La_Fosse_aux_serpents

Genre : Drame

Année : 1948

Durée : 1h48

 

Synopsis :

Atteinte de schizophrénie, une jeune femme Olivia n'a plus aucun souvenir et ne reconnait même pas son mari, Robert. Après un traitement prolongé, son état s'améliore et son mari décide de la faire passer devant la commission de l'hôpital ou elle est internée, qui décidera si elle peut être ramenée chez elle. Mal préparée, Olivia fait une rechute tragique et le traitement du docteur qui la soigne la conduira dans la salle des fous incurables.

 

La critique :

Voilà maintenant un peu plus d'une semaine que je n'ai plus pondu de nouvelles chroniques mais c'est désormais chose réparée aujourd'hui avec une nouvelle oeuvre, bizarrement peu citée actuellement, quand nous sommes invités à parler des grands drames d'époque. Ce n'est une nouvelle pour aucun cinéphile qu'un fleuron assez conséquent de films de (très) grande qualité ont sombré dans l'oubli sans que l'on ne sache trop pourquoi. On peut citer, parmi ceux-ci, La Fosse aux Serpents, sortie en 1948 et réalisé par Anatole Litvak. Pour autant, ce film sera un énorme retentissement en son temps puisqu'il fut le premier film d'envergure à aborder de manière frontale, et en tant que sujet principal, soulignons-le, le sujet extrêmement délicat de la folie.
Un film qui créera la sensation et qui sera également un objet de scandale devant la radicalité de l'oeuvre adaptée du roman autobiographique éponyme de Mary Jane Ward, écrivain ayant passé sept ans dans un asile psychiatrique.

Sans surprise, le cinéaste eut du mal à assurer la production du film mais parviendra à convaincre le producteur Darryl F. Zanuck qui se passionna pour le sujet car la psychanalyse était à la mode et que jamais aucun film ne s'était penché directement sur la question. Avant tout, La Fosse aux Serpents est une oeuvre symptomatique d'une époque d'après-guerre où la production hollywoodienne se voulait plus soucieuse de réalisme. Le moins que l'on puisse dire est que le travail autour sera titanesque. Trois psychiatres furent de la partie pour conseiller le cinéaste et ses scénaristes, ces derniers allant même passer 3 mois dans un asile pour observer les malades.
Les acteurs eurent à se documenter sur ce sujet et Olivia de Havilland, l'actrice principale, rencontra même une schizophrène dont les problèmes et les relations avec son médecin étaient à peu près les mêmes que celui de son personnage dans le film. Vous l'aurez compris, on tient là un long-métrage très soucieux du réalisme. Maintenant il est l'heure de la critique.

fosse-aux-serpents-1948-01-g

ATTENTION SPOILERS : Virginia, une jeune romancière qui vient de se marier à Robert Cunningham, est victime de schizophrénie qui la conduit à l’internement dans un hôpital psychiatrique. L’esprit troublé, la jeune femme n’a plus conscience du temps et de la réalité et ne reconnaît même plus son mari. Elle est soignée par le docteur Mark Kirk. Séances d'électrochocs, hypnose et cure de psychothérapie font partie de son traitement. Peu à peu, ravivant la mémoire de Virginia, celui-ci découvre des éléments tragiques du passé de sa patiente. Bien que l'état de Virginia semble s'être amélioré, le docteur Kirk, contrairement aux avis du Conseil des médecins de l'hôpital, juge l'éventuelle sortie de celle-ci prématurée. Effectivement, un conflit avec une infirmière autoritaire provoque chez elle une nouvelle crise de démence. Elle est conduite dans la salle des fous incurables. 

Comme vous pouvez le voir, on tient là inévitablement un film au sujet désespéré et choc. Peut-on dire que le pari est réussi ? Je répondrai 100 fois par l'affirmative car il ne fait aucun doute que nous tenons là, sans doute, l'un des tous premiers films chocs du cinéma. Ceci est majoritairement dû à un souci de réalisme époustouflant qui pousse le long-métrage à mi-chemin entre la fiction dramatique et le ton quasi documentaire du traitement. Indéniablement, La Fosse aux Serpents est une oeuvre riche et complexe dans ses thématiques et notamment dans la psychanalyse, discipline forgée par Sigmund Freud, et qui est véritablement le centre du récit.
Litvak rend un grand hommage et respect à l'oeuvre dont il s'inspire et démontre sans réels artifices que la psychologie d'un individu est avant tout fragile, malléable et susceptible de se fragmenter lors d'un traumatisme psychologique très violent. Plus encore, le développement de l'individu durant son enfance est capital et façonne sa personnalité et le moindre faux-pas aurait des conséquences immédiates ou latentes. 

