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Genre : Fantastique, drame, épouvante, horreur (interdit aux - 16 ans)

Année : 1977

Durée : 1h29

 

Synopsis :

Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d'un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s'enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité.

 

La critique :

Après avoir chroniqué Mulholland Drive, il y a quelques jours, retour avec une nouvelle chronique d'un film Lynchien et plus précisément le premier film de ce réalisateur ou la genèse d'un cinéma expérimental unique en son genre et devenu culte. Comme dit dans la précédente chronique, je ne m'attèlerai pas à la présentation de ce réalisateur déjà présenté auparavant mais, comme la tradition le veut tel un Père Castor cinéphile, à l'histoire autour de ce film, très fournie par ailleurs. Nous sommes en 1977 et Lynch est encore un étudiant au sein du Center for advanced film studies.
Son projet de première année, à la base, était un court-métrage du nom de Gardenback mais celui-ci sera remplacé par un scénario de 22 pages qui verra l'aboutissement du film chroniqué actuellement. Le tournage du film sera laborieux. Au départ, le film sera financé avec une bourse de 10 000 $ accordée par l'AFI et tourné dans les sous-sols et les bâtiments désaffectés de l'institution. En 1973, l'institution retire son financement, ce qui dérèglera complètement le tournage qui sera intermittent en s'étalant sur une période de plus de 2 ans et demi, principalement causé par de faibles apports financiers de la part d'amis et de proches de l'équipe de tournage, notamment de Sissy Spacek officiant dans le grand Carrie au bal du diable. Les décors seront construits et démantelés à plusieurs reprises.

Au total, la création du film demandera 5 années de travail acharné et de dur labeur avec un coût estimé à 100 000 $. Un film qualifié par son auteur comme "une sorte de poème en style libre". Forcément pas distribué à grande échelle dès le départ, sa diffusion en salle fut assurée par les programmes nocturnes des cinémas. Ainsi, les midnight club, dont le film fait partie, seront appelés à devenir de véritables films cultes. Eraserhead sera couvert d'éloges s'accumulant davantage au fil du temps à tel point qu'il est aujourd'hui considéré comme un classique du cinéma fantastique, ce qui lui vaudra d'être retenu comme un film "culturel, historique ou esthétiquement important" par le National Film Registry en 2004. J'en connais qui ont dû se sentir très malins en ayant coupé le financement du film.
Passons maintenant à la chronique.

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ATTENTION SPOILERS : Le film débute par une séquence dans l'espace où un étrange homme défiguré, installé dans une cabane, tire sur des leviers. Un des leviers déclenchant la chute d'une créature vermiforme dans une mare. Nous retrouvons ensuite un personnage loufoque du nom de Henry, un imprimeur en vacances, arpentant les terrains vagues près d'usines. En rentrant chez lui, il apprend qu'il est invité chez les parents de sa copine, Mary, qui ne l'avait plus contacté depuis longtemps, Henry pensant qu'elle avait mis fin à leur relation. Au cours du repas, Henry apprend qu'il est le père d'un enfant prématuré et se voit donc dans l'obligation de s'occuper d'elle et de son bébé.
FIN DES SPOILERS ! 
Voilà pour les préliminaires d'un film très étrange, un véritable OFNI dans son genre qui pose d'entrée les bases du style de Lynch, un style expérimental rempli de personnages torturés. Les thématiques chères au réalisateur qui sont le rêve, le cauchemar et la psychologie malmenée par cela sans oublier la lente décrépitude en résultant, sont déjà présents pour notre plus grand bonheur.

Tous les ingrédients sont déjà rassemblés montrant au public tout le potentiel émanant de ce cher réalisateur. Plongé dans une ambiance austère et glauque rarement vue dans des films de ce genre, Lynch malmène le spectateur pris au piège de ce cauchemar cinématographique à l'issue incertaine en même temps qu'il le désarçonne par une mise en scène et un scénario inhabituels, j'y reviendrai par la suite. Rien de plus logique d'assister à ce type d'ambiance quand on voit la souffrance dans laquelle est plongée Henry face à une situation qui le dépasse complètement.
Lynch met, de manière remarquable, en image la souffrance psychologique des individus qui, confontés à une situation qui les dépasse, vont à tout prix s'évader dans un autre monde pour fuir leurs problèmes. Au lieu d'y faire face et de trouver des solutions logiques, les personnages semblent être incapables de choix rationnels et ne pourront que fuir. Une thématique brillante et toujours autant d'actualité qui fait de Eraserhead, un film clairement intemporel.

