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Genre : Drame, fantastique

Année : 1990

Durée : 1h58

 

Synopsis :

Huit rêves : "Soleil sous la pluie", "le Verger aux pêchers", "la Tempête de neige", "le Tunnel", "les Corbeaux", "le Mont Fuji en rouge", "les Démons gémissants", "le Village des moulins à eau". Quand il rêve, l'homme est un génie. Il est audacieux et intrépide comme un génie. Voila ce à quoi je me suis attaché au moment de filmer ces huit rêves. Pour faire un film de ce scénario, il était indispensable de s'exprimer avec audace et sans peur comme dans un rêve.

 

La critique :

Nous sommes de retour avec une nouvelle oeuvre de Kurosawa, réputé comme le plus grand cinéaste japonais de tous les temps, une oeuvre bien singulière et étrange qu'est ce film au doux nom de Rêves. Avant tout, ce film est le représentant par excellence de ce que peut être un film d'auteur vu que ces 8 histoires sont issues des rêves de Kurosawa lui-même qu'il a ensuite transposés à l'écran. Plus encore, il est nécessaire de connaître la vie du réalisateur pour cibler et comprendre davantage tout ce qui ressort du film qui n'est rien de plus qu'une auto-biographie en parfait accord avec la culture japonaise, à laquelle Kurosawa est très attaché. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le réalisateur fut élevé dans une famille de descendants de samouraïs avec tous les codes et valeurs propres qui perdurent. Ce qui n'est guère étonnant quand nous nous retrouverons face à tous ces messages délivrés dans le film.

De même, chacun de ces courts-métrage met donc en scène un rêve de Kurosawa, soit quand il était enfant, ou soit quand il était adulte. Il ne fait aucun doute que nous rentrons ici dans l'intimité la plus profonde du réalisateur pour aboutir à un film rarement vu dans le monde cinématographique comme étant aussi personnel. Ce film pourrait aussi être vu comme une sorte de testament car il sera réalisé durant les dernières années de sa vie avant ses 2 derniers films qui sont Rhapsodie en Août et Mâdadayo. Actuellement, un grand nombre des fans de Kurosawa portent ce film parmi les plus grands chefs d'oeuvre du réalisateur tant la fascination au visionnage fut quasiment unanime. Est-ce le cas ? (question stupide, une fois de plus). Réponse dans la chronique.

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ATTENTION SPOILERS : Le film est divisé en 8 segments, 8 rêves sans réel scénario où seules l'ambiance et l'image nous transportent. "Soleil sous la pluie", "Le verger aux pêchers", "La tempête de neige", "Le tunnel", "Les corbeaux", "Le Mont Fuji en rouge", "Les démons rugissants", "Le village des moulins à eau". Tous ont une signification chère au réalisateur transposant ses craintes et ses pensées. A première vue, on pourrait déblatérer que c'est de la branlette intellectuelle prétentieuse et que le synopsis ne donne pas envie. J'ai eu cette réaction au début quand j'ai appris l'existence de ce film que je n'ai téléchargé que bien plus tard, alors que Kurosawa m'avait déjà fasciné.
Stupide que j'étais, j'avais complètement sous-estimé ce film, m'attendant à un somnifère. Sauf que, après la séance, j'ai applaudi. Oui j'ai applaudi seul devant mon écran car on tient là probablement l'un des films les plus oniriques et mystiques sortis à ce jour. Plus qu'un simple voyage au pays des rêves du réalisateur, le film délivre un message avant tout pacifique et dont les influences shintoïstes, étant le respect de la nature vue comme sacrée, sont omniprésentes.

Chronique plus longue que la normale aujourd'hui, La première histoire du nom de "Soleil sous la pluie" narre l'histoire d'un enfant désobéissant à sa mère pour voir les renards (pas des vrais mais des personnages du folklore japonais, je précise) se marier. Dans ce premier segment, on retrouve cette fascination pour l'interdit que chaque enfant, inconsciemment, veut braver et dont seule la punition sera la finalité. Quoi qu'on en dise, l'interdit l'emporte toujours à cet âge et chaque personne ne pourra que se reconnaître dans ce segment. La photographie est absolument somptueuse avec cette forêt semblant tout droit sortie d'un rêve, et ces fameux renards tout simplement fascinants dans leurs costumes et leur maquillage folkloriques.

La deuxième histoire, "Le Verger aux pêchers" offre déjà une influence shintoïste considérable où il est question d'un enfant pleurant face à ce qui pourrait être les âmes des pêchers parce que ces arbres ont été abattus et qu'il ne pourra plus déguster les pêches. Le respect profond de la nature passant par une critique subliminale de la destruction de l'environnement est ici brillamment mis en scène en plus d'être touchante. Le spectacle des arbres fleuris lui manquant plus que la dilection d'une pêche pouvant être achetée n'importe où est la dénonciation intrinsèque de ce qui a été dit plus haut. La scène de l'arc-en-ciel dans un champ fleuri de 1000 couleurs restera probablement l'une des plus belles séquences vues dans le cinéma. Ce n'est pas pour rien qu'elle a été mise comme pochette du film.

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Le troisième rêve, "La tempête de neige" traitera surtout de la bravoure nécessaire pour surmonter les obstacles. La volonté et l'union sont d'autres thèmes chers au réalisateur dénonçant que l'union de plusieurs individus ne peut mener qu'à la réussite et que l'entraide est cruciale dans les moments difficiles. L'égoïsme et l'individualisme sont ici balayés sévèrement. Néanmoins, ce segment reste le moins intéressant visuellement vu que nous sommes forcément dans une montagne balayée par des vents et du blizzard offrant peu de visibilité aux décors.
Le quatrième rêve, "Le Tunnel" renforce le thème humaniste et pacifique du film vu qu'il est question ici de l'absurdité de la guerre ne menant qu'aux souffrances et à la mort. Ainsi, le tunnel qu'il traverse a une véritable dimension métaphysique où son voyage dans l'obscurité menant à la lumière du jour n'est que la fin de l'horreur qu'il a traversée.

