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Genre : Comédie dramatique, inclassable (interdit aux - 16 ans)

Année : 2001

Durée : 1h24

 

Synopsis :

Portrait d'une famille japonaise : le père est un journaliste raté dont les employeurs ne veulent plus et qui couche avec sa fille prostituée. La mère, elle, vend de temps en temps son corps afin de payer l'héroïne qui lui permet d'oublier que son fils la frappe. Quant à celui-ci, il se fait régulièrement humilier et tabasser par ses camarades de classe. Le père décide de réaliser un documentaire sur son fils. Arrive alors un inconnu qui va bouleverser cette vie de famille.

 

La critique :

Takashi Miike fait partie de ces réalisateurs à succès dont l'oeuvre n'est, en fin de compte, pas si connu que ça de l'ensemble de la population. Si le réalisateur s'est illustré avec des oeuvres majeures du cinéma japonais telles que Ichi The Killer, Audition ou encore les deux premiers Crows Zero, on oublie parfois que son palmarès est de 59 long-métrages dont une cinquantaine en un peu plus de 10 ans, ce qui en fait un réalisateur très prolifique. Diplômé de l'Académie cinématographique de Yokohama, ce jeune talent travaillera pour la télévision et réalisera plusieurs téléfilms, mais l'année 1994 sonnera pour lui la célébrité après la réalisation de Les Affranchis de Shinjuku, film peu connu, même des cinéphiles et sorti en 1994. Par la suite, le cinéaste s'illustrera avec toute une série de films confidentiels chez nous, alors que certaines rencontreront le succès en Occident.
Je vous renvoie aux films que j'ai cités plus haut. Cependant, une autre oeuvre qui a su s'illustrer chez nous est une curiosité très particulière du nom de Visitor Q.

Pour démarrer les hostilités, Miike s'inspira du film Théorème de Pasolini dont il reprend la trame. Déjà avec ça, on sait que ce ne sera pas le genre de film à regarder en famille le dimanche soir au coin du feu. Deuxièmement, à sa sortie, Visitor Q écope d'une interdiction aux moins de 18 ans dans plusieurs pays dont sa patrie, le Japon. Troisièmement, et là nous sommes bien loin de la rigidité cinématographique de part chez nous, le cinéaste eut une liberté totale de la part des producteurs qui avaient commandé un film devant faire partie d'une série sur le thème de l'amour. Savoir cela après le visionnage a de quoi faire glousser de rire. Enfin, cette curiosité remportera 2 prix et une nomination.
Une information qui n'est en aucun cas légitime à ce que l'on s'attende à un grand film sachant les fiascos indénombrables. Cette étrangeté déroge-t-elle à la règle ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Visitor Q brosse le portrait d'une famille complètement cinglée : le père est un journaliste raté ayant des rapports avec sa fille qui se prostitue, la mère se prostitue pour combler ses besoins d'héroïnomane, leur jeune fils est maltraité et humilié par ses camarades de classe et se venge en battant sa mère. Le père décide de réaliser un documentaire sur son fils pour parvenir à rehausser sa popularité mais l'arrivée d'un mystérieux personnage va bouleverser le quotidien chaotique de cette famille.

Bref, un scénario complètement débile à même de faire jubiler les spectateurs qui se risqueront à visionner cette curieuse pellicule. Pourtant, contre toute attente et ce, malgré son aspect de délire hystérique, Visitor Q est un film beaucoup plus profond et complexe qu'il n'en a l'air. Cette impression est directement visible avec cette question posée à l'écran "Avez-vous déjà couché avec votre père ?" suivi après d'une brève discussion où la fille parle d'un avenir sans espoir. A travers cette courte bobine, Miike brosse tout un tas de thématiques riches et cible un Japon en pleine déliquescence.
Un pays dont les adultes se sont désolidarisés de leurs objectifs et de leur autorité en laissant à l'abandon une jeunesse qui plonge petit à petit dans une violence semblant être sans limite. Le cinéaste dénonce une société japonaise amenée à devenir anomique et ne pouvant que basculer dans la violence et le chaos social. Ici, les adultes ne remplissent plus leur rôle et l'éducation dont chaque enfant a besoin. Pire encore, ils se laissent faire et ne cherchent même pas à changer les choses.

