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Genre : Drame (interdit aux - 16 ans)

Année : 2004

Durée : 1h40

 

Synopsis :

A huit ans, Brian Lackey se réveille dans la cave de sa maison, le nez en sang, sans aucune idée de ce qui a pu lui arriver. Sa vie change complètement après cet incident : peur du noir, cauchemars, évanouissements...
Dix ans plus tard, il est certain d'avoir été enlevé par des extraterrestres et pense que seul Neil Mc Cormick pourrait avoir la clé de l'énigme. Ce dernier est un outsider à la beauté du diable, une petite frappe dont tout le monde tombe amoureux mais qui ne s'attache à personne. Il regrette encore la relation qu'il avait établie avec son coach de baseball quand il avait huit ans. Brian tente de retrouver Neil pour dénouer le mystère qui les empêche de vivre.

 

La critique :

Il y a des oeuvres ainsi, et tout le monde sera d'accord, dont on n'en attend pas beaucoup, que l'on va regarder parce qu'on a tout simplement rien d'autre à regarder et qui parviennent à vous abasourdir complètement. Aujourd'hui, l'heure est venue de vous parler du film qui m'aura le plus retourné comme une crêpe alors que je n'en attendais rien, en la personne de Mysterious Skin, sorti en 2004 et réalisé par Gregg Araki. Un réalisateur qui reste assez méconnu et ce, même des cinéphiles. Auteur de titres cultes pour ceux qui s'y sont essayés, tels The Doom Generation ou encore Nowhere, celui-ci revient à la charge avec un titre beaucoup plus sombre que ce qu'il a fait auparavant.
De fait, Mysterious Skin s'attaque à un thème très compliqué, très tabou et surtout très déstabilisant, à savoir la pédophilie. Une déviance qu'il est inutile de décrire et qui est à l'origine de nombreux désordres psychologiques chez l'enfant. 

Oeuvre assez méconnue comme son réalisateur, celle-ci est inspirée du livre homonyme de Scott Heim. Outre 3 récompenses remportée dans des festivals peu connus, le film créera la polémique en Australie où l'Australian Family Association réclama l'interdiction du film. En effet, certains craignaient que ces scènes ne servent de "manuel d'instruction" pour violeurs. A côté, durant le tournage, les enfants avaient un script différent et tournaient les scènes de viols sans les personnages adultes. Celles-ci étaient ensuite montées pour donner l'illusion qu'elles avaient été tournées en même temps. Vous l'avez compris, on tient là une oeuvre dérangeante et prêtant à débat. Maintenant, passons à la critique. 

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ATTENTION SPOILER : À Hutchinson, au Kansas, Neil vit avec sa mère célibataire au gré de la succession des petits amis de celle-ci. Au cours de l'été de ses 8 ans, Neil McCormick est sexuellement abusé par Heider, l'entraîneur de son équipe junior de baseball. Au cours de son adolescence, Neil se prostitue avec des hommes plus âgés, ce qui inquiète sa meilleure amie Wendy, ainsi qu'Eric, qui est amoureux de lui. Dans la même ville, le même été, Brian Lackey a oublié cinq heures de sa vie. Sa sœur l'a retrouvé dans la cave, le nez en sang. Lors de la fête d'Halloween suivante, cinq autres heures disparaissent de la mémoire de Brian. Celui-ci est régulièrement victime de saignements de nez et d'évanouissements soudains. Brian finit par croire qu'il a été enlevé par des extraterrestres. Plus tard, alors que Neil part vivre à New-York avec Wendy, Brian tente de se remémorer la soirée oubliée.

Si on devait faire l'inventaire des plus grands drames du XXIème siècle, il ne ferait aucun doute que Mysterious Skin se retrouverait dedans. Comme dit avant, Araki s'attaque à un thème très délicat à mettre en scène et susceptible de vite dégénérer en oeuvre scandaleuse par une tonalité racoleuse et voyeuriste. Fort heureusement, rien de ce type ne se produira et cela est dû au fait que l'acte pédophile physique n'est qu'une toile de fond au récit. Le réalisateur, à travers cette histoire, analyse de manière rigoureuse les abus sexuels et ses conséquences sur les enfants qui en sont victimes.
Il brosse le portrait de 2 victimes à la personnalité diamétralement opposée. Neil McCormick, dès l'âge de 8 ans, vouait une fascination aveugle pour son entraîneur et s'est laissé guidé de manière consciente et réjouissante dans des rapports sexuels immoraux. De l'autre côté, Brian Lackey a été abusé contre son gré sans pouvoir se défendre, ce qui fera naître un traumatisme tel qu'il en aura oublié tout ce qui s'est passé. Araki parvient donc à mettre en scène 2 personnalités bien distinctes qui ne se confondent pas. A travers cela, le cinéaste souligne que chaque enfant peut réagir de manière différente face à ces pratiques extrêmes.

Dans tous les cas, l'enfant ne pourra en sortir indemne et dès lors, sa psychologie sera altérée à jamais et impactera sévèrement sur toute son adolescence. Tandis que l'un ne saura ni aimer ni s'attacher, l'autre se renfermera et partira dans un délire paranoïaque. Cependant, Araki évite de justesse de ne mettre en cause que les abus sexuels car il y a une autre "pathologie", si je peux dire, qui peut tout autant altérer le devenir de l'enfant. Ceci n'est rien de plus que l'éducation et l'environnement familial qui y est lié. Alors que Neil aura comme mère, une débauchée nymphomane multipliant les rapports sexuels avec des hommes différents, Brian ne saura retrouver en son père un pilier pour le soutenir. Dans les deux cas, les pères sont absents et cela renforce le propos qu'un environnement familial austère ne peut que fragiliser déjà l'enfant et quand, en plus, l'acte pédophile s'y immisce...

