18944698

Genre : Drame (interdit aux - 16 ans)

Année : 1998

Durée : 1h33

 

Synopsis :

1980. Sorti de prison, et après avoir abandonné sa fille pour laquelle il a des sentiments troublés, un ex-boucher chevalin décide de « remettre les compteurs à zéro » et de redémarrer sa vie. Seul, dans une société hostile, avec la vengeance au cœur.

 

La critique :

Après deux semaines de vacances pour le moins tumultueuses en événements et rudes pour mon foie, l'heure est venue de me remettre à ma passion du cinéma et donc de la chronique, le tout sous le "soleil" de la Belgique. Pour se faire, autant redémarrer en force avec une oeuvre phare et adulée des habitués de Cinéma Choc en la personne de Seul Contre Tous, réalisé par l'un des cinéastes français les plus polémiques de l'histoire en la personne de Gaspar Noé. Le réalisateur signe ici son premier long-métrage qui est la suite de son premier moyen-métrage remarqué, à savoir Carne sorti en 1991. Sept ans ont passé entre celui-ci et Carne. Non, il ne s'agit pas du fait que Noé ait fait déjà une pause dans son début de carrière mais il est bien question ici de difficultés de financement.
Ceci n'est guère étonnant dans un pays hostile aux oeuvres polémiques et à contre-courant de la bienséance ancrée comme une tumeur dans le paysage cinématographique.

Ainsi, comme dit avant, Gaspar Noé eut énormément de difficultés à réunir les fonds nécessaires à la réalisation de Seul Contre Tous, refusé par toutes les chaînes de télévision. Cela a résulté dans le fait qu'il dut lui-même financer ce film, ce qui explique donc cet intervalle aussi long. Noé, déjà dans ses débuts, défrayait la chronique et suscitait la polémique en même temps que la controverse quant au fait de son talent de cinéaste. De plus, une autre polémique apparaîtra au niveau de l'affiche du film avec la main de l'acteur serrant très fort la première lettre du mot "France" comme pour la détruire. Bref, on a ici un film parfait pour être chroniqué sur le blog.
Peut-on dire que Noé, au-delà de ses détracteurs, a un réel talent ? Réponse dans la chronique.

odin-protiv-vseh-scene

ATTENTION SPOILERS : Seul Contre Tous met en scène la dérive d'un ex-boucher chevalin, d'abord à Lille, puis à Paris où il s'installe à l'hôtel de l'Avenir et tente de refaire sa vie. Peu à peu, il se replie sur lui-même. Sans un sou et avec pour seul compagnon un révolver chargé de trois balles, il ne voit plus clairement quel est le moteur de sa vie. Son ventre lui crie de se nourrir. Son cerveau lui ordonne de se venger. Quant à son coeur... Au bout du tunnel, l'imprévu surgit toujours.

Vous l'avez compris, on tient là une oeuvre loin des comédies françaises. Ici, oubliez tout moment de rigolade, de joie ou d'espoir. Le réalisateur brosse le portrait d'un homme ravagé par la solitude dans une société qui ne le comprend pas et qui ne lui donne aucun répit. Très clairement, Noé n'y va pas avec le dos de la cuillère et malmène fortement le spectateur pris dans l'engrenage d'une vie triste, morne, sans espoir où l'individu est isolé, marginalisé et répudié par ses pairs, à un point tel que l'on en est étonné que le suicide ne soit pas arrivé plus tôt dans la vie de cet ex-boucher chevalin, condamné à une peine de prison après avoir défiguré le visage d'une personne innocente qu'il pensait avoir touché à sa fille. Qu'on se le dise, le résultat est passionnant mais surtout impressionnant dans la noirceur de cette vie maudite dès la naissance. Cela a eu fatalement des répercussions inévitables sur le mental de cet homme qui s'est petit à petit engouffré dans des pensées extrêmement sombres.
Maudissant en permanence l'humanité, celui-ci a sombré dans le racisme et l'homophobie mais plus encore dans une antipathie record. 

Cela est retransmis par le biais d'une voix off narrant les pensées du personnage. Une idée brillante complexifiant sa psychologie d'anti-héros. Cela permet au réalisateur de répudier fortement une société hypocrite et tout ce qu'il y a de plus antihumaniste. Une société qui isole et met sur le banc de touche des individus qui n'ont pas eu de chance dans la vie. Une société malsaine où les rapports sociaux se limitent à la finalité de l'enrichissement personnel et de la récompense. Le personnage le dit clairement que quand un individu sombre et perd tout, le monde l'abandonne ainsi que tous ceux qui le côtoyait, que ce soit les connaissances ou les amis.
Et justement, Noé va encore plus loin en pourrissant la notion même d'amitié résidant dans le fait que les personnes chanceuses dès la naissance, intégrées socialement et professionnellement auront bien plus de chance d'avoir des amis sur qui compter alors qu'un marginal n'aura rien comme compagnon. Un propos pour le moins polémique et qui prête inévitablement à débat quand on sait que le personnage est antipathique et méprisant de base et on sait qu'une personne antipathique a bien du mal à se faire accepter et respecter des autres.