Le réalisateur nous invite, dans une plongée chirurgicale, à sonder l'inconscient de cette jeune femme fragile n'étant pas consciente de ce qui se passe et surtout n'étant pas consciente de la folie qui la frappe. Une plongée remarquable en qualité où le moindre détail a son importance et où toute la personnalité de l'individu est prise en compte. On peut dire à ce sujet que la présence de psychiatres ayant supervisé la réalisation fut remarquable car, pour faire simple, on s'y croirait.
On distingue directement à l'écran que Litvak maîtrise admirablement bien son sujet et que, à aucun moment, il ne le perd de vue. La dimension de drame psychologique prend ici vraiment tout son sens mais ce n'est pas tout car si la thématique psychologique est superbement traitée, La Fosse aux Serpents a encore d'autres cordes à son arc.

fosse-aux-serpents-1948-06-g

Ainsi, se focaliser uniquement sur Viriginia Cunningham aurait été d'une grande maladresse mais fort heureusement, ce n'est pas le cas car Litvak a su apporter une réelle identité au milieu dans lequel Virginia évolue. Le réalisme est implacable tant l'ambiance est crédible et surtout austère avec ces nombreuses salles et couloirs où les femmes démentes se côtoient. Une ambiance froide, sous tension et avant tout étouffante est aux abonnés présentes, l'action ne quittant que rarement l'enceinte du Juniper Hill State Hospital. On perçoit un sentiment de solitude inhérent à chacune des femmes admises et leur perte de contact avec le monde réel, en même temps que des infirmières antipathiques s'occupent d'elles sans la moindre once de compréhension. Pire encore, ces infirmières ne sont pas invulnérables et risquent à tout moment de perdre, elles aussi, contact avec la réalité à force d'évoluer dans un milieu où la démence siège en maître des lieux. On pourra observer cela avec cette infirmière du Juniper Hospital, devenue elle-même démente, qui prendra la température de Virginia avec un thermomètre imaginaire.

Indubitablement, l'oeuvre bouleverse et malmène le spectateur pris dans cet engrenage claustrophobe et poisseux où la psychiatrie n'en était encore qu'à ses premiers balbutiements. Les décors, comme tout asile de fous qui se respecte, sont rendus froids, ternes et aseptisés. Les plans sont très serrés comme pour renforcer ce sentiment d'oppression que chaque femme admise éprouve entre ces murs d'où elles peuvent risquer à tout moment d'y finir leur vie.
La mise en scène est tout ce qu'il y a de plus rudimentaire et est faite sans artifices car le réalisme prime avant tout sur le reste. La caméra ne s'affole jamais et adopte un ton glacial, souvent éloigné comme pour renforcer davantage l'aspect documentaire mais ne perd jamais de vue son héroïne principale.

SnakePit

A ce niveau, il faut souligner l'interprétation tout simplement renversante d'Olivia de Havilland parfaite dans la peau de cette jeune femme dépassée par les événements et surtout vraiment touchante. L'interprétation des autres acteurs n'est pas en reste avec au casting Mark Stevens, Leo Genn, Celeste Holm ou encore Helen Graig, pour ne citer qu'eux. Chaque acteur est convaincant dans la peau de son personnage. A aucun moment, les malades ne surjouent, en même temps que les psychiatres partagent notre sympathie et notre hostilité. Le récit se suit sans déplaisir au travers des 108 minutes de bobine, avec toujours une tension permanente malgré une mise en scène posée.
Difficile également d'oublier certaines scènes frappantes comme cette longue séquence sur la salle principale de l'aile des fous incurables et cette plongée de très haut sur celle-ci pour rappeler le caractère de "fosse" ou encore cette séquence où les malades chantent les larmes aux yeux une chanson remplie d'espoir sur leur avenir lors du bal annuel de l'hôpital.

En conclusion, La Fosse aux Serpents peut, à juste titre, être considéré comme un véritable chef d'oeuvre du 7ème art. Bouleversant et très intelligent dans son analyse rigoureuse de la psychanalyse freudienne, Litvak nous amène à suivre le quotidien désespéré et nihiliste d'une jeune femme tourmentée par des souvenirs néfastes de son enfance, mis en scène d'un grand professionnalisme. Aucun réel faux pas n'est à noter dans ce drame documentaire résolument avant-gardiste par rapport à son époque où aucune volonté de transformer le calvaire de cette femme en une bouillie mélodramatique indigeste à base de violons larmoyants n'est présente.
Et ça c'est très important à souligner. Le long-métrage est avant tout simple et complexe, sans artifices et toujours bien construit mais également intemporel. Il est regrettable de se rendre compte que La Fosse aux Serpents fait partie de ces grands drames injustement oubliés du grand public alors qu'il est difficile de déceler des points négatifs et qu'il eut une influence non négligeable sur bon nombre de films (Shock Corridor étant l'exemple qui nous saute le plus aux yeux).
Déstabilisant et voire même choquant, une pépite que je ne pourrais que trop recommander à n'importe quel cinéphile et qui, malgré mon manque d'engouement à la psychologie et la philosophie, donne envie de s'intéresser de plus près aux travaux de Freud. 

 

Note : 17,5/20

 

orange-mecanique Taratata