Forcé par un chien agressif, symbolisant la nécessité de faire face à ses actes, il se retrouvera néanmoins face aux soldats morts qui étaient sous ses ordres incarnant le sentiment de culpabilité de cet homme qui les a envoyés à la mort. Ici aussi, le visuel est moins intéressant que les autres segments mais plus que le troisième rêve. Le cinquième rêve, "Les Corbeaux", rend un immense hommage au peintre Vincent Van Gogh et à l'art en général. On ressent une énorme fascination du réalisateur pour la peinture. Ce segment est avant tout esthétique et cela se ressent tant les images sont d'une beauté renversante lors de ces scènes où le personnage parcourent les tableaux de Van Gogh.
Pour réaliser une telle prouesse visuelle, Kurosawa a dû s'inspirer des dernières techniques cinématographiques pour faire que son rêve devienne réalité à l'écran.

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Le sixième rêve, "Le Mont Fuji en rouge" s'écarte du rêve pour se plonger dans l'une des plus grandes hantises du réalisateur qui sont la pollution et surtout le nucléaire. Une peur dont le Japon a bien du mal à se remettre à l'époque après les catastrophes de Hiroshima et Nagasaki. Il montre que ces 2 thèmes ne peuvent mener qu'au chaos et à la fin de l'humanité prise dans un engrenage désormais impossible à stopper. L'explosion d'une centrale nucléaire ayant provoqué une gigantesque éruption du plus grand volcan du Japon, Kurosawa offre un tableau de cauchemar avec un personnage adulte faisant face à des gaz radioactifs en les chassant avec sa veste. Un segment pour le moins désespéré mais au visuel très intéressant dans la représentation superbe du mont Fuji en éruption.
Un portrait de fin du monde brillamment mis en scène. 
On retrouvera également cette thématique dans le septième rêve, "Les démons rugissants" où le rêve-cauchemar se déroulera après une catastrophe nucléaire de grande ampleur.

Kurosawa met en scène un monde transformé, où les terres hostiles et sans vie sont parsemées de plantes aux formes absurdes, témoignant des dangers de la radiation et de ce qu'elle peut engendrer sur la vie et la nature. On retrouvera aussi des êtres touchés par ces retombées et ayant perdu toute humanité, se contentant simplement de se déplacer en criant. L'air de rien, ce cauchemar inquiète sur le devenir de notre monde désormais inséparable du nucléaire et nous rappelle que le risque est toujours présent. Enfin, le dernier rêve, "Le village des moulins à eau" revient dans un décor plus rassurant en nous gratifiant d'une esthétique sublime de ce village en complète harmonie avec la nature, où la danse des moulins offre un charme non négligeable.
Dans la peau d'un voyageur solitaire, Kurosawa offre encore une vision shintoïste du respect parfait de la nature et clôture son film avec une touche utopique.

La critique de l'humanité s'étant désolidarisée complètement de son élément naturel pour évoluer dans un univers technologique, est traitée et rappelle que nous sommes aspirés à devenir de plus en plus assistés. Même si le propos peut être parfois un peu trop conservateur, cette histoire interpelle et sans oublier la thématique de la mort n'étant pas vue comme une fin en soi, mais comme le commencement d'un nouveau cycle. Ce qui explique les funérailles évoluant en musique et avec des gens dansant dans la bonne humeur. Le respect des morts est très ancré au Japon et Kurosawa nous le prouve ici.
En clair, ce rêve est une ode à la nature, comme le dit le vieux paysan "Les gens d’aujourd’hui ont oublié qu’ils étaient parcelle de la nature".

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Dans chaque histoire, il n'y a qu'un seul personnage important qui n'est autre que, comme dit avant, Kurosawa lui-même. De fait, dans sa manière d'écouter les monologues de personnages qu'il sera amené à rencontrer, il apprendra et se forgera sa propre pensée. Rêves a donc indirectement une véritable dimension éducative qu'il serait bon de montrer dans les écoles. On pourra penser aussi que ces songes auraient également pu influencer la personnalité de Kurosawa dans sa jeunesse. Néanmoins, ce long-métrage reste difficile d'accès dans son rythme très posé et contemplatif, où le réalisateur filme essentiellement les décors. Les monologues souvent en plans statiques poseront aussi un problème à ceux habitués à un rythme plus énergique. Pour autant, difficile de ne pas être fasciné par ces décors haut en couleurs, où les couleurs naturelles sont toujours là dès que l'occasion se présente. 
En conclusion, après cette très longue chronique, vous aurez compris que Rêves mérite largement sa réputation de grand classique de la filmographie de Kurosawa. Prenant une tonalité très différente de ses chanbara et drames sociaux, le film n'offre pas de vrai scénario mais transporte son spectateur se retrouvant face à la pensée intime de son réalisateur. D'une esthétique rare tant les décors sont sublimés, on ne peut que très difficilement détourner les yeux de l'écran au point que le moindre drogué aux blockbusters tombera sous le charme de certains plans. Le rythme trop lent pour certains par moment pourra décontenancer, mais ce serait fort dommage de passer à côté d'une expérience, disons-le, unique.

 

Note : 17,5/20

 

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