faux-semblants

Genre : Drame, thriller (interdit aux -12 ans)

Année : 1988

Durée : 1h55

 

Synopsis :

Deux vrais jumeaux, Beverly et Elliot Mantle, gynécologues de renom, partagent le même appartement, la même clinique, les mêmes idées et les mêmes femmes. Un jour, une actrice célèbre vient les consulter pour stérilité. Les deux frères en tombent amoureux mais si pour Elliot elle reste une femme parmi tant d'autres, pour Beverly elle devient la femme. Pour la premiere fois les frères Mantle vont penser, sentir et agir différemment.

 

La critique :

Après avoir chroniqué, il y a quelques temps, le surprenant et polémique Maps To The Stars, j'ai décidé de retourner en arrière dans la carrière de l'une des plus respectables figures du cinéma horrifique en la personne de David Cronenberg. Une époque dorée où le cinéaste mettait tout le monde d'accord, imposait un style viscéral et austère bien à lui et savait impressionner ses spectateurs au travers de séquences à la fois glauques, cauchemardesques et impressionnantes. Compte tenu du niveau de production, il était nécessaire de perfectionner davantage ses films pour qu'ils arrivent au même niveau que les classiques déjà sortis. Aussi, le film chroniqué aujourd'hui, à savoir Faux-Semblants, n'est pas l'oeuvre que l'on citerait en premier au sein de la filmographie de Cronenberg.
La faute sans doute au fait que le réalisateur s'écarte un peu du style viscéral et purement horrifique que l'on connaît de lui.

Ainsi, Faux-Semblants a la lourde tâche de succéder à des oeuvres devenues classiques du cinéma horrifique et que nous ne présentons plus. Je pense, entre autres, à La Mouche, Videodrome ou encore Frissons. A sa sortie, sans pour autant réfuter la qualité du récit, l'oeuvre partage au sein des cinéphiles férus du réalisateur. Pour autant, plusieurs récompenses pleuvront dont le Grand Prix lors du festival international du film fantastique d'Avoriaz en 1989 ainsi que le prix Génie décerné, la même année, par l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision.
Soit, malgré qu'il soit souvent peu cité, le long-métrage n'est pas passé inaperçu. Tient il pour autant toutes les promesses que l'on en attendait ? Parvient il à se hisser au niveau des classiques incontournables du réalisateur ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Elliot et Beverly Mantle sont deux jumeaux gynécologues à l’excellente réputation dans le milieu médical. Ils partagent non seulement leur cabinet, mais leur appartement et leurs conquêtes féminines. Elliot est un séducteur charismatique et son frère Beverly un brillant introverti. Ils se font passer pour un seul et même homme auprès d’une actrice de passage à Toronto, Claire Niveau, patiente stérile car dotée de trois cols de l’utérus. Adepte du masochisme, elle se fait aussi procurer par les jumeaux des ordonnances, leur faisant découvrir les charmes du Codex bien utilisé.
Beverly tombe amoureux d’elle et désire, leur machination découverte, vivre avec elle une relation sans partage avec son frère. C’est le début d’une descente dans la passion autodestructrice, la folie, la jalousie compulsive, la toxicomanie où l’un et l’autre s’entraînent dans une chute jusque dans la mort.

Comme je le disais, rien qui, au premier coup d'oeil, n'est en adéquation avec l'horreur pure du réalisateur. Et pourtant, elle est présente, palpable, bien qu'elle évolue dans un registre bien différent du fantastico-horrifique d'alors. Ainsi, Cronenberg met en scène deux vrais jumeaux, strictement identiques en tout point ou presque. Si Elliot est un séducteur sûr de lui et charismatique, Beverly se montre plus réservé et introverti. Pour autant, ceux-ci partagent les mêmes points de vue et les mêmes idées. Un contexte qui peut se rattacher au fantastique tant ces deux entités sont en parfaite adéquation. A ce niveau, la jaquette, bien qu'elle soit de grande beauté, a un sens profond.
Elle est même une sorte de vecteur inhérent à l'existence de ces jumeaux. D'ailleurs, l'affiche originale mentionnait "Two bodies. Two spirits. One soul" (Deux corps. Deux esprits. Une âme). On peut ainsi distinguer un troisième visage au travers du reflet des visages des deux jumeaux. Ce qui n'est pas sans rappeler le fait que ces jumeaux se perdent entre eux et se partagent tout, même les femmes. Dans cette optique de partage au point qu'il est très difficile de les distinguer et des pensées identiques qu'ils nourrissent, Cronenberg fait état que les frères Mantle forment une seule et même entité. Une affiche brillante qui nécessitait que l'on s'attarde dessus.

De fait, la vie de ces frères suscite le respect. Avant même l'obtention de leur diplôme, ceux-ci créent déjà la sensation en inventant un outil révolutionnaire amené à être utilisé en chirurgie. Par la suite, devenus des gynécologues de très grande réputation, ils s'installent dans un gigantesque appartement que le commun des mortels aurait bien du mal à se payer et présideront de nombreuses conférences tout en se concentrant dans la recherche médicale. Mais ces jumeaux semblent dénuer de toute éthique vu qu'ils prennent plaisir à se partager les femmes à leur insu vu leur physique strictement identique en tout point. L'arrivée en début du récit de Claire Niveau, jeune actrice stérile et détentrice d'une malformation sexuelle extrêmement rare la rendant stérile, va précipiter Beverly dans une chute inexorable.
Celui-ci commencera à se désolidariser de son frère en tombant amoureux de celle-ci pour faire sa vie avec elle. Malheureusement, il prendra goût aux somnifères et finira par développer une véritable dépendance après qu'elle lui en ait donné pour combattre ses cauchemars. Suite à cela, Elliot décidera de le sauver en se jetant avec lui dans les abîmes de la dépendance. Lui-même disant qu'ils sont pareils et qu'il doit arriver au même niveau que lui pour espérer le sauver.

