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Genre : Thriller, comédie noire (interdit aux - 12 ans avec avertissement)

Année : 2011

Durée : 1h38

 

Synopsis :

Chris, 22 ans, minable dealer de son état, doit trouver 6 000 dollars ou on ne donnera pas cher de sa peau. Une lueur d’espoir germe dans son esprit lorsque se présente à lui une arnaque à l’assurance vie. Celle que sa crapule de mère a contractée pour 50 000 dollars. Mais qui va se charger du sale boulot ? Killer Joe est appelé à la rescousse. Flic le jour, tueur à gages la nuit, il pourrait être la solution au problème. Seul hic : il se fait payer d’avance, ce qui n’est clairement pas une option pour Chris qui n’a pas un sou en poche. Chris tente de négocier mais Killer Joe refuse d’aller plus loin. Il a des principes, jusqu’à ce qu’il rencontre Dottie, la charmante sœur de Chris. Alors Killer Joe veut bien qu’on le paye sur le fric de l’assurance si on le laisse jouer avec Dottie.

 

La critique :

William Friedkin fait partie de ces réalisateurs polémiques qui ont marqué à plusieurs reprises le monde du cinéma. Si le réalisateur s'est illustré avec French Connection, il entrera définitivement dans les annales en réalisant L'Exorciste, devenu film d'horreur culte et par la même occasion, un classique du cinéma ayant terrifié des générations entières et encore maintenant. Une oeuvre qui a aussi engendré un nombre incroyable de dérivés sombrant la plupart du temps dans la médiocrité. Certes, certains ne se focaliseront que trop souvent sur ce film pour parler de Friedkin mais il serait fort réducteur que de ne pas parler d'autres de ses réalisations, malgré nombre de films inégaux sortis.
Aujourd'hui, nous allons parler du cas de Killer Joe, qui est aussi le dernier film du cinéaste sorti à ce jour. Un film qu'il a réalisé du haut de ses 75 ans.

Killer Joe a la lourde tâche de succéder à un Bug ayant inévitablement créé le débat au moment de sa sortie et qui jouit d'une flatteuse réputation chez nombre de cinéphiles. De fait, Killer Joe est l'adaptation cinématographique de la pièce de théâtre homonyme écrite par Tracy Letts en 1991. Comme dans le cas de Bug, il adapte lui-même sa pièce en scénario. Fait notable, le tournage se déroulera entre novembre et décembre 2010. Une rapidité d'exécution impressionnante. A sa sortie, le film reçoit des critiques enthousiastes avec 3,6/5 de moyenne sur 25 sites, mais créera la polémique en raison de sa violence et de son immoralité. Il écopera carrément d'une mention NC-17 aux USA et d'une interdiction aux moins de 18 ans en Angleterre. Chez nous, l'interdiction se limitera aux moins de 12 avec avertissement, une interdiction parfaitement justifiée. On le sait, Friedkin n'a pas peur d'outrepasser les règles de bienséance cinématographique vantées par des personnes stériles.
Après un Bug déjà dérangeant et de grande qualité, peut-on dire que ce dernier cru a su confirmer tout le bien que l'on en attendait ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Au Texas, Chris, délinquant à la petite semaine, doit rembourser 6 000 dollars dans les plus brefs délais. Pour s'acquitter de ses créances, il met au point, avec l'aide de son père Ansel et de sa belle-mère Sharla, un plan complètement glauque et tordu : engager un tueur professionnel afin de liquider sa propre mère et ainsi empocher l'assurance-vie par l'intermédiaire de sa petite sœur Dottie, seule héritière désignée. Pour exécuter le contrat, Chris contacte alors un inspecteur de police qui se trouve être tueur à gages à ses heures perdues, Killer Joe. Pour le jeune homme et les siens, c'est le début d'une infernale machination de violences, car rien ne se passera comme prévu.

Vous trouviez Bug dérangeant tout en étant charmé par la qualité du récit ? Alors vous serez ici en terrain conquis car Friedkin réitère à nouveau l'idéologie du glauque et du dérangeant dans un récit nettement plus ambitieux. Ainsi, il met en scène une famille de ploucs redneck issue du fin fond du Texas. Alors que le fils est un délinquant et dealer par la même occasion, le père est un paumé alcoolique s'étant remarié à une grognasse aux moeurs légères et qui n'hésite pas à le tromper avec un autre tout en conservant des photos de leurs ébats. Dénués de tout respect envers la vie humaine et les valeurs familiales, ceux-ci, pour se sortir de la pauvreté mais aussi de la mort dans le cas de Chris, n'auront d'autre choix que d'éradiquer de la surface de la Terre l'ex-femme, dans le cas de Ansel, et sa propre mère, dans le cas de Chris, afin de toucher le St-Graal de 50 000$ représenté par une assurance-vie.
Seule Dottie, la petite soeur de 12 ans de Chris, pourrait apparaître comme un havre de paix si, dès le début, elle n'irait pas cautionner le meurtre de sa propre mère. Vous l'avez compris, dans Killer Joe, personne n'est à sauver, pas même la fillette, et tous sont à mettre dans le même sac.