Eraserhead

Mais la fuite n'est pas une solution et ne peut être une guérison et un apaisement psychologique viables. Cela étant prouvé par un univers fantastique tout sauf accueillant. Comme dit auparavant, on navigue dans un univers réellement malsain, froid et anxiogène (je me rappelle encore de mon malaise face à la bande annonce du haut de mes 16 ans, comme quoi l'interdiction aux moins de 16 ans n'est pas si illogique comme j'ai pu le lire sur plusieurs critiques de spectateurs) mettant mal à l'aise le spectateur suivant l'étrange cheminement de ce couple aux prises avec un bébé difforme brillamment mis en image par de remarquables effets spéciaux, lui conférant un aspect pour le moins repoussant.
Le noir et blanc fut une brillante idée pour renforcer le malaise et induire un vrai climat d'épouvante sans, toutefois, le moindre screamer qui aurait été tout bonnement inutile. Eraserhead peut, à juste titre, se parer de plusieurs séquences mémorables à l'image de cette scène terrifiante du dîner dans une maison où, pour même tout l'or du monde, on refuserait d'y vivre. Mentionnons également les quelques séquences de cette étrange dame aux joues hypertrophiées vivant dans un radiateur (oui vous avez bien lu).

Ces séquences évoluant dans un music-hall, on ne peut plus chaleureux comme tout le reste du film, seront ponctuées d'une sorte de danse avec gros plans sur la dame souriant sous fond d'une musique indescriptible et qui donne envie de se crever les tympans par le malaise qu'elle provoque. Et je m'arrêterai là car il est inutile de trop en dire et de laisser le spectateur découvrir et surtout vivre pleinement cette curiosité. De toute façon, il est difficile d'en dire davantage sur ce film sans réel fil conducteur et prétexte à une succession de plans fantasmagoriques brillamment mis en scène.
On ne peut qu'applaudir cette mise en scène destinée à fasciner et à accrocher le spectateur alors qu'il est face à un trip tout sauf logique. Un vrai travail de maître qui aurait pu vite donner lieu à une ridicule bouillie entre les mains d'un réalisateur incompétent.

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Parlons maintenant de l'architecture du film et là encore c'est du très bon boulot. L'idée de faire évoluer ces personnages dans des décors industriels austères et semblant être sans signe de vie amplifie la tonalité glauque du récit. Les plans et les cadrages sont toujours bien pensés et l'esthétique du film, à la fois épurée et sans artifice, fonctionne et est un vrai régal pour les yeux. Les déambulations de Henry marchant le long d'une voie ferrée pour aller au repas ainsi que les séquences dans la maison de Mary sont superbement filmées. Lynch en profite aussi pour intégrer de fines touches de surréalisme au niveau du mobilier comme ce tas de terre entourant une branche d'arbre sur la commode de Henry.
N'oublions pas la bande sonore, elle aussi épurée, constituée essentiellement de bruits industriels, qui sont toujours bien intégrés au film. 
Le jeu d'acteurs n'est pas en reste vu qu'ils suscitent encore une fois tous le malaise par leur apathie et leurs regards passifs. Vu comme ça, on pourrait croire que c'est un défaut mais nullement, car trop d'énergie et de grandiloquence auraient cassés l'atmosphère du récit.

Ainsi, Henry incarné par Jack Nance, fidèle collaborateur de Lynch, affiche cette image d'homme mystérieux rongé par le désespoir et la fatalité. Les autres acteurs à savoir notamment Charlotte Stewart, Laurel Near, Allen Joseph ou encore Jeanne Bates, délivreront une prestation honorable sans jamais trop en faire. En conclusion, il est difficile de trouver de gros défauts à ce Eraserhead mais qu'on se le dise, on tient là clairement le film que l'on adorera ou que, à l'inverse, on détestera et c'est compréhensible. En cause, la mise en scène très posée pourra être vue comme trop lente par certains.
Le déroulement scénaristique pourra être vu comme laconique, incomplet ou typé branlette intellectuelle par certains qui n'auraient pas su saisir toutes les qualités de ce long-métrage à la fois puissant et marquant. Glauque, malsain mais beau et onirique, Eraserhead ne prend pas ses spectateurs pour des cons en intégrant une vraie dimension psychologique et anthropologique fascinante à décortiquer et en parfait accord avec la réalité des foules. Un véritable OFNI indispensable à voir pour tout cinéphile mais en raison d'un côté expérimental très marqué, il est logique de ne pas savoir mettre de note à cette bizarrerie précurseur d'une grande carrière auréolée d'éloges et de polémiques.

 

Note : ??? (mais un chef d'oeuvre pour moi)

 

orange-mecanique Taratata