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Genre : drame (interdit aux - 12 ans)
Année : 2003

Durée : 1h21

Synopsis : En ce jour d'automne, les lycéens, comme à leur habitude, partagent leur temps entre cours, football, photographie, potins, etc. Pour chacun des élèves, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres. Cette journée semble ordinaire, et pourtant le drame couve...   

La critique :

Gus Van Sant fait partie des grandes figures du cinéma américain indépendant. Si sa carrière cinématographique débute en 1985 avec Mala Noche, le réalisateur s'illustre réellement en 1991 avec My own private Idaho. Vers le milieu des années 1990, le milieu hollywoodien s'approche du metteur en scène. Gus Van Sant accepte alors de signer plusieurs films de commande, notamment Will Hunting (1997) et Psycho (1998), le remake de Psychose (Alfred Hitchcock, 1960).
Puis, Gus Van Sant décide de quitter le petit univers hollywoodien pour se lancer dans un projet qui lui tient à coeur depuis longtemps : réaliser une tétralogie de la mort. Ce sont précisément ces quatre films, à savoir Gerry (2002), Elephant (2003), Last Days (2005) et Paranoid Park (2007), qui vont définitivement asseoir la notoriété du cinéaste.

Aujourd'hui, c'est le cas de Elephant qui nous intéresse et qui fait donc l'objet d'une chronique dans nos colonnes. A l'origine, le film est l'adaptation d'un court-métrage homonyme réalisé par Alan Clarke en 1989 pour le compte de la chaîne BBC. Mais, avant tout, Elephant s'inspire d'un terrible fait divers survenu en 1999 dans le lycée de Columbine. Deux adolescents, Eric Harris et Dylan Klebold, assassinent douze de leurs camarades et un professeur avant de se suicider peu après l'arrivée de la police.
Parallèlement, ce massacre inspire un autre film, cette fois-ci un documentaire, justement intitulé Bowling for Columbine, et réalisé par les soins de Michael Moore en 2002. Présenté au festival de Cannes, Elephant s'octroie la prestigieuse Palme d'Or ainsi que différentes distinctions honorifiques dans divers festivals, notamment le prix de la mise en scène, ou encore le Prix Léon-Moussinac qui récompense le meilleur film étranger.

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Reste à savoir si Elephant mérite un tel panégyrisme. Réponse dans les lignes à venir... La distribution du long-métrage réunit presque exclusivement des acteurs non-professionnels, donc des amateurs qui ont conservé leur vrai prénom pour l'occasion. John Robinson, Alex Frost, Eric Deulen, Elias McConnell, Matt Malloy et Timothy Bottoms complètent le casting. Attention, SPOILERS ! En ce jour d'automne, les lycéens, comme à leur habitude, partagent leur temps entre cours, football, photographie, potins, etc. Pour chacun des élèves, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres.
Cette journée semble ordinaire, et pourtant le drame couve... Premier constat, Elephant fonctionne un peu comme une sorte de documentaire qui s'ingénie à filmer une journée comme les autres.

A priori, rien ne distingue cette journée des autres dans un lycée par ailleurs anonyme. A juste titre, Gus Van Sant insiste sur cette dichotomie qui existe entre l'extérieur quasi lunaire du lycée - d'ailleurs le cinéaste met en exergue de longues vues panoramiques essentiellement de couleurs bleutées - et l'intérieur de l'établissement, beaucoup plus oppressif en l'occurrence. Le côté extérieur mérite qu'on s'y attarde quelque peu. C'est à ce moment-là que Gus Van Sant choisit de se centrer sur le quotidien fastidieux d'Eric et d'Alex, deux lycéens régulièrement tancés, ostracisés et semoncés par leurs pairs.
Alors qu'Eric s'acharne à exterminer et à fusiller des personnes fictives à travers un jeu vidéo, son fidèle prosélythe joue La Sonate au clair de lune au piano. En outre, cette fameuse séquence sera largement commentée par les critiques et même certains psychologues.

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Quelles sont les raisons qui ont poussé ces deux adolescents brimés par leurs camarades de lycée à commettre un tel acte de sauvagerie ? Les jeux vidéos seraient-ils les responsables désignés de cette psychopathie latente ? En l'état, difficile de répondre et Gus Van Sant se refuse à émettre une telle hypothèse. En l'occurrence, c'est plutôt cette facilité à acheter librement des armes sur Internet et en particulier aux Etats-Unis qui est pointée et morigénée par la caméra ensanglantée du cinéaste. Ainsi, un facteur vient livrer docilement des fusils et un véritable armada militaire à deux jeunes éphèbes sans barguigner. Puis, les deux jouvenceaux s'entraînent dans un garage sans que cela n'alerte et n'alarme personne, que ce soit leurs parents ou leur voisinage.
D'ailleurs, le monde adulte est le grand absent d'Elephant.

Seuls le proviseur et quelques professeurs de passage apparaissent furtivement. A travers cet éloignement, Gus Van Sant fustige et vilipende cette distanciation massive qui s'est opérée entre la jeunesse indocile et un univers patriarcal désormais à l'agonie et aux abonnés absents. Cette césure se déploie et s'opacifie lorsque la caméra de Van Sant entre dans un lycée chaotique et à la dérive, desservi par des couloirs oblongs, plongeant ses adolescents dans une communication obsolète, avec son lot de rumeurs, de mesquineries, de brimades et de galéjades.
La violence n'est pas seulement physique. Elle n'est pas seulement morale ni psychologique. Elle est avant tout le symptôme, le processus et le paradigme complexe d'une indifférenciation, d'un hédonisme et d'un égotisme à tous crins qui se sont peu à peu immiscés dans notre société, et plus particulièrement dans le milieu scolaire.

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D'autres hypothèses sont également invoquées par Gus Van Sant, notamment cette fascination pour le morbide, le nazisme, le chaos et la destruction. Lorsque la jeunesse perd tout idéal, elle se réfugie dans des idéologies macabres et pernicieuses, prônant à la fois la peur et la terreur. Tel est le diagnostic plein d'amertume du cinéaste. Un constat qui reste, hélas, d'une triste et étonnante actualité, presque quinze ans après la sortie de ce long-métrage. Le metteur en scène pointe aussi une homosexualité latente entre les deux jouvenceaux psychopathiques.
Etonnant que Gus Van Sant se soit glissé sur un chemin aussi escarpé. Pourquoi filmer cette romance amoureuse naissante entre les deux meurtriers ? Et surtout, en quoi cette sexualité ambivalente serait-elle la vectrice d'une quelconque forme de sociopathie ? 
Autant de questions qui ne trouveront pas de réponse et Gus Van Sant élude sciemment cette piste alambiquée. En l'état, difficile de ne pas couvrir d'éloges cet Elephant, ce fameux uppercut ou plutôt ce mastodonte asséné par un Gus Van Sant contristé. D'un drame éminemment complexe, le cinéaste transforme son film en une pellicule lunaire, stratosphérique, lyrique et poétique avant de dériver vers le massacre, la tragédie, les meurtres, le sang et la violence. Jamais les notions de temps et d'espace n'ont paru aussi primordiales dans un long-métrage. 
De facto, Elephant a une vraie consonance cosmologique, comme si toute tentative d'explication se révélait chimérique et appartenait au vide, au néant et in fine, à une sorte de trou noir béant et indicible.

Note : 18/20

sparklehorse2 Alice In Oliver