Mysterious Skin 4

A travers le destin de ces deux adolescents, Araki met en scène une histoire passionnante par les rapports complètements différents que ces enfants entretiennent, tant par leur personnalité que face à leur entourage. Cependant, ce qui fait la grande force du film, est que le cinéaste traite de manière frontale la pédophilie et n'hésite pas à filmer ces moments, toujours avec beaucoup de retenue dans la mise en scène. Ainsi, le résultat fait naître une ambiance anxiogène, dérangeante et très sérieusement éprouvante qui en déstabilisera plus d'un par son caractère réellement choquant.
La première partie racontée un peu à la manière d'un roman pour rappeler le temps passé est de loin la plus malsaine quand l'entraîneur commence à passer du temps avec Neil pour finir par le faire rentrer chez lui et aboutir à l'irréparable. Pourtant, jamais on ne retrouvera de violence physique, l'entraîneur se montrera expert dans l'art de la manipulation et de la persuasion en disant que c'est normal d'embrasser ainsi que ce que je vous laisse imaginer d'autre. 

Loin du cliché que l'on a du pédophile, on a là un homme intègre, sociable et souriant dissimulant sa déviance derrière un masque de sympathie. Inévitablement, le traitement dérange et met mal à l'aise le spectateur et ça c'est signe de grande qualité. A aucun moment, on ne sombrera dans le racoleur, le voyeurisme, la gratuité ou la facilité. L'illusion est parfaite et les scènes d'abus donnent l'illusion que le tournage s'est fait entre l'enfant et l'adulte. Le traitement est brillant et n'est pas sans rappeler Funny Games dans sa manière de suggérer l'instant choc très précis, une suggestion qui restera, cependant, plus effacée que dans le cas de l'oeuvre d'Haneke.
Ce constat se fera aussi plus tard dans le récit lorsque Neil se livrera à de la prostitution juvénile consentie avec différents hommes, souvent âgés, comme pour retrouver l'affection que son entraîneur lui procurait. Une sorte de syndrome de Stockholm s'est développé avec le temps lorsqu'il prendra conscience de ce qu'il a vécu mais ne pourra se détacher de ces rapports sexuels immoraux. Là aussi le traitement sera tout autant réaliste, même lors de la séquence de tabassage dans la douche par un pédophile hargneux et cocaïnomane. 

A ce niveau, la prestation des acteurs est franchement exemplaire. La palme sera surtout décernée à Joseph Gordon-Levitt qui trouvera, sans trop de surprises, son plus grand rôle. Doté d'une personnalité touchante, complexe et au charisme certain, celui-ci crève littéralement l'écran sans jamais trop en faire. Au contraire, sa personnalité renfermée et même effacée font mouche. Les autres acteurs ne seront pas en reste avec Brady Corbet dans le rôle de Brian Lackey qui est beaucoup plus sensible et fragile, là où Neil aura un coeur de pierre et presque une absence totale d'empathie.
On parlera aussi de Bill Sage parfait dans la peau de cet entraîneur au visage souriant mais au fond répugnant. Le reste du casting se composera de Michelle Trachtenberg, Jeffrey Licon, Mary Lynn Rajskub ou encore Elisabeth Shue. Aucun faux pas n'est à noter et tous délivrent une prestation très convaincante, tant les personnages principaux que les personnages secondaires. Un détail très important et qui augmente davantage l'intérêt du film.

Mysterious_Skin

Au niveau de l'esthétique du film, Araki possède son propre style personnel et parvient à mêler une image colorée, clinquante avec un fond très noir et tragique. Une esthétique plus complexe qu'elle n'en a l'air car cette esthétique colorée se rapporte directement à l'enfance avec tous ces jouets, ces bonbons et ces couleurs flashy. La couleur ayant quelque chose de rassurant et d'apaisant sur l'enfant est ici choisie de manière judicieuse et ne prostitue pas le réalisateur en vulgaire plagieur car il conserve son propre style. A côté, la caméra est gérée de manière correcte, posée au cours des 1h40 de projection se déroulant sans temps mort tant le sujet nous tient par la gorge.
La bande sonore est toujours insérée au bon moment et est dans la tonalité du récit, tantôt plus enfantine, tantôt plus désespérée. 

En conclusion, Mysterious Skin s'immisce au rang d'un vrai chef d'oeuvre du septième art. Dénonçant les ravages sur la psychologie infantile des abus sexuels mais aussi l'environnement familial compliqué, Araki met en scène des gosses livrés à eux-mêmes dans une société parmi laquelle ils ne parviennent pas à s'intégrer comme il faut. Par le biais d'une ambiance glauque et malsaine en opposition avec cette image clinquante, le réalisateur choque et dérange par ce tabou très peu osé dans le monde cinématographique. Un tabou traité à la perfection et renforçant la notion même de drame dans laquelle Mysterious Skin s'imbrique parfaitement. Le final se révèle être déchirant et susceptible de rendre les yeux humides, mêmes aux plus résistants. Un véritable film choc qui se vit pleinement et qui risque de traîner longtemps en tête après le visionnage. Un drame injustement méconnu, mais culte chez ceux qui s'y sont essayés, qui mériterait à beaucoup plus de réputation et qui n'a pas usurpé son interdiction aux moins de 16 ans compte tenu du climat austère et de la très forte violence psychologique.
Une oeuvre qui, personnellement, est située très haut dans mon classement de mes films préférés. A réserver cependant à un public averti. 

 

Note : 18,5/20

 

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