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Genre : Drame, fantastique, expérimental (interdit aux - 12 ans)

Année : 1988

Durée : 1h12

 

Synopsis :

Einar, un pêcheur solitaire qui contracte la variole, est admis au Gimli Hospital. Il y entre en compétition avec son voisin de chambre Gunnar pour attirer l'attention des infirmières.

 

La critique :

Aujourd'hui, laissez-moi vous présenter un film absolument indescriptible, étrange, bizarre et autres qualificatifs, un film qui vous transporte et vous laisse en état de stase cérébrale, aussi bien pendant que après le visionnage. Bref, bienvenue dans le cinéma de Guy Maddin, réalisateur atypique de notre époque ayant développé un style bien à lui, un style forcément très très difficile d'accès, qui ne plaira logiquement pas à beaucoup de gens, et qui nous vient des terres cannadiennes. Pays dans lequel il vit le jour et auquel il est particulièrement attaché, ce que l'on verra lorsqu'il réalisera Winnipeg Mon Amour. Plus encore, le parcours de Guy Maddin est assez particulier concernant un réalisateur.
A peu de choses près, absolument rien ne le destinait à oeuvrer dans le septième art. Pour commencer, on le retrouvera d'abord guichetier dans une banque puis peintre en bâtiment avant de se lancer dans la réalisation de son premier film, un court-métrage du nom de The Dead Father, posant déjà les bases de son esthétique si particulière (utilisation du noir et blanc, image salie à la manière des vieilles bandes de films des années 20).

Avec un budget très modeste, Maddin surprend la foule en livrant une oeuvre à la fois dépaysante, poétique et surréaliste. La suite sera celle que l'on connaît avec la sortie de Tales From The Gimli Hospital en 1988, son premier long-métrage, chroniqué aujourd'hui, suivi ensuite par des titres comme Archangel, The Saddest Music In The World ou encore Et les lâches s'agenouillèrent, qui seront tous chroniqués prochainement. Son dernier long-métrage en date sera La Chambre Interdite en 2015, une preuve que Maddin survit toujours et il est fort à parier que ce ne sera pas son dernier. On pourra aussi mentionner le fait que le réalisateur recevra le très convoité Telluride Medal lors du festival du film de Telluride, récompensant l'ensemble de son oeuvre.
Une récompense décernée à des cinéastes tels que Abel Gance, Francis Ford Coppola, Andreï Tarkovski et Clint Eastwood. Après cette habituelle parenthèse de Père Castor, nous pouvons passer à la critique de cet OFNI.

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ATTENTION SPOILERS : A la fin du siècle dernier une épidémie de peste bubonique s'abat à Gimli, une colonie islandaise. A l'hôpital, Einar, pêcheur solitaire, rencontre Gunnar, gentilhomme sympathique et grassouillet. Les deux hommes deviennent amis. Ils se racontent des histoires toujours plus enfiévrées et deviennent ennemis quand ces histoires vont trop loin, se faisant mutuellement subir toute sorte de tourments. Etrange histoire que celle de ce film mais en même temps si particulière que l'on ne peut être que intrigué et donc intéressé par ce qui se cache derrière ce scénario réalisé également par Maddin. Enfin si l'on peut parler de réel scénario tant la trame est d'apparence simple au début, mais se montrera vite biscornue pour décontenancer le spectateur pris dans les méandres d'un trip psychologique on ne peut plus singulier. Ainsi, le moyen-métrage démarre d'une surprenante manière en filmant une grand-mère contant une histoire à des kilomètres d'être adaptée à des jeunes enfants et cette histoire, vous l'avez deviné, sera celle que nous savons.

A de nombreuses reprises, le réalisateur placera ça et là de l'illogisme comme cette histoire aux traits d'épouvante contée ou encore de multiples réactions passives d'infirmières devant des situations assez préoccupantes. En clair, on a déjà un relent de surréalisme bien présent, d'où la mention évidente à Buñuel que j'ai mise dans le titre. De même, là où l'on a pu apercevoir un hôpital plein à craquer, Maddin isole ses 2 personnages principaux dans une espèce de petite chambre isolée où l'action ne se déroulera quasiment qu'à cet endroit là. Une idée cachée de brouiller les dimensions spatiales et temporelles. Combiner déjà ces 2 caractéristiques permet d'obtenir un film purement expérimental qui ne s'arrêtera bien sûr pas qu'à ces 2 traits car Maddin, comme on le sait, accorde une grande importance à l'architecture de son film. Pour faire simple, on jurerait que ce film a été tourné dans les années 30 et non à la fin des années 80, là où le noir et blanc était définitivement disparu depuis des lustres du cinéma traditionnel pour ne subsister que chez certaines oeuvres forcément confidentielles.
Le fait d'apporter une petite dimension "has-been", vieillote fait travailler son oeuvre en la rendant singulière. Cela pourrait-il prouver que Maddin est un nostalgique de l'esthétisme de l'âge d'or hollywoodien ? Cela ne m'étonnerait pas tant tout le style est vieillot, aussi bien dans ses décors d'un hôpital miteux où l'on irait même pas se soigner pour une égratignure ou un rhume, et tout un mobilier vétuste (lits rouillés, poussière apparente, etc..). 

