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Genre : Drame (interdit aux -12 ans)

Année : 1968

Durée : 2h18

 

Synopsis :

June Buckridge est une actrice de télévision anglaise qui connaît un certain succès pour son rôle d'une joyeuse nurse de campagne nommée Sister George. Elle vit tranquillement avec sa compagne Childie jusqu'à ce que son émission et son couple soient menacés par l'arrivée d'un producteur télé prêt à tout pour réussir.

 

La critique :

Le monde de la télévision et du show-bizz est décidément un univers passionnant. A l'écran, tout transparaît comme si tout se déroulait dans la joie et la bonne humeur, alors que les coulisses révèlent un monde particulièrement vil et abject où tous les coups sont permis pour arriver au sommet. On dira ce que l'on voudra mais il est évident que Robert Aldrich n'est pas un réalisateur portant dans son coeur l'ambiance siégeant en maître dans les coulisses du show-bizz. De ce fait, sans que cela n'étonne personne, il reste encore aujourd'hui un cinéaste injustement méconnu malgré la création de très grands thriller ayant durablement marqué les esprits pour qui s'y sont essayés.
On songera inévitablement à Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? et à Chut...chut, chère Charlotte (tous deux chroniqués sur le blog par mes soins pour les intéressés) qui remportèrent un gros succès au box-office mais qui, malgré tout, sombrèrent aujourd'hui dans l'anonymat.

Alors quand, en plus, au sein de la filmographie d'Aldrich, on retrouve des oeuvres méconnues même de sa filmographie, on peut être sûr qu'aucune considération, aucune reconnaissance de premier plan ne leur seront apportés. Et vous l'aurez deviné, cela concerne l'oeuvre chroniquée aujourd'hui, du nom de Faut-il tuer Sister George ? sorti l'année même de la genèse de la libération sexuelle d'après la pièce de théâtre éponyme de Frank Marcus et produit par la société de production de Robert Aldrich. On soupçonne ce dernier d'avoir voulu s'écarter du monde cinématographique de jadis pour réaliser une oeuvre plus cynique et virulente. De fait, malgré son statut de film confiné à l'abandon, il reste le ou l'un des premiers films anglais traitant de l'homosexualité féminine.
Un thème forcément tabou en cette époque. Vous l'avez compris, on tient là une oeuvre polémique de premier plan mais reste à voir si le cinéaste a su créer le choc annoncé.

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ATTENTION SPOILERS : Sur le petit écran, June est Sister George, religieuse infiniment vertueuse et loyale. Mais dans le privé, June est une actrice "has been", lesbienne dominatrice, toxicomane, grossière, alimentant la presse à scandale à tel point que les autorités religieuses font pression sur la chaîne pour que Sister George soit exécutée. Cela donne très vite du crédit aux producteurs télé pour "faire mourir" Sister George et apporter de la nouveauté sur le grand écran. L'histoire de la déchéance d'une actrice de télévision vieillissante.

Vous l'avez compris, le film se dote d'un synopsis dérangeant traitant du cauchemar de toute vedette, à savoir la radiation du grand écran pour cause de changement. Inévitablement, Faut-il tuer Sister George ? déstabilise et est sujet à débat. Aldrich tire à boulet rouge sur le monde de la télévision et les sociétés de production ne pensant qu'au profit à défaut de l'être humain et où l'hypocrisie et la malhonnêteté siègent en maître des lieux. Le monde du show-bizz ne nous a pour ainsi dire jamais paru aussi dégueulasse et imbu de lui-même. La laideur transparaît sur la grande majorité des personnages sur le plateau, tous plus opportunistes les uns que les autres.
Le fer de lance du show-bizz étant que tous les coups sont permis pour se faire une place dans le monde et accéder au titre tant espéré de "star". Le réalisateur n'y va pas par 4 chemins et dénonce cela de manière frontale mais avec une subtilité savamment dosée pour éviter de sombrer dans la caricature. 

De fait, le film démarre directement et va droit à l'essentiel sans s'éterniser. Ici, nulle introduction d'une vie de star adulée car nous sommes projetés dès le début dans la déchéance progressive d'une des vedettes les plus célèbres de tout le pays. Tout manichéisme est volontairement écarté et cette vedette, en la personne de Sister George, est d'une méchanceté sans pareille. Grossière, dominatrice, de mauvaise foi, imbue d'elle-même, alcoolique et dépravée, Aldrich met véritablement en scène une anti-héroïne dont la gloire et la célébrité l'ont transformée en un pur produit néfaste du show-bizz. Un contraste d'autant plus époustouflant que la vie de Jude Buckridge est en perpétuel paradoxe.
Dans le plateau, elle est cette nonne vertueuse et bienveillante et derrière le plateau, une dépravée vulgaire et hypocrite. Un joli tableau d'un rendu épatant sachant qu'elle a ici le physique de Monsieur et madame tout le monde sans que l'on ne décèle à première vue la moindre forme de mépris et de méchanceté. Brillant.

