Silenced

Genre : Drame (déconseillé aux - 18 ans en Corée/interdiction non mentionnée chez nous)

Année : 2011

Durée : 2h05

 

Synopsis :

Kang In-ho, un professeur d’arts plastiques, arrive dans une nouvelle école dont les élèves sont malentendants. Durement touché par le suicide de sa femme, il est enthousiaste à l’idée d’enseigner à ces enfants. Si ceux-ci sont d’abord distants et essayent de l’éviter, il va peu à peu réussir à gagner leur confiance. Jusqu’à ce que ceux-ci lui avouent un terrible secret.

 

 

La critique :

Une fois n'est pas coutume, retournons donc en Corée du Sud, pays de prédilection pour les cinéphiles en ce qui concerne le cinéma contemporain, et surtout celui spécialisé dans les thrillers. Depuis déjà longtemps, ce pays a su se hisser parmi les références actuelles et ce n'est pas près de changer quand on voit encore ce qui sort aujourd'hui. Néanmoins, contre toute attente, ce cinéma reste connu majoritairement en superficie et beaucoup ne cherchent pas à aller plus loin, à creuser au-delà des classiques The Chaser, Old Boy ou encore I Saw The Devil. Les films injustement méconnus existent partout et la Corée n'y échappe pas non plus. L'heure est donc venue de présenter un film très peu connu dans nos contrées et portant le nom de Silenced, sorti en 2011 et réalisé par Hwang Dong-yeok, un réalisateur tout aussi peu connu.

Pour autant, si ce film est passé sous silence chez nous, ce ne fut pas le cas en Corée où il fut l'effet d'une véritable bombe et déclencha un scandale national. En effet, cette oeuvre traite d'une histoire douloureuse en se basant sur le roman de Gong Ji-yeong, inspiré de faits réels concernant des abus sexuels commis sur les étudiants sourds d'une école de Gwangju. Dès sa sortie, la censure le classe dans la section des films déconseillés aux mineurs mais cela n'empêchera pas cette oeuvre de remporter un immense succès au box-office où il restera à la première place durant deux semaines et totalisera près de 5 millions d'entrées. Il est vite devenu le film de l'affaire de la honte mais passons à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Kang In Ho est le nouveau professeur d'arts de l'école pour enfants sourds Ja Ae, à Mujin. Loin de Séoul et de sa fille malade qu'il a laissée aux soins de sa mère, sa femme étant morte quelques années auparavant, Kang In Ho va faire la rencontre d'une jeune femme très engagée du nom de Seo Yu Jin.
Après quelques jours passés dans l'école et après avoir dû payer une somme très importante au directeur pour s'être fait recommandé par le professeur Kim, il va se rendre compte que ces enfants malentendants sont victimes de sévices et de violences sexuelles. Alors que ces enfants sont déjà pour la plupart démunis, parfois orphelins, parfois complètement abandonnés, Kang In Ho va tout faire, avec l'aide de Seo Yu Jin, pour les défendre et faire reconnaître leurs droits en justice mais surtout, pour punir les adultes responsables de ces crimes sur ces enfants innocents et sans défense.

La plupart du temps, quand on visionne un film coréen, on retrouve toujours une petite touche d'humour bien placée et ne dénaturant jamais le propos du film. Dans le cas présent, oubliez vite cela car Silenced n'a absolument pas pour vocation de jouer à ça et traite de manière la plus sérieuse possible cette affaire qui déclencha un tollé dans le pays. Vous l'avez compris, le film s'embarque sur une pente très glissante en traitant du thème très sensible de la pédophilie et dans le cas présent, d'abus sexuels et de sévices sur mineurs. Que peut-on en dire si ce n'est que le film vous laissera avec un goût très amer au générique de fin et élude déjà tout espoir dès le début du film ?
Le réalisateur nous livre ici un travail très impressionnant en termes de crédibilité et surtout de respect de l'affaire en adoptant un ton tantôt dramatique et tantôt un ton presque documentaire. On pourra dès lors diviser le film en deux parties très distinctes. La première partie nous conte l'arrivée du professeur dans la ville brumeuse de Mujin ainsi que son entrée au sein d'une école pour enfants sourds mais très vite, il ressent que quelque chose ne tourne pas rond dans l'attitude des enfants. Ceux-ci se montrent mutiques, hostiles et ont un profond malaise en eux. Ce n'est que lors du tabassage d'un enfant parmi un professeur que celui-ci prend conscience d'un réel problème au sein de l'école et commence à mener son enquête tout en découvrant petit à petit des secrets tous plus affreux allant de viols à des mauvais traitements.

