johnny got his gun

 

Genre : drame, guerre (interdit aux - 12 ans)
Année : 1971

Durée : 1h50

Synopsis : Durant la Première Guerre mondiale, un jeune soldat est blessé par une mine : il a perdu ses bras, ses jambes et toute une partie de son visage. Il ne peut ni parler, ni entendre, ni sentir mais reste conscient. Dans la chambre d'un hopîtal, il tente de communiquer et se souvient de son histoire. 

La critique :

Le nom de Dalton Trumbo ne vous évoque peut-être pas grand-chose et pourtant... Le cacographe, cinéaste, scénariste et producteur américain griffonnera de son nom et de son empreinte la fameuse liste noire et sera accusé de mettre en exergue ses influences communistes dans l'industrie cinématographique. Ainsi, l'auteur appartient au groupe fermé des "Dix d'Hollywood", un petit groupe de dissidents qui refusent de témoigner lors d'une enquête en 1947 concernant, justement, ces mêmes influences communistes. En tant que scénariste, Dalton Trumbo participe et collabore à plusieurs films notables et notoires, entre autres, Un nommé Joe (Victor Fleming, 1943), Les frères Rico (Phil Karlson, 1957), Exodus (Otto Preminger, 1960), Spartacus (Stanley Kubrick, 1960), L'Homme de Kiev (John Frankenheimer, 1968), ou encore Papillon (Franklin J. Schaffner, 1973).

C'est entre les années 1960 et les prémisses des années 1970 que Dalton Trumbo connaît la gloire et la consécration. En 1939, il écrit le roman Johnny Got His Gun et décide de transposer son opuscule à l'écran en 1971. Pour mémoire, le livre originel sort 21 ans après la Première Guerre Mondiale et dans un nouveau contexte de tension internationale, soit à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. En outre, l'opuscule est considéré comme un livre mythique et un chef d'oeuvre antimilitariste qui va asseoir sa notoriété durant la Guerre du Vietnam. De nombreux opposants, farouchement opposés à cette guerre, qu'ils jugent ubuesque et inutile, brandissent le livre de Trumbo lors de nombreux meetings politiques.
En l'occurrence, le roman s'inscrit durablement dans la culture hippie et hédoniste qui va naître durant les années 1970.

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Le scénario de Johnny S'en va-t-en guerre - soit le titre du film en français - est écrit évidemment par Dalton Trumbo lui-même mais aussi avec la collaboration de Luis Bunuel. Le long-métrage est même présenté en compétition au festival de Cannes en 1971 durant lequel il rencontre un véritable plébiscite en s'octroyant le Grand Prix Spécial du Jury, ainsi que le Prix FIPRESCI (ou le prix de la critique internationale). A juste titre, Johnny Got His Gun est aujourd'hui considéré comme un grand classique du noble Septième Art. Reste à savoir si le film mérite un tel panégyrisme.
Réponse dans les lignes à venir... La distribution du long-métrage réunit Timothy Bottoms, Kathy Fields, Marsha Hunt, Jason Robards, Donald Sutherland, Diane Varsi et Eduard Franz. A noter l'apparition furtive mais néanmoins remarquée de David Soul dans le rôle d'un soldat qui participe à une partie de cartes.

Attention, SPOILERS ! (1) Joe Bonham est un jeune Américain plein d'enthousiasme qui décide de s'engager pour aller combattre sur le front pendant la Première Guerre Mondiale. Au cours d'une mission de reconnaissance, il est gravement blessé par un obus et perd la parole, la vue, l'ouïe et l'odorat. On lui ampute ensuite les quatre membres alors qu'on croit qu'il n'est plus conscient. Allongé sur son lit d'hôpital, il se remémore son passé et essaie de deviner le monde qui l'entoure à l'aide de la seule possibilité qui lui reste : la sensibilité de sa peau.
Une infirmière particulièrement dévouée l'aide à retrouver un lien avec le monde extérieur. Lorsque le personnel médical comprend que son âme et son être sont intacts sous ce corps en apparence décédé, ils doivent prendre une décision médicale selon les valeurs et les croyances de l'époque (1).

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Si le scénario du film est écrit par Dalton Trumbo, l'auteur de l'opuscule originel décide néanmoins de s'éloigner de la structure narrative de son récit. Certes, le long-métrage reprend, quasiment, mot pour mot et ligne pour ligne, les principales thématiques de son livre. Cependant, le discours anônné par le film se veut moins martial et antimilitariste, se centrant davantage sur le supplice vécu par son héros principal, un certain Joe Bonham.
Après un générique qui entonne une musique syntonique et guerrière, l'introduction se focalise justement sur un Joe Bonham prenant la poudre d'escampette dans les tranchées. Puis c'est le son d'un tir à canon qui se fait entendre dans le ciel, jusque l'inexorable... Dès lors, le récit adopte un ton clinique, chirurgical et pour le moins radical.

