Schramm

Genre : Thriller, horreur, gore, trash (interdit aux -18 ans)

Année : 1993

Durée : 1h05

 

Synopsis :

Le quotidien d’un tueur de femmes qui garde pour unique souvenir leur tube de rouge à lèvre.

 

La critique :

Une fois n'est, désormais, plus coutume, je reviens avec une chronique d'un film de catégorie 3 du blog en la personne de Schramm. Ce film au nom quelque peu brutal est issu de l'imagination d'un bonhomme qui n'est pas inconnu des amateurs de films trash et extrêmes puisqu'il s'agit de Jörg Buttgereit. L'incarnation allemande même du scandale cinématographique, du cinéaste extrême cassant les barrières morales comme il a pu si bien s'illustrer avec son chef d'oeuvre du nom de Nekromantik qui aura créé un gros scandale à sa sortie et qui suscite encore le débat aujourd'hui.
Après ce coup de génie et la réalisation de l'étrange Der Todesking, du moyen Nekromantik 2, de l'inconnu Corpse Fucking Art, il revient sur le devant de la scène avec l'oeuvre qui va être chroniquée ici même.

Il est un fait à noter que le réalisateur s'inspirera de profils criminels de tueurs en série notoires dont Carl Panzram, un violeur d'enfant et tueur en série ayant sévi dans les années 1920 aux Etats-Unis. Un tueur en série décrit comme étant un homme sans âme et qui s'est surtout rendu célèbre lorsque le le bourreau lui demandera ses dernières volontés. Ce à quoi il répondit la touchante phrase : "Oui. Dépêche-toi, espèce de connard ! Depuis que tu tournes en rond, j'aurais eu le temps d'en pendre une dizaine". Bon, en sachant cela, on sait plus ou moins à quoi s'attendre, surtout entre les mains d'un des réalisateurs allemands les plus controversés, si ce n'est le plus controversé.
Buttgereit parviendra-t-il à réitérer le choc de Nekromantik premier du nom ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : De prime abord, Lothar Schramm a tout du quarantenaire lambda, affublé d'une calvitie croissante, vaguement bedonnant et plutôt réservé. C'est évidemment sans compter ses petits hobbies « spéciaux » et ses obsessions étranges. Et s'il s'entend pas trop mal avec la prostituée d'à coté, sa propension à découper les colporteurs de bonne parole en fait un voisin inhabituel.

De prime abord, le synopsis est plutôt étrange vu les tournures de phrases. Pris d'une certaine inquiétude habituelle de peur de dégueuler sur le plancher de ma chambre à chaque fois que je me lançais avec force et courage dans le visionnage d'un catégorie 3, je démarrais le fichier .avi. Ici, Buttgereit s'éloigne de la nécrophilie pour narrer le quotidien d'un homme sans histoire mais cachant de bien noirs secrets, à commencer par sa propension à tuer des femmes et conserver leur rouge à lèvres. Plus encore, nous sommes invités à une véritable plongée dans les méandres d'un homme torturé par le vide existentiel dans lequel il se trouve. Un vide existentiel représenté par un manque de liens sociaux valables, une absence d'amis si ce n'est la prostituée voisine de palier, un travail que l'on s'imagine morne et bien sûr, aucune relation sentimentale. De tout cela, naquit indirectement une misère sexuelle qui sera représentée par une sorte de poitrine gonflable où se trouve aussi un vagin qu'il s'en servira pour se vider de sa substance.

La solitude est brillamment représentée au sein de cet appartement confiné, oppressant et austère. Une solitude permanente qui ne le quitte jamais, pas même dans les moments de dialogue avec la prostituée ou des religieux où on a cette impression que ces gens ne sont pas à son écoute et ne cherchent pas à le comprendre. Inévitablement, de la misère sociale, naît un désordre psychologique débouchant sur une altération de la personnalité rendue vacillante et instable. De fait, ce tueur sera en permanence déconnecté de cette réalité dans laquelle il ne se retrouve pas, qu'il cherche à éviter pour se plonger dans des hallucinations autodestructrices et obsessionnelles.
Au vu de son existence qu'il réalise être un échec, il perd pied avec le monde qu'il entoure, ceci rendu possible par une sorte de mise en abîme. Une autodestruction, synonyme de vengeance personnelle face à l'être qu'il est devenu. Des pulsions autodestructrices qui risquent fortement de malmener le spectateur comme dans cette scène où il se cloue l'extrémité de la peau de son pénis à coups de marteau. Une séquence rude pour les hommes.