La seconde partie voit le corps enseignant responsable être arrêté par la police et traduit devant un tribunal. Cependant, on apprendra très vite que ce n'est pas seulement les autres enseignants qui étaient au courant et laissaient faire mais qu'il y a aussi des policiers et même des personnes encore plus haut placées. La raison étant les hautes relations du directeur de l'école. L'affaire se transforme très vite en parodie grotesque qui risque vite de révolter le spectateur devant l'injustice face à laquelle les enfants font face. Quoi que l'on en dise, le traitement est brillant mais surtout bouleversant de par sa manière frontale d'aborder le sujet. Le cinéaste met en place une atmosphère anxiogène et oppressante permanentes au sein de son récit qui ne relâchera que très rarement (j'en parlerais après), voire jamais, l'intérêt du spectateur. Les enseignants, sous un masque de sympathie et d'hypocrisie, sont de véritables tortionnaires jouissant du mal qu'ils font aux enfants en les battant, en les touchant et voire en les violant. 

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A aucun moment, le réalisateur ne dévie son sujet dans le racoleur et le voyeurisme et respecte avant tout les enfants qui ont fait face à ces actes impardonnables. Ceci dit, la suggestion n'est que partielle comme lors de cette séquence de viol dans les toilettes où l'on verra simplement le corps du directeur de l'extérieur de la cabine, le tout avec les hurlements de la fillette en fond sonore. Et ce n'est qu'un exemple qui démontre que le réalisateur a su juguler correctement son sujet en équilibrant la balance du traitement frontal et du traitement respectueux du sujet. Le choc est annoncé et demeure constant tout au long des 125 minutes du récit tant dans le fait que presque tout le monde soit au courant mais que personne ne bouge que part l'injustice du procès que l'on soupçonne très vite d'être truqué.
Une manière pour Dong-yeok de tancer la justice coréenne connue pour ses affaires pas très justes et pas très équitables, d'autant plus que l'on a cette impression que le juge de la cour n'accorde pas de réelle confiance aux enfants humiliés. 

Silenced, au-delà de son thème sensible, est surtout un pamphlet féroce et acide sur les dérives de l'argent et du pouvoir où les individus n'hésitent pas à briser des vies entières pour se sauver et masquer leur ignominie et leur absence totale d'empathie. Oui, l'argent et la réputation peuvent faire de gros dégâts quand ils sont employés à des fins malsaines et l'affaire ici en est le parfait exemple. Même si ce n'est pas du degré de l'absurdité du procès du film Les Sentiers de la Gloire, on s'en rapproche parfois fortement. Indubitablement, Silenced marque durablement les rétines et choque le spectateur, sans compter que certains agresseurs ont été réintégrés en 2011 dans l'école et que la cour a décidé de clore le dossier. 

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Ces enfants, bien qu'abandonnés de leurs parents, retrouveront du réconfort auprès de leur professeur d'art, le héros de l'histoire donc, et de l'association des droits de l'homme. A ce niveau, le héros incarné par Gong Yoo que nous avons pu retrouver dans Dernier Train pour Busan, joue de manière bien plus juste, étant partagé entre le fait de ne vouloir aucun problème et ce besoin de sauver les enfants lié à son amour paternel envers sa fille dont il a dû mal à être pleinement présent. On a là une sorte de héros et d'homme normal à la fois. A côté, Jeong Yu-mi interprétant Seo Yu-jin joue aussi de manière juste. Il faudra aussi souligner l'interprétation magistrale des enseignants parfaits dans la peau de ces psychopathes pédophiles mais aussi des enfants vivant pleinement leur personnage.
Au niveau de l'esthétique du film, rien de clinquant, le film ne se base pas là-dessus et se contente du strict minimum en filmant correctement son récit via des plans posés. Une mise en scène qui, même si elle est très prenante, risque par moment de perdre son spectateur durant des séquences plus futiles que d'accoutumée. A ce niveau, c'est un peu dommage. 

En conclusion, Silenced est un drame coréen injustement méconnu et au-delà de ça un drame tout court oublié de tout un chacun et qui n'aurait pas usurpé sa place au sein des grands drames actuels. Faisant disparaître dès le début toute notion d'espoir via une première scène choc, le métrage se montre bouleversant, révoltant et malmenant le spectateur devant tant d'injustice. Un tel ressentiment vient bien sûr du fait que l'histoire est réelle. De fait, il est difficile d'aimer le film en tant que tel mais on ne pourra s'empêcher d'être interpellé par ce récit tragique traité de manière chirurgicale et ne sombrant à aucun moment dans l'exploitation outrancière du malheur, le voyeurisme ou ce besoin de faire pleurer le spectateur lors de séquences touchantes des enfants déboussolés, terrorisés et se sentant abandonnés de tous, même de ceux en qui ils avaient confiance.
Une oeuvre qui n'a rien à envier en termes de qualité aux grands classiques coréens connus chez nous, bien que l'on puisse pester contre quelques séquences assez dispensables. Une oeuvre choquante, crue laissant un goût fort amer en bouche de part la corruption, l'aveuglement de certaines personnes et l'injustice. Une affaire pour laquelle certains se battent encore pour que la vérité éclate. Hautement recommandable bien qu'à réserver à un public averti. 

 

Note : 16,5/20

 

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