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Cronenberg parvient à mettre brillamment en scène une véritable descente aux enfers au rendu nihiliste et sans espoir, comme si tout était condamné. Quelque part, on peut déceler en Faux-Semblants, le point de départ du cinéma à venir du réalisateur. Un cinéma plus centré sur le psychologique et l'étude de la psychasthénie mentale de l'individu. De fait, l'oeuvre se montre plus accessible au public mais conserve son idéologie première dans ce rapport à la chair. Un thème de prédilection propre au réalisateur. Basculant dans une folie obsessionnelle envers Claire au point d'impacter sévèrement son travail, Beverly, dans un accès de folie hallucinatoire, décidera de développer des instruments chirurgicaux spéciaux pour l'étude des mutants. Un passage cauchemardesque qui rattache encore Faux-Semblants au style premier du réalisateur. Cette séquence signera le point de non retour que je ne développerai pas ici pour éviter de trop spoiler ceux qui n'ont pas encore vu cette oeuvre.
Qu'on se le dise, la mise en scène est moins intense que les oeuvres de jadis et tient moins à la gorge. De facto, le récit est plus posé, fort ancré dans le réel et risque de désappointer les férus de Cronenberg

Ainsi, bien que le style du réalisateur est plus accessible car moins viscéral et jusqu'au boutiste, Faux-Semblants peut vite perdre et ennuyer le spectateur qui ne rentrerait pas dans le récit. Dans ce cas de figure, il faudra s'armer de patience avant de sombrer dans le cauchemar "Cronenbergien" où le réalisateur prouve qu'il n'a rien perdu de sa force, au point de transformer son film en oeuvre terrifiante dans la dernière partie. La rentrée en jeu de ces abominations chirurgicales créant irrémédiablement le malaise chez le spectateur qui n'oserait imaginer le massacre si le recours à ses choses avait lieu pour une opération. L'intensité est dès lors amorcée et tiendra en haleine son spectateur, un peu tard cependant. Qu'on se le dise, bien que la qualité du récit n'est pas à démontrer, Faux-Semblants partagera beaucoup les irréductibles du cinéaste. Ce n'est pas un hasard si, comme dit avant, il n'est pas citer en premier.

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Au niveau de l'aspect technique, sans surprise, on retrouve toute la maestria propre au réalisateur via une image léchée, propre et filmant toujours bien ce qui se passe. Les plans, souvent en intérieur, sont larges, le mobilier est d'un style raffiné et fait notable, il suivra progressivement le cheminement et la déréliction des frères Mantle. Plus ceux-ci sombreront et plus le mobilier sombrera aussi, deviendra sale et bordélique, à l'image de leur cerveau et leur mental vacillant. Une atmosphère qui deviendra de plus en plus glaciale et austère. Au niveau de la bande sonore, c'est basique, rien qui ne saute aux oreilles ou ne retiennent dans notre attention. Pour le jeu d'acteur, on saluera la performance de grande qualité de Jeremy Irons dans le rôle des deux frères Mantle.
Je me pose encore la question de comment le réalisateur s'est débrouillé pour afficher les deux personnages en même temps à l'écran. N'étant pas un spécialiste pointilleux des effets spéciaux, cette particularité de montage suscite beaucoup ma curiosité. Le reste du casting se composera de Geneviève Bujold, Heidi von Palleske, Barbara Gordon, Shirley Douglas ou encore Stephen Lack. Des acteurs plutôt inconnus qui délivreront une prestation honorable à défaut d'être marquante.

En conclusion, Faux-Semblants est, à n'en point douter, un cru de qualité qui ravira les amateurs de thriller dramatique mais partagera un peu plus chez les irréductibles de Cronenberg. La faute à un film élaboré à partir du style naissant du cinéaste qui annonce déjà les oeuvres à venir. Bien que cette particularité faisant de ce film une oeuvre charnière dans la filmographie de Cronenberg peut bousculer, il faut avouer que le récit n'aurait pas eu le même impact sans cette même particularité. On sera, de fait, intéressé par cette analyse psychologique des mystérieux frères Mantle pour suivre leur déliquescence mentale se clôturant dans une atmosphère cauchemardesque et terrifiante.
Il est assez étonnant de voir souvent Faux-Semblants catalogué comme film d'horreur alors qu'il n'en possède pas les caractéristiques, si ce n'est l'horreur psychologique. Bref, une oeuvre certes accessible pour le grand public mais difficile d'accès pour certains. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'on tient là une oeuvre hautement recommandable mais plutôt qu'on a ici un récit intéressant aux risques qui se sont montrés globalement payants et dont les dernières séquences valent à elles seules le visionnage. A éviter cependant aux femmes qui ont un rendez-vous prochainement chez le gynécologue.  

 

Note : 15/20

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