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Ceci dit, Buttgereit évite toute explication sur ce qui a poussé le personnage à devenir un tueur. La misère sociale et sentimentale est sans doute un facteur important mais n'y a t'il pas autre chose derrière ? Rien ne nous sera expliqué et c'est peut-être cela qui rend Schramm si perturbant. On pourra observer plusieurs très belles séquences de danse où Lothar danse avec une femme, que l'on estime qu'il a chéri il y a longtemps. Y a t'il une raison derrière cela ? Rien et le mystère sera permanent de la première à la dernière seconde. Indubitablement, Schramm dérange par son traitement d'une indicible froideur et son absence totale d'humanité et d'espoir.
Aucune échappatoire pour cet homme résigné et condamné à son propre sort. De plus, une certaine esthétique se dégage de ses meurtres. Un peu comme si, il voulait sublimer la mort pour la faire devenir art. Si l'aspect nécrophile y est atténué ou plutôt suggéré car on soupçonne vite le personnage d'avoir des rapports sexuels avec le cadavre des femmes, l'aspect de la mort est toujours aux abonnés présent.

Cependant, à force de sonder les méandres de la psychologie vacillante de notre tueur, Buttgereit rend certains passages confus et peut vite lasser le spectateur. A côté, l'utilisation de 3 fois la même séquences du couple de religieux est de l'ordre du foutage de gueule, compte tenu de la très courte durée de 65 minutes de ce moyen-métrage. Oui, Schramm souffre de certains défauts gênants qui l'empêchent de vraiment transporter et fasciner le spectateur. Pourtant, les idées et inspirations ne manquent pas entre cette sorte de croisement entre un vagin à dent et les abominations qui sautent au visage dans Alien. Cela renvoit directement à Cronenberg. Une autre inspiration n'est autre que Un Chien Andalou lors de la scène chez le dentiste. Une scène qui souligne une peur primaire ancrée chez Lothar. Buttgereit connaît ses classiques et les utilisent judicieusement.

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Au niveau visuel, pas de surprises. Comme j'ai dit, cela renvoie directement à Buttgereit avec ces décors froids, aseptisés où frustration et abandon font partie intégrante. L'image n'est de fait pas très belle, dû à des couleurs mornes qui ne créent aucune atmosphère chaleureuse. Au niveau de la bande sonore, on retrouve toujours le même talent du cinéaste à intégrer des musiques parfaitement en accord avec la tonalité glaciale du récit. Je renvoie bien sûr aux scènes de danse avec en toile de fond, une symphonie morbide. Pour le jeu d'acteurs, on retrouve Florian Koerner von Gustorf (excusez du peu) qui est très investi dans la peau de son personnage. Son physique quelconque renforce vraiment l'image de l'individu conforme à une société qui ne le reconnaît pas. La tristesse et les regrets sont directement affichés sur son front. Une belle interprétation à défaut d'être marquante.
Le reste du casting se composera de Monika M dans le rôle de cette belle prostituée, loin du physique vulgaire qui nous vient en tête quand on pense à cet univers. Pour les autres personnages, inutile de mentionner sachant qu'ils sont tout ce qu'il y a de plus quelconques.

En conclusion, Schramm est une oeuvre bien difficile à cerner. Narrant la vie morne et sans intérêt d'un personnage ayant sombré dans une spirale de violence qui le dépasse, nous sommes amenés à suivre sa longue déliquescence mentale qu'il ne parvient pas à réfréner. Rarement, on aura pu assister à une mise en scène pareille dans ce choix d'illustrer les différentes perceptions de la réalité que le psychopathe perçoit. A ceci s'ajoute une atmosphère dérangeante, sombre et glaciale additionnée à un ton contemplatif et artistique dans le traitement des meurtres et à un lot de scènes d'une violence féroce. Mais d'un point de vue personnel, je reste quelque peu mitigé sur la nécessité de l'interdiction aux moins de 18 ans. Cependant, Schramm s'entâche de sérieux défauts avec, pour commencer, une confusion fort lourde par moment dans l'enchaînement de certaines séquences et une fin bizarre dans le mauvais sens du terme. Ce qui est dommage car la dernière partie était d'une grande intensité avant d'atterrir à cette fin torchée et imaginée après un mauvais trip au LSD.
Le potentiel était là mais n'a pas été utilisé pleinement. Malgré tout, on sera heureux de voir que l'aspect tant physique que psychologique du tueur est une vraie réussite. Une vision très personnelle du serial killer qui sera à réserver, bien sûr, à un public averti et qui pourra plaire aux fans du cinéaste. Les autres pourront passer leur chemin.

 

Note : 13/20

 

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