Tant la mère que le père, aucun n'est à sauver. Le pilier de famille qui n'est autre que le père et qui est garant de la discipline, laisse son fils tabasser sa propre mère sans s'en préoccuper. La violence est omniprésente et plus encore, gratuite. Une gratuité qui ne fait que renforcer le délire de violence absurde et sans raison nécrosant de plus en plus la société. Une société, qui, en plus d'être violente, brise toute forme de cohésion sociale. Dans le film, les personnages n'entretiennent que peu de rapport et ne cherchent qu'une certaine forme de pérennité individuelle car il est bien question aussi de ce problème inhérent à la société japonaise actuelle, à savoir l'individualisme.
Miike tire à boulets rouges sur cette dérive de l'ultra-capitalisme mais aussi sur la misère sexuelle qui n'est plus à démontrer. Ceci renforcé par un père qui n'éprouve plus de désir sexuel et d'attirance envers son épouse. Une épouse dont il ne cherchera même pas à sauver alors qu'elle est au fond du gouffre, bien obligée à se prostituer pour assouvir sa dépendance incontrôlable à l'héroïne.

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Vous l'avez compris, Visitor Q est à des années-lumière de la pellicule bête et méchante. Problèmes d'éducation, parents absents et délaissant leur progéniture, misère sociale où l'individu est en pleine déréliction, misère sexuelle, violence de plus en plus banalisée, de plus en plus amorale et gratuite. Tous les problèmes récurrents de la société japonaise y sont abordés de manière frontale. Heureusement, l'arrivée d'un étrange personnage va tout changer. Un personnage dont on ne sait bien peu de chose mais qui va petit à petit venir mettre de l'ordre et refonder cette famille plongée dans les abysses de l'autodestruction. Un personnage qui ne symbolise ni plus ni moins que l'espoir.
Parmi ce cauchemar social, Miike parvient à l'alléger davantage en intégrant une tonalité humaniste qui semble dire que tout n'est pas perdu et que tout peut encore changer. Un individu qui apparaîtra en fracassant le crâne du père avec une grosse pierre. Une façon comme une autre de remettre un peu de plomb dans le cerveau du patriarche et de lui faire réaliser la situation dans laquelle il se trouve.

Mais bien sûr, le changement ne se fera pas du jour au lendemain mais progressivement. Dans un premier temps, le "visiteur" n'impactera que peu leur quotidien. Le père est toujours dans un délire de redorer sa popularité en faisant un documentaire sur son fils battu et humilié. Une métaphore qui ne fait qu'annoncer les dérives du journalisme filmant la violence sans retenue dans un but purement voyeuriste et toujours dans une optique capitaliste. On pourrait même aller plus loin et dénoncer le voyeurisme présent également sur les réseaux sociaux. Cette caméra est aussi une certaine façon pour le père de s'éloigner de ce monde, d'oublier les problèmes qu'il n'arrive pas à résoudre, cette situation familiale qui lui a échappé en passant de "acteur" à "spectateur". Donc, d'abord dans une optique de pur documentaire, sa vision changera petit à petit pour finir par avoir cet aspect paternel ressurgir et prendre la défense de son fils. La mère n'est pas en reste et verra elle aussi son instinct maternel ressurgir, représenté à merveille par le lait maternel. Le lait qui permet avant tout la croissance et la vitalité du nouveau-né.