xI-Stand-Alone-1998-00-16-10

De fait, dans sa recherche d'un nouveau boulot, il ne trouvera rien auprès de ceux qu'il connaissait et en qui il résidait un maigre espoir. Même la notion de rapport sentimental, de mariage et d'union entre 2 individus de sexe opposé est tout simplement déchiqueter car, comme le dit l'ex-boucher, une femme ne servirait qu'à "se vider les couilles et que même en baisant, on reste seul". Cela étant dû au fait que celui-ci a accepté, par dépit et du fait d'une situation financière stable de sa maîtresse, à se mettre en couple avec et d'avoir un enfant qu'il ne désire pas. Cette situation ne pourra que faire naître une misère sexuelle alors qu'à côté, ce boucher verra en lui apparaître d'étranges sentiments envers sa fille.
A travers cela, le réalisateur semble montrer que la misère sexuelle peut déboucher sur une folie interne débouchant, à son tour, lentement vers des déviances interdites. Vous l'avez deviné, on tient assurément là l'une des oeuvres les plus noires de tout le cinéma français, une oeuvre qu'il vaut mieux, et je suis sérieux, ne pas regarder quand on est dans une période de grande dépression. On a là une oeuvre qui mine le moral et nous fait regarder autrement la société dans laquelle on vit, bien que l'on ne puisse s'empêcher d'être par moment en désaccord avec le personnage, surtout dans les rapports amicaux. Enfin, c'est ce qui me concerne personnellement. 

La société est un thème récurrent dans la critique de nombreuses oeuvres mais rares sont les films à avoir été aussi jusqu'au-boutiste dans leur critique. Noé ne critique pas vainement le pays et la société mais ne fait que mettre en lumière la vision d'un marginal ayant sombré dans un repli sur soi à force d'être abandonné de tous. Un repli sur soi qui mènera forcément à la haine de l'autre et surtout de l'étranger et parfois des homosexuels. Je ne vais pas m'éterniser mais comprenez que toute l'idéologie sous-jacente du récit est d'une profondeur assez hallucinante au point qu'une simple chronique ne serait pas suffisante pour mettre suffisamment en lumière les dérives de l'abandon social. 
Maintenant, il convient de parler du déroulement de l'oeuvre en elle-même. Sachez que le résultat est tout aussi bon et tiendra lui aussi le spectateur par la gorge à travers ces 93 minutes de froid et de noirceur. Le résultat de cette obscure tranche de vie aurait pu vite être bateau mais le résultat est là et le scénario suscite un réel intérêt car le déroulement est clair et précis et ne tourne jamais à vide, bien que quelques plans longs puissent agacer mais ce serait vraiment faire la fine bouche que de sévèrement condamner cela. La mise en scène met en lumière ce que j'ai dit auparavant et se focalisera dans 90% des cas sur ce boucher errant seul dans ces villes oppressantes, ce qui renforce l'abandon dont j'ai parlé plus haut. Bien que posée, la mise en scène reste d'une intensité remarquable et fait naître une très forte violence psychologique assommant le spectateur durant plusieurs séquences relativement choquantes, à l'image du tabassage de ventre de la maîtresse enceinte ou de la séquence finale. 

Seul_contre_tous

Concernant l'esthétique, celle-ci met en image exclusivement des environnements urbains rendus laids, austères et oppressants comme pour écraser ceux qui les fréquentent. L'image se pare d'une prédominance de couleurs jaunes sombres et brunes qui confèrent une remarquable identité visuelle magnifiée par une caméra filmant toujours bien l'action. Noé tente des choses aussi en insérant de courtes déclarations sur fond noir entre 2 scènes, des accélérations très rapides débouchant sur un gros plan du visage des personnages, sans oublier le compte à rebours annonçant que nous avons 30 secondes pour couper la projection du film avant le final. Ce style novateur est réussi et s'intègre bien au récit. Il conviendra aussi de souligner la prestation exceptionnelle de Philippe Nahon, parfait dans la peau de cet ex-boucher résigné et haineux, ne pouvant compter que sur lui-même.
Il parvient toujours à être juste dans son jeu d'acteur tout en conservant un visage très froid. On a là un acteur qui vit pleinement son personnage et qui mériterait à être plus mis en lumière que les incapables actuels. Les autres acteurs parviennent aussi à tirer leur épingle du jeu, bien qu'ils soient logiquement éclipsés par Nahon. Au niveau de la bande sonore, celle-ci est quasiment absente, si ce n'est au générique de début ou de fin et étant tout aussi sombre que le récit. 

En conclusion, difficile de dire que l'on a aimé Seul Contre Tous tant le film est glauque, d'une noirceur rare et d'une froideur glaciale dans son propos fortement austère. Indubitablement, le film ne plaira pas à tout le monde et risque de provoquer chez certains un sacré coup au moral. Pourtant, difficile de cacher les grandes qualités de ce long-métrage remplissant plus que bien son rôle par sa critique féroce d'une civilisation oppressant les individus et davantage les marginaux. Mettant en scène un ex-boucher répudié par ses pairs et abandonné par la société entière, y compris sa femme et ceux qu'il considérait comme des amis, la contestation est frappante, d'autant plus qu'on a une prestation de l'acteur principal proche de la perfection. Noé nous livre donc un film choc, à la violence psychologique très impressionnante et qui n'aura pas usurpé son interdiction aux moins de 16 ans.
Un film choc, bestial, très dur et violent mais au fond magnifique et émouvant montrant tout simplement un homme sensible et qui en a marre. On pourra par contre admettre des réserves quant à certaines tirades lâchées, preuve que l'on a là une oeuvre suscitant directement le débat. Voilà un premier essai de qualité qui hissera déjà Noé au rang des réalisateurs polémiques dont seuls les coincés persisteront à dire que celui-ci n'a aucun talent.

 

Note : 16/20

 

orange-mecanique Taratata