Legend of Bailiff Sansho3

Genre : Drame

Année : 1954

Durée : 2h04

 

Synopsis :

Le Japon du 11ème siècle. Un gouverneur de province est exilé pour avoir défendu les paysans contre les autorités féodales. Quelques années plus tard, sa femme Tamaki, sa fille Anju et son fils Zushio sont kidnappés en cherchant à le rejoindre. Tamaki est déportée sur une île, alors que les enfants sont jetés dans un camp d esclaves commandé par l’impitoyable intendant Sansho. Dix ans plus tard, Zushio, amer, a oublié les idéaux de compassion de son père mais Anju l’exhorte à ne pas devenir comme Sansho. Anju apprend alors que leur mère pourrait être vivante, et elle prépare un plan d’évasion pour Zushio.

 

La critique :

Encore un come-back sur le blog avec un autre vieux film asiatique mais cette fois-ci, exit Akira Kurosawa et place à Kenji Mizoguchi, autre cinéaste majeur de l'époque avec, également, Ozu. De ce cercle très privé, il est assez surprenant de voir que Mizoguchi n'est pas celui que l'on cite en premier et c'est d'ailleurs même celui qui est cité en dernier par le grand public, je précise (car il est pour ainsi dire et à juste raison idôlatré chez les cinéphiles), quand l'on se cantonne à ces 3 très grands cinéastes. Certes, ses films n'ont pas été autant propulsés sur le devant de la scène que les grands classiques de Kurosawa et Ozu, même s'ils ont rencontré un franc succès, mais on aurait bien tort de ne pas se lancer dans sa filmographie. Socialiste de conviction ayant vécu une enfance plus que difficile, le réalisateur se lance très tôt dans le cinéma où sa véritable carrière ne démarrera, selon lui, que 14 ans après son premier métrage en réalisant l'excellent Les Soeurs de Gion, sorti en 1936.

Pour la petite anecdote, il est assez impressionnant de savoir qu'il tourna près de 70 films entre les années 20 et 30, dont la majorité sont perdus et qui font de Mizoguchi le réalisateur avec le plus de films perdus, à savoir 62 oeuvres sur ses 94 réalisées. Un véritable drame pour les adorateurs du cinéma asiatique. Pour en revenir à ce que je disais, le réalisateur verra sa reconnaissance après la seconde guerre mondiale avec deux oeuvres en faveur du suffrage des femmes. Le sexe féminin est un thème cher à Mizoguchi comme on pourra le voir avec, entre autres, La Rue de la Honte.
Par la suite, ses oeuvres les plus connues émergeront avec Contes de la Lune Vague après la Pluie, Les Amants Crucifiés et, enfin, L'Intendant Sansho, récompensé du prestigieux Lion d'Argent à la Mostra de Venise. Bref, c'est la première chronique sur le blog d'un film de ce réalisateur donc je vais tâcher de lui rendre honneur.

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ATTENTION SPOILERS : Le Japon du XIème siècle. Une femme, Tamaki, traverse la forêt avec son fils de treize ans, Zushio, sa fille de huit ans, Anju et une servante. Six ans auparavant, son mari, gouverneur de la province de Putsu, a été exilé pour avoir pris le parti de paysans dont on exigeait un trop lourd tribut. Au cours de son périple avec ses enfants, Tamaki est capturée par des marchands d'esclaves qui la vendent comme courtisane dans la lointaine île de Sado. Zushio et Anju deviennent les esclaves de l'intendant Sansho qui gère, dans la province de Tango, un domaine appartenant au ministère de la Justice. Ses méthodes sont féroces et impitoyables. Voilà pour les hostilités avec un synopsis intéressant et témoignant d'une époque où le Japon était assiégé par les truands et les marchands d'esclaves.
Mission remplie ? Question stupide car il faudra bien se dire que L'Intendant Sansho est probablement le film le plus ambitieux de toute la filmographie de Mizoguchi avec cette odyssée s'étalant sur une dizaine d'années de 2 jeunes pris dans les tourments d'une société impitoyable et pas si éloignée que ça de l'anarchie.

A ce niveau, le film ne déroge pas à la règle et possède les thèmes chers au réalisateur avec toujours le thème du sexe féminin dans la société, l'exploitation et la misère du petit peuple. Un cinéma directement reconnaissable et loin des chanbara de l'époque. Le cinéma de Mizoguchi est avant tout un cinéma social et cela saute aux yeux. On évolue avec nos personnages dans la pauvreté la plus totale où le "bas-peuple" est exploité sans pitié par des marchands d'esclave avides et sous contrôle direct des ministres du pays. On comprend vite que l'esclavagisme était une norme tout à fait légale comme boire ou manger. Le réalisateur offre une critique acide de cela en plongeant ces deux enfants après la séparation de leurs parents au beau milieu d'un camp d'esclave.
Le cinéaste tient à marquer durablement les esprits à l'époque et nous balance à la face toute la cruauté de ces camps où les prisonniers étaient totalement asservis et voués à n'être que de simples marchandises où les puissants ont le droit de vie et de mort dessus.

