 2 ferait presque office de brûlot anarchiste surtout durant l'avant-dernière scène finale où l'appel au carnage est scandé par une énorme entité mécanique, un joli clin d'oeil au juggernaut vu à la fin de The Iron Man et dont on peut le voir ici en une réplique encore plus gigantesque. Tsukamoto rappelle encore ici que la technologie ne peut amener qu'à la destruction de la civilisation si elle n'est pas régulée.
Le dernier plan sur ce qu'on devine être Tokyo et ses buildings en miettes renforce cette impression. Buildings qui pourraient être comparés à des néo-tours de Babel avec ces hommes tentant par tous les moyens de se rapprocher de Dieu. Quoiqu'on en dise, si le propos n'est pas aussi cisaillant et violent que The Iron ManBody Hammer ne prend pas ses spectateurs pour des cons en les noyant sous un flot de violence sans but, mais leur offre des pistes complexes de réflexion sur le monde qui les entoure. 

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Les films Tetsuo peuvent vraiment être considérés comme des oeuvres intemporelles. On pourrait également y voir une critique détournée de la religion que Tsukamoto voit plus comme quelque chose de mal que l'inverse sur le devenir de la société mais cette thématique reste, à mon sens, un brin obscure pour être suffisamment analysée. Il était aussi intéressant d'observer cette séquence de poursuite où personne ne semble être préoccupé par l'enlèvement d'un jeune enfant, sentiment bien retransmis dans le métro. L'individualisme remarqué dans la société occidentale est pointé du doigt sans que le réalisateur n'ait à s'enfoncer dans des leçons de morale débiles. Passons maintenant à la réalisation et comme dit en haut de la chronique, le budget plus conséquent se fait ressentir mais pas seulement, une refonte a été faite à tout point de vue et le constat peut laisser dubitatif ceux qui ont été subjugués par The Iron Man.

Tout d'abord, le noir et blanc laisse la place à la couleur avec des nuances orange et bleues plus marquées que les autres couleurs, ce qui apporte un sentiment d'être en dehors de toute réalité, mais en contrepartie, fait perdre en esthétique. De même, la bande sonore toujours faite par Chu Ishikawa est beaucoup moins marquante que dans le premier film où on avait vraiment ces musiques noisy semblant sorties tout droit des enfers. Là, ça se montre moins glauque et pas spécialement bien pensé pour les thèmes sombres observés dans le film. Enfin, ceux qui ont vu Tetsuo premier du nom ont tous en mémoire la réalisation susceptible de déclencher de violentes convulsions chez les épileptiques photosensibles.
Est-ce le cas ici ? Oui et non car si on observe des moments de trip dignes du premier volet qui étaient omniprésents, ceux-ci se montreront bien plus rares pour au final apporter une réalisation plus posée. Ca fâche un peu quand on était amoureux du style de The Iron Man

On pourra par contre saluer la prouesse de Tsukamoto à nous avoir cette fois-ci offert un véritable scénario au fil conducteur logique permettant d'atténuer le caractère trop underground observé dans le premier volet. Sans surprise, n'allez pas croire que le film reste accessible à tout un chacun car le tout reste fort expérimental en plus de ne pas lésiner sur l'ultra violence avec ces balles de plasma projetées par ces extensions mécaniques, rappelant un fusil, sortant de l'abdomen et qui vont transformer en gruyère les petits téméraires qui se décideront à tenter le diable, le tout dans un beau festival de projections de sang. Idem pour cette séquence où le skinhead tiendra les 2 poignets arrachés du jeune enfant en rigolant. On a vu plus joyeux comme séquence.
En conclusion, Tsukamoto réalise ici une "suite" digne d'intérêt, glauque et étrange où moult thématiques complexes s'entrecroisent. Cependant, force est de constater que Body Hammer n'arrive ni à rivaliser et encore moins à supplanter le premier récit, la faute sans doute à un jusqu'au-boutisme moins marqué et à une ambiance d'apocalypse moins renforcée. Néanmoins, on peut applaudir Tsukamoto de ne pas avoir sorti une bête refonte sans intérêt dont Hollywood a le secret mais un deuxième volet différent, centré sur un même sujet mais en explorant d'autres pistes intrinsèquement liées. Pari réussi mais The Iron Man restera de loin le meilleur épisode de la série.

 

Note : 14,5/20

 

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