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Genre : Drame, historique

Année : 1925

Durée : 1h04

 

Synopsis : Un épisode de la Révolution russe de 1905 : l’équipage d’un cuirassé, brimé par ses officiers, se mutine et prend le contrôle du navire. Arrivés à Odessa, les marins sympathisent avec les habitants qui se font brutalement réprimer par l’armée tsariste.

 

La critique :

Il y a de ça plus ou moins deux semaines, je m'étais permis de chroniquer la genèse de la filmographie de Sergueï Eisenstein avec l'un de ses films les plus connus du nom de La Grève, soit ce qui semble être le premier film de propagande bolchevik et narrant la révolte des ouvriers contre les patrons d'une usine dans laquelle ils étaient surexploités. Pour autant, si ce film eut un grand impact, il restait du domaine de la fiction et ne servit que de toile de fond pour influencer les foules et les rallier à la cause du communisme. Quelques mois plus tard, Eisenstein récidiva beaucoup plus fort avec, ce qui sera sans nul doute, son film le plus connu et le plus respecté de sa filmographie qui, comme vous vous en doutez, est Le Cuirassé Potemkine. Ce moyen-métrage serait apparemment, selon les connaisseurs, le premier film traitant d'une histoire vraie, soit la révolte de l'équipage du dit cuirassé suivie de l'insurrection et de la répression qui s'ensuivirent pendant la Révolution russe de 1905, présentée comme précurseur de la révolution d'Octobre en 1917.

A sa sortie, le film crée le scandale et sera longtemps interdit en Occident de peur que la propagande rouge ne se répande parmi la population ainsi que l'incitation à la violence des classes. Néanmoins, le film, malgré son parfum de scandale, acquerra au cours du temps une très grosse réputation. En effet, il est considéré comme l'un des plus grands films de propagande de tous les temps mais plus encore, en 1958, il est choisi comme le meilleur film de tous les temps par 117 critiques internationaux lors de l'Exposition universelle de Bruxelles. Actuellement, il est entré dans le domaine public dans la plupart des pays du monde. Comprenez bien que nous tenons là un très gros poisson et maintenant passons à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Le film se compose de 5 parties très distinctes séparées par des intertitres. "Les hommes et les vers" : les marins protestent contre le fait de manger de la viande pourrie. "Drame dans la baie" : les marins et leur chef Vakoulintchouk se révoltent. Ce dernier meurt assassiné. "La mort demande justice" : le corps de Vakoulintchouk est porté par la foule du peuple d'Odessa venue acclamer les marins comme des héros. "L'escalier d'Odessa" : les soldats de la garde impériale massacrent la population d'Odessa dans un escalier qui semble interminable. "La rencontre avec l'escadre" : l'escadron qui a pour tâche d'arrêter la révolte du Potemkine refuse les ordres.
Vous l'aurez compris, nous faisons un bond de plus de 100 ans en arrière au cours de la période précédant l'avènement du communisme au pouvoir dans un pays marqué par la lutte des classes et le moins que l'on puisse dire est que le résultat laisse pantois devant la qualité de ce quasi documentaire en temps réel que nous sommes invités à suivre.

Eisenstein n'a rien perdu de sa force et reprend les thèmes traités dans La Grève pour les lancer à grande échelle sur le cuirassé suivi de la ville d'Odessa. Le réalisateur, que l'on sait féroce partisan du communisme, n'y va pas avec le dos de la cuillère et dénonce de manière frontale les conditions des marins exploités par les classes supérieures du bateau les considérant comme des moins que rien. Ils les font se tuer à la tâche et ne trouvent rien de mieux que de leur faire manger de la viande pourrie et ce, avec le consentement d'un médecin martelant que la nourriture est bonne.
Très vite la révolte gronde et la mutinerie éclate après que l'officier supérieur ait assassiné l'instigateur de la révolte et ait lancé une opération de fusiller ceux qui n'adhéreraient pas aux principes impitoyables en vigueur sur ce bateau, fief de conditions lamentables et microcosme de toute la situation sociale de l'époque. La lutte des classes, l'oppression et les mauvais traitements sont légions et sont montrés de manière à ce que ça marque durablement les esprits de l'époque. Le Potemkine, aux mains des insurgés, va insuffler un vent de protestations dans Odessa envers le pouvoir tsariste débouchant sur une véritable guérilla urbaine.