Le diagnostic des médecins et des scientifiques est lui aussi inique, tristement limpide et brut de décoffrage. Cet homme recueilli dans les tranchées n'est pas vraiment, en tout cas physiologiquement, un cadavre. Oui, Joe Bonham a survécu mais son identité reste impossible à déceler en raison de l'état de décomposition et de démembrement avancé de son corps. L'infortuné n'a pas "seulement" - si j'ose dire - perdu ses deux bras et ses deux jambes.
Il a aussi perdu ses oreilles, son nez, sa bouche et sa langue. Il respire et est donc alimenté par plusieurs sondes et perfusions savamment disposées. 
Il n'est plus qu'un corps disloqué, un tronc cérébral doté encore d'un cerveau pour penser et "panser" les réminiscences de son passé. A travers le parcours escarpé de cet homme alangui et privé de l'usage de tous ses sens, Dalton Trumbo choisit de ne pas trop s'aventurer sur le terrain des champs de bataille. 

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Dès lors, la diatribe à la fois antimilitariste, anticapitaliste et farouchement engagée contre la corruption des gouvernements et des politiques, apparaît comme une simple formalité, comme une évidence. Contrairement à l'opuscule originel, Dalton Trumbo ne s'engage pas dans une bataille frénétique et idéologique contre les puissants et donc contre cette oligarchie qui envoie ses enfants - nos enfants - sur les champs de la mort, cette armée du capitalisme qui doit servir les vils desseins de la nation au nom du drapeau et de la liberté. De facto, Dalton Trumbo choisit de se focaliser presque exclusivement sur l'état de déréliction de son protagoniste principal.
Pour le réalisateur, c'est l'occasion ou jamais d'introspecter sur les questions de la vie, de la mort et plus largement sur la question du droit de donner cliniquement la mort. 

Plus qu'une tragédie ou qu'un film de guerre, Johnny Got His Gun s'ingénie à réflexionner sur la fin de vie, les soins palliatifs et l'acharnement thérapeutique. De surcroît, d'autres interrogations semblent tarabuster le cinéaste, notamment ce maintien forcé et presque forcené de contenir le malade dans sa décrépitude. A peine arrivé à l'hôpital, le cas pathologique et invraisemblable de Joe Bonham se résume à un simple décérébré. Le cerveau a subi des dommages irréparables et irréfragables. Joe Bonham n'est donc plus qu'un vulgaire cacochyme qu'il convient de claustrer à l'abri des regards.
Le jeune homme décrépit s'apparente désormais à une sorte de légume qui échappe à toute rationalité scientifique. 
En raison justement de la science et de la technicité, son corps doit à tout prix survivre pour percer les mystères de l'insondable. 

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Il y a, dans ce paradigme scientifique et médical, ce complexe d'Icare, un peu à la manière du mythe du Docteur Frankenstein. Mais Joe Bonham n'en a cure. Au fur et à mesure des jours, des semaines, des mois et des années qui passent, l'infortuné est inlassablement condamné à hyspotasier sur son propre sort. Ainsi, peu à peu, l'ancien soldat prend conscience de sa propre néantisation pour servir les vils desseins d'une science aseptisée et totalement déshumanisée. 
Le film établit un curieux antagonisme entre les pensées oniriques de Joe, qui dérivent vers une critique acerbe de la guerre, et son passé émaillé par les souvenirs de son patriarche et de sa petite amie avec qui il comptait se marier. Dalton Trumbo renforce cette dissonance via un récit volontairement tarabiscoté et de nombreuses fantasmagories cauchemardesques, ainsi que par l'alternance entre la couleur (le rêve) et le noir et blanc (la réalité). Ainsi, Joe Bonham se rêve en phénomène de foire.
Il souhaite que son corps soit exposé à la lumière du jour, que son cadavre en vie - le bel oxymore - soit visible aux yeux de la populace. Mais de telles affabulations sont évidemment chimériques. L'ancien soldat pense de plus en plus à sa propre mort. En résulte un film frontal, choc et d'une rare violence psychologique, à l'image de la conclusion finale, comme si l'agonie de Joe était intimement liée au martyr christique.

Note : 18/20

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(1) Synopsis du film sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Johnny_s%27en_va-t-en_guerre