La-Greve

Genre : Drame

Année : 1924

Durée : 1h20

 

Synopsis :

En 1912, dans l'Empire russe, les ouvriers d'une usine sont poussés à bout par des conditions de travail éreintantes, et des espions choisis parmi le lumpenproletariat sont chargés de dénicher les meneurs syndicalistes. Un ouvrier est accusé à tort d'avoir volé un micromètre. Sous la pression, il se pend. Ses collègues décident de se mettre en grève, mais celle-ci sera réprimée de manière sanglante par l'armée tsariste.

 

La critique :

Il est assez surprenant de voir que dans toute l'histoire du cinéma, la notion même de la politique ou plutôt d'idéologie politique n'a jamais donné naissance à beaucoup de films, si ce n'est dans un objectif bien précis d'éduquer un peuple bien que l'on retrouvera de très rares exceptions avec, surtout, Costa-Gavras. Cela se vérifiera en Allemagne sous le régime nazi avec des titres tels que Le Triomphe de la Volonté, ou encore Le Juif Süss, mais il y a aussi un autre pays qui s'y est adonné, à savoir l'URSS. A cette époque, l'Union Soviétique venait à peine d'être créée suite à la révolution russe où le parti bolchevik prit le pouvoir au cours d'une insurrection. Se voulant avant tout défenseur du prolétariat dans sa lutte contre le capital, Staline avait compris que le cinéma pouvait être utilisé non pas comme art, mais comme objet de propagande. En l'occurrence, on peut ranger La Grève, réalisée par Sergueï Eisenstein en 1924 mais sortie en 1925, comme vecteur de propagande afin d'éduquer les masses.
Eisenstein, dont c'est le premier film, n'a jamais caché ses opinions communistes dans un régime très rapidement devenu dictatorial et ce n'est pas pour rien qu'il fut approché pour la réalisation de ce genre d'oeuvres sujettes à controverse, et qui fut un temps censurée chez nous de peur que la propagande rouge ne se répande. Malgré sa figure de cinéaste controversé, il est souvent considéré comme un des pères du montage avec D.W Griffith, très controversé lui aussi, et Abel Gance.
Aujourd'hui, ce réalisateur est devenu l'un des plus connus du cinéma russe et un passage obligatoire pour tout cinéphile. Bienvenue dans le cinéma d'état et passons à la chronique.

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ATTENTION SPOILERS : Dans la Russie tsariste de 1912, La révolte gronde au sein d'une des plus grandes usines du pays. Poussés à bout par des conditions de travail exécrables, les ouvriers ne tardent pas à faire valoir leurs droits en brandissant la menace de la grève. Le suicide d'un ouvrier accusé de vol par la direction déclenche la colère des travailleurs qui s'empressent de descendre dans la rue. Désireuse de mettre au plus vite un terme à ces agissements, sans pour autant céder aux revendications, la direction de l'usine choisit l'affrontement et s'en remet aux troupes gouvernementales qui investissent le quartier des ouvriers. C'est dans un massacre sanglant que le conflit prendra fin.
Un synopsis plutôt alléchant où il est question d'une lutte acerbe entre 2 classes que tout oppose avec, d'un côté le prolétariat et de l'autre, la classe aisée regroupant les patrons. Eisenstein élude tout avant-propos et nous plonge directement dans le quotidien de ces ouvriers face à des conditions de travail exécrables et inhumaines. Soit, l'esclavage contemporain par excellence.