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Cela serait bien peu de choses que de dire que la mise en scène est remarquable et d'un réalisme tel que l'on s'y croirait. Un propos que l'on pouvait déjà faire avec La Grève et dont Le Cuirassé Potemkine rend plus qu'un simple hommage. Le traitement des foules est toujours aussi impressionnant à observer avec ces larges plans, notamment durant la séquence mythique de l'escalier où la population est abattue sans préavis. On y retrouvera la fameuse séquence du landau filmé en travelling avant en plongée, façon de filmer révolutionnaire pour l'époque et qui inspirera de nombreux films.
Ceci dit, cette scène n'eut jamais lieu dans la réalité et ne fut utilisée que pour amplifier la dimension dramatique du récit, diaboliser l'armée tsariste et le pouvoir politique en place. 
Rien d'étonnant vu que Le Cuirassé Potemkine est dans la plus pure tradition du film de propagande où tout manichéisme est sévèrement balayé pour mettre en avant l'idéologie politique dégoulinant du moyen-métrage tout au long des 65 minutes qui caractérisent le récit.

Ici, l'armée et les supérieurs sont vus comme des êtres abjects et sans empathie, et la foule y est vue comme vertueuse et comme une seule entité sans personnages principaux pour souligner que tous sont sur le même pied d'égalité. Une manière de procéder que nous pouvions déjà observer dans La Grève. L'absence de toute objectivité et de demi-mesure fait que l'on ne pourra que pouffer de rire par moment devant les mauvais visages quasiment démoniaques des supérieurs hiérarchiques mais il faut bien sûr se remettre dans le contexte de l'époque.
Eisenstein accorde une grande importance à l'expressionnisme en faisant régulièrement des gros plans du visage des personnages pour mettre en avant le ressenti personnel de chacun, que cela soit la méchanceté, la peur, la tristesse ou le bonheur toujours mis en avant de façon exagérée et propre au style cinématographique de l'époque. A cela se rajoute une mise en scène rythmée et, comme dit avant, aux plans très ouverts offrant un rendu impressionnant comme, au risque de me répéter davantage, durant la scène des escaliers.

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Clairement le réalisateur n'a pas usurpé sa réputation de génie de la mise en scène. La manière de filmer est toujours aussi chirurgicale et penser à retransmettre chaque acte, chaque action de façon claire et frontale. Et quand, à cela, se rajoute une musique aux sonorités sombres et graves s'amplifiant durant les scènes de chaos urbain, on ne peut que se coucher. En conclusion, Le Cuirassé Potemkine n'a pas usurpé sa réputation de grand film d'époque et de représentant majeur du cinéma de propagande communiste. Servi par une mise en scène énergétique s'offrant un travail graphique encore très impressionnant à voir plus de 90 ans après sa sortie, l'oeuvre fascine et tient en haleine son spectateur.
L'idéologie rouge incorporée dans le film et soulignant radicalement les problèmes sociétaux d'alors fait que l'on peut vraiment parler de cinéma social se vantant cependant d'un propos bien trop jusqu'au-boutiste où le réalisateur ne fait pas intelligemment la part des choses. Cela ne surprend pas et ne doit pas être pris en compte comme un défaut car l'oeuvre n'est que de la propagande affichée pour influencer et amener à l'émeute une population asservie.
Le fait est que la qualité y est plus qu'au rendez-vous mais le propos douteux fait qu'une note objective ne peut être de mise avec un cinéma de ce genre.

 

Note : ???

 

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