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La grande force d'Aldrich a été d'éviter ce piège des nuances en narrant l'histoire d'une pauvre et gentille célébrité face aux méchants studios télévisés. Une erreur de débutant parfaitement évitée car ici, tout le monde est à mettre dans le même sac. Le long-métrage n'est définitivement pas un film agréable à suivre dans ce sens là car aucune sympathie ne se dégage du visionnage et même pas en la présence de l'héroïne. Pourtant, au fur et à mesure du temps, on en arrive à avoir presque de la compassion pour Sister George que l'on voit bien être gangrenée par une fausse personnalité qui n'était pas en elle à la base. Une étrange humanité se dégage d'elle et en font un personnage d'une grande complexité et presque touchant malgré ses rapports violents avec sa compagne.
Une relation homosexuelle qui, jamais, ne s'engagera de la moindre façon dans le voyeurisme et ne se résumera qu'à 2 scènes de baisers langoureux. Certes, ça peut sembler ridicule à notre époque mais de tels rapports déclenchèrent de belles polémiques auparavant. Et ce n'est pas la séquence rendue célèbre du "malaxage" des seins de Childie par Mercy Croft qui dira le contraire. Voir ça impressionne pour l'époque.

Qu'on se le dise, la transgression de Robert Aldrich est directement affichée à l'écran et celui-ci se montre bien plus virulent qu'auparavant. Les personnages jurent, la violence psychologique est mise en scène de manière frontale. Le cinéaste ne fait pas de demi-mesure et c'est ça que l'on n'aime bien chez lui. On ne pourra qu'excepter la séquence du taxi avec les religieuses et Sister George ivre, suggérée pour éviter tout scandale mais dont on s'imagine parfaitement ce qu'il s'y trame. Le nihilisme est affiché en fer de lance et contentera aisément les amoureux de son style.
Ne vous attendez pas à quelque happy-end que ce soit ni lumière au sein de l'histoire. La déchéance est totale et maîtrisée de bout en bout, toujours sans artifice et sans sombrer dans le moindre pet de travers de manichéisme.

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Au niveau esthétique, Aldrich délaisse son superbe noir et blanc pour nous gratifier d'un film en couleur mais malgré tout, il flotte toujours dans notre mémoire les superbes plans et les effets de lumière de Qu'est il arrivé à Baby Jane ? et Chut...chut, chère Charlotte. De fait, Faut il tuer Sister George ? n'est pas le film dont la beauté des images resteront en nous. L'esthétique est correcte mais ne va pas plus loin que ça. La grande majorité de l'histoire se déroulant dans des espaces confinés et anxiogènes rappelle la dimension théâtrale de l'histoire originelle. A ce sujet, il conviendra de parler de la mise en scène, donc, théâtrale s'étalant sur une longue durée de 138 minutes.
Certes, il n'y a aucune anicroche car l'histoire s'enchaîne à un rythme correct et que les différentes situations sont bien traitées mais il est possible que certains trouvent le temps long par moment. Certaines séquences, et bien que je ne me sois pas laissé distraire d'une miette, auraient méritées à être un peu plus raccourcies. Le récit se montre plus posé et il n'y a pas cette intensité caractéristique que l'on retrouvait dans ses films avec Bette Davis. A ce sujet, les acteurs délivrent une performance plus qu'honorable. Beryl Raid transcende son personnage en lui donnant une réelle identité et une grande profondeur. Susannah York interprétant Childie est d'une beauté et d'une grande sensibilité.
Les autres acteurs dont Ronald Fraser, Coral Browne ou encore Patricia Medina s'en sortent tout autant avec les honneurs. Aldrich a toujours su encadrer correctement ses acteurs et nous en avons encore la preuve ici.

En conclusion, Faut-il tuer Sister George ? est dans la continuité de ce que sait faire Aldrich et prouve que celui-ci est un grand cinéaste qui mériterait absolument une réelle reconnaissance. Servi par un casting au poil, l'oeuvre dérange tant par ce qu'elle montre que par ce qu'elle dénonce. Un univers sale et laid loin de ce que l'on tente de montrer à l'écran. Un univers artificiel qui corrompt à petit feu ceux qui ont le malheur de s'y risquer. Le cinéaste crache sur la gloire et toute l'absurdité des rapports humains dans ce monde glauque où être méprisant et opportuniste est bien plus gagnant que sympathique et fidèle. Sulfureux en son temps et encore maintenant, Faut-il tuer Sister George ? est clairement un long-métrage intemporel, vecteur d'une bien malheureuse réalité où les stars sont jetables sans qu'on ne leur donne une explication réellement précise. S'enorgueillant d'une fin de grande qualité dont Aldrich a le secret, on peut vraiment parler ici de film dramatique. Si l'on pourra pester contre une esthétique assez terne et peu mise en valeur et une durée un chouïa trop longue, il serait fort dommage de ne pas recommander cette oeuvre bien trop méconnue mais néanmoins quelque peu inférieure à ses films avec Bette Davis (veuillez m'excuser de ma fainéantise mais les titres de ses films sont assez longs).
Pourtant, une chose est sûre, la palme du nihilisme dans la filmographie d'Aldrich est à décerner à Faut-il tuer Sister George ?

 

Note : 16/20

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