Très rapidement, on cible les intentions du film qui sont avant tout d'éduquer le prolétariat en l'émergeant au rang d'élite de la nation. Ainsi, le film débute par une citation procommuniste de Lénine. Pour ainsi dire, l'immersion est remarquable et on s'y croirait presque tant le film est crédible au point que l'on jurerait que tout, dans les moindres détails, était vrai. Le réalisateur fait preuve d'une habileté stupéfiante dans sa façon d'amener les événements à un point tel que ce film, à lui seul, incitait à la révolution. Le film est divisé en différentes parties en décrivant en beauté l'absence de droits des travailleurs soumis et usés jusqu'à la corde uniquement dans un but de rendement.
Très vite, la machine s'emballe et la mort d'un ouvrier, accusé à tort de vol, va plonger tout le quartier industriel en pleine révolution pour déboucher sur un véritable cauchemar, se soldant par un massacre et s'achevant juste après par un écriteau "FIN". Quel meilleur appel à la révolution et à ce besoin de camper sur ses positions en dénigrant le patronat que de faire un film comme ceci ? 

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A ce sujet, Eisenstein n'a pas usurpé sa réputation de père des montages tant le traitement des foules est stupéfiant pour l'époque. Une véritable marée humaine est filmée tout en détail et sans que ça ne se transforme en bouillie. L'image est lisible et nous affiche de beaux plans très clairs sur les événements se déroulant. La dimension d'unité prend vraiment ici tout son sens où la foule y est vue comme un unique individu. Plus encore, il y a peu de temps morts et les séquences s'enchaînent correctement. La violence est palpable avec ces émeutes orchestrées, ces personnages frappés par les forces de l'ordre et ce bébé jeté de plusieurs étages dans le vide.
Une séquence marquante dans une époque où toute forme de violence gratuite dans le cinéma était bannie. Une caractéristique que l'on pourra détecter est que cette trame ne met pas en scène des personnages clés comme une trame traditionnelle mais encore une fois, un groupe d'individus dont nous ne saurons que très peu de nom, encore une fois dans un but de renforcer l'unité.

Un ton documentaire se démarque inévitablement en voyant cela, le tout mené tambour battant par des extraits des cinquièmes et sixièmes symphonies de Shostakovitch. La bande sonore est l'un des points forts au niveau esthétique du film. Evidemment, le début des années 20 sonne forcément avec le cinéma muet et cela se ressent dans le jeu d'acteur fort, porté sur la symbolique et l'expressionnisme, afin de faire passer leur ressenti sur ce qui se passe. On peut voir toute l'influence du cinéma allemand dans ce film et à plusieurs reprises, on aura cette impression que certains travailleurs s'adresseront directement à la caméra. Ceci dit, un film de propagande comporte aussi forcément un énorme point gênant propre à chacun et ce, dans tout type de régime dictatorial.
Je veux bien sûr parler de l'objectivité qui est balayée sans retenue dans ce film où toute la subjectivité du cinéaste ressort. 
Le patronat est représenté par de gros bonhommes cigare à la bouche et alcool dans des bouteilles de cristal rigolant et se goinfrant sans vergogne sur le sort des ouvriers. Ils sont vus comme laids et aux mimiques faciales transpirant le mépris. L'exagération est de mise dans ce film et le manichéisme en ressort irrémédiablement. Toute retenue est effacée mais comme je dis, un film de propagande n'a pas pour but d'être objectif mais d'asseoir son idéologie sous-jacente.

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En conclusion, La Grève est, avec Le Cuirassé Potemkine, sorti 1 an plus tard, le représentant type du film communiste par excellence où l'appel du pouvoir au prolétariat est scandé durant toute la durée démocratique de 80 minutes. Eisenstein fait preuve d'un talent assez stupéfiant dans la mise en scène, le montage, la manière de filmer offrant de somptueux plans par moment et la symbolique. Plus encore, La Grève est le témoignage d'une époque révolue où l'inégalité atteignait des points culminants et sans nul doute l'un des films, historiquement, les plus importants.
Avec cette oeuvre, le réalisateur donne un violent coup de pied dans la fourmilière et nous rappelle que le patronat n'est rien sans le peuple (mais l'inverse est tout aussi vrai). On peut véritablement parler de film social. Cependant, difficile de noter ce type d'oeuvre inédite au service de ce qui était avant tout une dictature. 

 

Note : ???

 

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