Les esclaves travaillent dans des conditions lamentables, n'ont que de maigres repas pour se nourrir, sont apathiques et fragiles et plus encore violemment rudoyés en allant parfois jusqu'à la torture physique. Certes, ces séquences se résumant au marquage au fer rouge, compte tenu de l'époque, sont suggérées mais elles sont traitées et parviennent à procurer un certain malaise face à cette foule impuissante et résignée. L'ambiance est puissante, le réalisme saisissant et la reconstitution de l'époque d'une crédibilité impressionnante. Tout est fait pour nous plonger dans cette époque et ça fonctionne plus que bien. Mizoguchi poussera son film un peu plus loin en traitant de la psychologie d'un individu réduit à l'impuissance face à une situation qui le dépasse et qui ne pourra que perdre ses idéaux en acceptant résigné sa condition ou alors en prenant le parti de l'oppresseur en se rangeant à ses côtés.

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La parabole du fascisme saute directement aux yeux quand on se retrouve face à cela. Certains individus espérant avoir des traitements de faveur en rendant service aux esclavagistes. Le propos dérange et on s'éprend très vite de ces simples personnages au destin brisé, surtout de ce vieillard de 70 ans avec 50 années dans le camp. Ne parler que de cela serait réducteur car le réalisateur, comme je l'ai dit avant, parle et fait vivre en permanence les femmes dans son cinéma et cela se verra avec cette dénonciation crue du trafic de geisha où celles-ci, comme pour les esclaves, seront asservies et torturées s'il le faut. Vous l'avez compris, L'Intendant Sansho est une oeuvre traitant de nombreux sujets sociaux et ce, de manière complète et toujours intelligente sans jamais trop en faire.
On frise le sans faute à ce niveau. 
Mais la mise en scène n'est pas en reste car si le film est forcément posé, Mizoguchi entretient une accroche permanente en créant un film qui se vit pleinement, un film où peu de temps morts sont au rendez-vous et où chaque scène a son importance.

Le fait de superbement mettre en scène une odysée désespérée fait que nous nous attachons aux personnages. Le déroulement du récit est toujours crédible et rondement bien mené. Le scénario est intelligent et on ne peut plus efficace alors que le naufrage aurait pu être de mise entre les mains d'un incompétent. La notion de drame prend vraiment tout son sens avec au menu de nombreuses séquences mélancholiques et touchantes. Difficile de s'ennuyer devant ce film sauf si l'on n'adhère pas au noir et blanc. Car justement parlons en du noir et blanc.
A peu de choses près, on frise encore la perfection ici avec une photographie léchée et tout simplement somptueuse. Une photographie que n'aurait pas renié 
Kurosawa. Chaque plan est pensé et les cadrages souvent larges mettent en scène des décors riches en détails, sans oublier ces plans en forêt qui sont à provoquer une inondation de bave dans son salon. L'Intendant Sansho est un vrai régal visuel et on sent cet attrait, comme pour Kurosawa, de magnifier la nature en la montrant plus belle que l'homme. 

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La bande sonore est à la fois belle et savamment dosée et le jeu d'acteur avec aux commandes Kinuyo Tanaka, Yoshiaki Hanayagi, Kyôko Kagawa ou encore Eitaro Shindo est crédible et jamais exagéré à la différence de nombreux films d'époque plus théâtraux. En conclusion, L'Intendant Sansho est un bijou, un très gros bijou qui fascinera complètement le spectateur pris dans la destinée de deux enfants et une femme de bonne famille exploités sans vergogne et relégués au rang des opprimés. Pas seulement splendide visuellement, il est aussi magnifique et puissant dans les différents propos traités en créant une reconstitution très fidèle de l'époque avec en toile de fond, une critique sans concession de la misère humaine, de l'esclavagisme et des idéaux humains bafoués.
Un véritable film social que tout cinéphile se doit d'avoir vu au moins une fois et qui ne pourra que bouleverser le spectateur tout le long avant de lui asséner un dernier coup de matraque face à ce final magnifique et réellement dramatique (et Dieu sait que je ne suis pas une petite fleur devant un film). Un film majeur du cinéma asiatique, un vrai chef d'oeuvre même et qui confirme tout le talent de ce très grand cinéaste. Je mets très rarement des 18 (la note la plus haute que j'ai donné étant un 19 à Orange Mécanique) mais en l'occurrence, L'Intendant Sansho le mérite amplement. Merci Mizoguchi !!!

 

Note : 18/20

 

orange-mecanique Taratata