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L'image noir et blanc, comme dit au début de la chronique, a volontairement été rendue salie et "abîmée" avec ces toutes petites bandes blanches omniprésentes (je ne sais pas quel est le mot mais je pense que vous devez plus ou moins voir de quoi je parle). Evidemment, ceci a un coût, celui de faire fuir le grand public mais le bénéfice d'obtenir une superbe esthétique n'a pas de prix. De manière surprenante, ces décors poussiéreux et vieillots sont beaux, cela étant dû à un réalisateur qui sait filmer et offrir des plans sublimant la crasse (une expression poétique et d'un raffinement sans égal).
Dans la manière de filmer, Maddin rend aussi hommage à l'expressionnisme en jouant beaucoup sur les ombres pour amplifier justement son esthétisme et toujours rappeler l'ancien voire les prémisses du cinéma. Cela passera également dans le jeu d'acteur très porté sur les expressions faciales et qui ne parleront que très peu, ce qui confirme ce rappel évident à l'expressionnisme.

Tales From The Gimli Hospital jongle entre le cinéma parlant et le muet et même quand le parlant est d'application, on peut se retrouver face à des personnages parlant dans une langue incompréhensible comme lors de ce premier échange entre Gunnar et les étranges infirmières très passives dans leur jeu d'acteur, mais dégageant quelque chose de mystérieux, en plus d'être naturellement charmantes. A vrai dire, concernant Einar et Gunnar, respectivement incarnés par Kyle McCulloch et Michael Gottli, leur jeu d'acteur ne m'a pas vraiment passionné. Evidemment, on ne pourrait faire cette chronique sans parler de l'atmosphère du récit qui nous dépayse tout en semant un malaise incompréhensible en nous.
Maddin jongle entre la tragédie et le fantastique et intègre à plusieurs reprises des séquences d'épouvante qui confirmeront cette interdiction aux moins de 12 ans. La tonalité de ce bouillon de culture crée quelque chose d'étrange et de dérangeant, qui nous rappelle indubitablement le style de David Lynch (d'où la référence à Lynch que j'ai mise dans le titre), et particulièrement son Eraserhead dont on soupçonne Maddin d'avoir aimé ce film. 

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Si l'on peut parfois être mal à l'aise, le réalisateur crée une réelle attraction qui nous fait garder sans le moindre souci devant notre écran durant la courte durée d'à peine 1h10 passant comme une lettre à la poste. Mais, il y a un mais, si les thématiques sont assurément apparentées au rêve et font de Tales From The Gimli Hospital un cauchemar éveillé, on pourra détecter certaines caractéristiques apportant une certaine profondeur à ce moyen-métrage. Ainsi, il est assez amusant de constater que ce bonhomme grassouillet a plus de succès auprès de la gente féminine que Eidar, personnage plus musclé et plus attirant, complètement oublié. Les rapports de force sont inversés et créent encore une fois un petit illogisme de plus. Face à l'oubli et le manque de reconnaissance, la jalousie et la haine germent dans le coeur de cet homme pour nous offrir une dimension tragique non négligeable sans s'embarquer dans les pleurs et cris de douleurs, très loin de là. 

En conclusion, Tales From The Gimli Hospital peut à juste titre être catégorisé de drame expérimental qui risque fort de déstabiliser à première vue le spectateur surpris de l'aspect vintage intégral du récit mais qui, si l'expérimental ne le dérange pas, sera vite conquis par un style unique où se cotoîent admirablement bien surréalisme, expressionnisme et style Lynchien. Ce mélange, inquiétant au début, se montre parfaitement bien travaillé et pensé sans mettre en avant un quelconque plagiat ou trop forte influence. Le travail de Maddin est unique, onirique et mélancolique avec un scénario assez confus vers la fin malheureusement, mais néanmoins passionnant.
Voilà pourquoi je ne peux que vous recommander avec plaisir ce film voire ses films même si c'est le tout premier de ce réalisteur. Intriguant, inquiétant, dérangeant, étrange, bizarre, surréaliste, atypique, indescriptible, surprenant, les qualificatifs suffiront pour vous dire qu'il m'est impossible d'attribuer une note objective à cet OFNI.

 

Ma note : ???

 

orange-mecanique Taratata