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Plus le récit avance et plus ces parents commenceront à entretenir des liens étroits, à sourire et à se redécouvrir. Fatalement, la psychologie du fils en sera transformée et il se désolidarisera de cette violence envers sa mère. Preuve que sans des parents présents et réconfortants, l'enfant ne peut s'épanouir. Les métaphores et protestations sont omniprésentes et pas toujours évidentes à cerner. Il ne fait aucun doute que Visitor Q n'est que le reflet de l'avenir du Japon si rien ne change. Pourtant, malgré ses moult dénonciations, le récit ne cherche aucunement à émouvoir ou à moraliser.
L'image et les situations parlent d'elles-mêmes mais surtout, Miike a décidé de viser l'originalité en faisant dériver son scénario dans la comédie grotesque. Une comédie sale, noire, dégueulasse qui peut s'enorgueillir d'une richesse de lecture considérable. Rarement, on a pu observer un travail pareil.

Ainsi, les séquences hilarantes se succèdent les unes après les autres, entre cette fille rigolant de son père éjaculateur précoce ou encore de la scène mythique dans la serre du jardin qui pourrait souligner le fait que la violence et la dépravation sont inscrites au sein même de l'humanité. Etrangement, cette dualité entre le pessimisme du devenir du pays et le ton comique abordé fonctionne et ces deux particularités évoluent en totale synergie. Les tabous du cinéma sont abordés sans retenue entre l'inceste, la nécrophilie ou la scatophilie à travers quelques séquences peu ragoûtantes comme avec ces projections de lait maternel un peu partout dans la maison.
Toutes ces déviances seront allégées et prêteront à rire et dégoûter à la fois. Comprenez bien que Visitor Q est ce que l'on pourrait appeler un énorme délire cinématographique.

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Au niveau de l'aspect technique du film, là, par contre, on risque de rechigner un peu. Pour commencer, l'image est loin d'être belle et la manière de filmer lorgne plus du côté de l'amateur qu'autre chose. Si celle-ci filme correctement ce qui se passe, dur de se rincer l'oeil sur les plans ou les jeux de lumière. Secundo, la mise en scène pourra faire momentanément perdre l'attention du spectateur via plusieurs séquences un peu apathiques. Enfin, la bande sonore est assez quelconque. Au niveau du jeu d'acteur, là on a quelque chose de très bon. La palme revient bien sûr à Kenichi Endo, interprétant ce père dégénéré qui atteindra des sommets de folie durant certains passages.
Difficile de rester de marbre devant son jeu d'acteur volontairement grotesque. Pour ce qui est du reste du casting, on retrouvera des acteurs peu connus, en la personne de Shungiku Uchida, Jun Mutô, Fujiko (juste Fujiko) et Kazushi Watanabe. Ceux-ci, bien qu'éclipsés par le père, seront crédibles dans leur interprétation.

En conclusion, Visitor Q est le genre de comédie insolite et jubilatoire dont on n'aura bien du mal à ne pas être charmé et interpellé devant ce récit quasi apocalyptique qu'il serait tout bonnement impossible de produire chez nous. Mais plus qu'une comédie, le film est un cri de révolte, une alarme envers un pays qui s'est désolidarisé du contexte même de civilisation. Miike attaque fortement les travers de cette société qui n'a pas conscience de son autodestruction et de la chute de ses barrières morales. Violence gratuite et dépravation étant affichés en fer de lance et filmés sans le moindre complexe par une caméra presque omnisciente mettant bien en reflet la décadence familiale.
De fait, Visitor Q est un long-métrage brillant, d'une complexité rarement vue et qui, je trouve, est l'un des films les plus acides dans sa critique du Japon. Une oeuvre visionnaire à n'en point douter qui risque de souffler ceux qui n'ont pas l'habitude de ce genre de délire. Il est néanmoins regrettable de ne pas avoir su assurer un minimum de beauté visuelle derrière et d'avoir une ou deux séquences un peu lourdes, sans quoi on aurait atteint sans hésiter le statut de chef d'oeuvre.
Quoi qu'il en soit, Visitor Q est, sous sa carapace de comédie sale et grotesque, l'un de ces films marquants et qui prêtent beaucoup à réflexion. Une quasi tragédie à la fois belle et cruelle, pessimiste mais aussi humaniste. A mes yeux, l'oeuvre la plus profonde de Takashi Miike.

 

Note : 16/20

 

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