Et ce n'est pas ce mystérieux tueur à gage, policier à ses heures perdues, qui rehaussera le niveau d'humanité du film. A ce niveau, même les instances policières, garantes des lois, n'échapperont pas au pamphlet acide du réalisateur nous livrant une critique féroce de la société américaine. Une société semblant être dénuée de toute morale, de tout respect envers la vie humaine et sombrant irrémédiablement dans la violence absurde et l'immoralité, et ce, même chez les forces de l'ordre. Une façon comme une autre de dénoncer de manière subtile les dérives fréquentes de la police américaine.
Qu'on se le dise, sous ses airs de comédie noire, Killer Joe délivre un propos intelligent, le tout tourné de manière grotesque. Un propos qui aura du mal à être perçu si on se contente de regarder la première couche du film, et c'est compréhensible quand on voit l'adaptation très personnelle de la pièce.

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En effet, la critique est masquée sous une toile de comédie austère et trash crachant allègrement sur toute forme de bien-pensance. Le récit, horrible de base, est tourné d'une manière à rendre comique les événements. Que cela soit l'idée de meurtre sauvage, les passages à tabac et pire encore, les pulsions pédophiles du policier qui n'hésitera pas à faire déshabiller la jouvencelle de 12 ans pour lui faire enfiler une robe et copuler avec elle dans une séquence surréaliste balayant toute morale. La violence est purement décomplexée et transforme l'oeuvre en un récit loufoque, dérangeant, glauque et d'un cynisme impressionnant. De fait, Killer Joe met mal à l'aise autant qu'il impressionne par ce traitement parfaitement revendiqué du subversif porté à outrance qui fait que, rare sont les comédies du circuit cinématographique à avoir sombré dans un jusqu'au-boutisme aussi incisif, tourné de manière à alléger considérablement la vulgarité et le scandaleux des situations.
Ou quand la pédophilie et le meurtre ont bien du mal à ne pas nous faire lâcher un rictus involontaire, voire même un fou rire car le ton comique est judicieux et ne transforme jamais le film en quelque chose de lourd et pataud.

Le traitement des situations et les dialogues font toujours mouche et sont exploités de manière rigoureuse et inventive. Friedkin nous offre une leçon de mise en scène et de cinéma par la même occasion car le style assumé était à double tranchant et aurait pu vite faire sombrer dans le ridicule, sachant que même le caractère voyeuriste est assumé. Sans surprise, Killer Joe se pare de nombreuses séquences inoubliables, voire même cultes. Certes, j'ai parlé de la scène de copulation sur mineure mais comment ne pas oublier la scène de la cuisse de poulet ?
Une séquence qui abasourdit le spectateur qui ne sait pas trop s'il doit hurler de rire ou trouver l'aspect foncièrement dégueulasse. La dernière partie est tout autant magistrale et ne mérite pas d'être racontée ici pour ne pas gâcher ceux qui n'auraient pas encore vus ce petit bijou. On pourra par contre pester sur la fin un peu vite expédiée, bien qu'elle soit tout aussi grotesque que le reste du récit.

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Si l'intensité du récit n'est plus à démontrer, l'aspect purement technique du film est également de grande qualité. L'image est belle de part, la présence de nombreuses couleurs mises en valeur qui offrent un visuel assez illuminé. A ceci s'ajoute une caméra qui filme toujours bien ce qui se passe et qui est rendue, selon le réalisateur, "invisible" afin que les acteurs puissent donner le meilleur d'eux-mêmes. Car justement, parlons-en des acteurs qui interprètent avec brio cette famille de cinglés notoires. Au casting, on retrouve Emile Hirsch dans le rôle de ce maladroit et débile Chris.
Juno Temple incarne avec brio cette gamine quelque peu dépassée par la situation d'autant plus que le/la maquilleur/maquilleuse ont réussi leur pari de rendre fort jeune l'actrice. A côté, Thomas Haden Church se débrouille plus que bien dans la peau de ce père abruti au crâne vide. Gina Gershon est de grande qualité dans la peau de cette pétasse dépravée. Cependant, sans surprise, la palme revient à Matthew McConaughey qui est tout simplement parfait dans la peau de ce tueur la nuit, policier le jour. On pourra même dire qu'il crève l'écran en offrant un charisme redoutable et des "yeux revolver" à son personnage psychopathique qui atteindra des sommets de folie dans la dernière partie.

En conclusion, vous aurez aisément deviné que Killer Joe est un véritable bijou du cinéma et par la même occasion, une grande réussite de ce cinéaste dont on a bien du mal à réaliser qu'il ait créé cette oeuvre insolente avec ses 75 années au compteur. Doté d'une intrigue d'apparence simple mais qui multipliera avec plaisir quelques rebondissements hilares, ce long-métrage se démarque par un ton volontairement comique transmutant l'immoralité du récit en comédie loufoque et grotesque. De fait, on est fréquemment partagé entre le malaise et le fou rire. Une dualité du ressenti personnel qui fait son effet et impressionne. Décomplexé dans son absence totale d'empathie envers ses personnages et délivrant une violente critique sur l'Amérique, Killer Joe suscite une attention directe et une attraction permanente via une apothéose magistrale due aux 15-20 dernières minutes.
Si l'on pourra pester contre un finish vite expédié, il serait intolérable de passer à côté de ce crachat à la face du politiquement correct, multipliant les séquences limites d'un point de vue éthique, le tout porté par un McConaughey magistral. Une pure oeuvre d'auteur qui ne plaira forcément pas à tout le monde et qui demande une grande ouverture d'esprit pour être appréciée à sa juste valeur. Noir, violent, amoral, cynique, grotesque, perturbant, malaisant, dérangeant, scandaleux mais terriblement jouissif. Voilà qui conclut avec beauté une carrière cinématographique stimulante et qui plaira à ravir aux amateurs d'humour (très très) noir et (très très) décomplexé.

 

Note : 17/20

 

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