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Genre : Drame, expérimental (interdit aux -12 ans)

Année : 1969

Durée : 1h47

 

Synopsis :

Eddie, jeune travesti du quartier de Shinjuku à Tokyo, a une relation avec Gondo, un homme beaucoup plus âgé que lui et entre ainsi en rivalité avec Leda, la patronne d’un bar gay.

 

La critique :

De tous les courants cinématographiques vus à ce jour, il ne fait aucun doute que certains passent parfois à la trappe en étant injustement oubliés, même au sein des cinéphiles. On pensera par exemple à l'Avant Garde côté occidental. En ce qui concerne le cinéma asiatique, les chanbara, le cyberpunk et films d'arts martiaux sont probablement les plus connus. Cependant, alors que la Nouvelle Vague française émergeait tout doucement, celle-ci vit apparaître aussi une autre Nouvelle Vague, mais au Japon. Un courant peu mis en avant que je n'ai découvert que depuis peu, et ce n'est pas faute de m'être intéressé au cinéma japonais. Cette Nouvelle Vague japonaise se veut diamétralement différent et exclut toute forme de théorie cinématographique encadrant les réalisateurs.
Au contraire, celle-ci se veut plus libre dans son approche et ne cherche pas à raconter de simples histoires. Non, elle cherche avant tout à interpeller et à faire réfléchir la population en mettant en scène une analyse, parfois, critique des conventions sociales. Elle cherchait aussi à instaurer une certaine prise de distance avec les codes cinématographiques actuels sur lesquels se reposaient le chanbara ou le yakuza eiga en brisant ou du moins en nuançant la superbe des héros.

Nul besoin de dire que ce courant eut une influence considérable sur le cinéma nippon, bien qu'il ne se soit que peu fait connaître chez nous. Comme dans chaque courant, des réalisateurs se démarqueront par leurs dénonciations et aussi de leur qualité de metteur en scène. On pense à Nagisa Oshima, Masahiro Shinoda, Shohei Imamura ou même encore le suflureux Shuji Terayama. Nous pouvons aussi rajouter Toshio Matsumoto qui n'aura cependant accoucher que de 4 long-métrages pour un nombre exorbitant de court-métrages à côté. Assurément, le film chroniqué aujourd'hui, du nom de Les Funérailles des Roses est son oeuvre la plus connue. La plus connue car elle s'attaque à un thème tabou, et qui l'est plus ou moins encore aujourd'hui, à savoir le travestisme.
Une pratique consistant à un homme de revêtir l'aspect d'une femme en se maquillant, en mettant une perruque et en portant des habits féminins. Une pratique que certains jugent et jugeaient immorale. A sa sortie, le film fait sensation tout en s'attirant des critiques enthousiastes saluant la qualité de l'oeuvre. Nous pouvons même dire que Les Funérailles des Roses a atteint, au cours du temps, le statut convoité de film culte. Maintenant, passons à la critique de ce film pas facile à aborder.

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ATTENTION SPOILERS : Eddie, jeune travesti, afin de pouvoir vivre avec l’actuel compagnon de sa mère castratrice et infidèle, tue cette dernière et son amant de passage. Il se retrouve alors propriétaire de l’hôtel, qui devient un club gay huppé. Toutefois, les temps changent, et les mœurs de la clientèle aussi.

Je ne remercierais jamais assez les différents sites Internet pour m'avoir procuré un synopsis qui m'a permis de me rattacher à un fil conducteur pendant la projection. Mais j'y reviendrai plus tard. Bref, comme je l'ai dit et comme vous avez pu l'apercevoir, on a là une thématique très épineuse à aborder et qui suscite encore le débat aujourd'hui dans les milieux puritains, sachant que travestisme va souvent de pair avec les relations homosexuelles. Le réalisateur est il parvenu à gérer efficacement son sujet ? Oh que oui mais attention, je préfère d'ores et déjà dire aux spectateurs amateurs de scénario conventionnel de passer leur tour. Pour ça aussi, j'y reviendrai après.
Ainsi, Matsumoto met en scène de façon brillante une société japonaise en plein remaniement social. Nous sommes en 1969, année précédant le fameux épisode de mai 68 et de la libération sexuelle s'étant répercuté de manière plus ou moins globale au niveau international. Cette libération sexuelle s'est vue logiquement accompagnée d'un assouplissement des règles et des conventions sociales, alors très rigides. On assistera aussi aux manifestations étudiantes à caractère pacifiste. En d'autres termes, nous avons là un pur produit d'une époque révolue. Un témoignage parfait du Japon en plein bouleversements sociaux.

Mais plus encore, un avant-gardisme très prononcé vu que le cinéaste nous fait suivre le quotidien de travestis fréquentant un club gay huppé de la capitale, et notamment le quotidien de Eddie. Matsumoto nous invite à sonder la personnalité et le passé complexes de ce travesti en se concentrant aussi sur ses doutes, sa situation amoureuse, sa vie sociale. Une vie loin d'humiliations quotidiennes. En effet, les travestis se baladent dans la rue, fréquentent des personnages de haut rang et ont des rapports sociaux avec des hommes ou femmes hétéros.
Cependant, on ne pourra que remarquer qu'ils ne sont bien sûr pas invincibles socialement car ils n'échapperont pas à certaines remarques déplacées ou à de la violence physique. Leur vie est ainsi basée sur la définition même de l'épicurisme. Les travestis s'amusent, boivent, s'adonnent au plaisir de la chair, font du shopping. Une vie normale et banalisée dans une société s'assouplissant progressivement.

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Matsumoto surprend d'ailleurs par son traitement très épuré et sage de l'image débauchée que beaucoup de gens ont du travestisme. De fait, le film est décent, jamais vulgaire, ne sombre à aucun moment ni dans le voyeurisme, ni dans la provocation. Les Funérailles des Roses prend une certaine distance avec les connotations sexuelles couramment associées aux travestis. Dans le film, les travestis sont des hommes simples qui assument complètement leur féminité tant vestimentaire que cosmétique sans chercher à aller plus loin, donc dans la transsexualité. Jamais le sujet ne sera bouffé par la provocation. Matsumoto respecte les idéaux de ses personnages en leur conférant une véritable humanité, une personnalité sensible et à fleur de peau. Les Funérailles des Roses se veut très sérieux et est chirurgical à chaque instant dans son observation sociale. Il en résulte un drame habilement mêlé à un style presque documentaire dans la forme.

Plus encore, le long-métrage se glorifie de plusieurs passages où des travestis sont interviewés par des journalistes désireux de connaître leur ressenti sur le monde qui les entoure mais aussi sur leur propre vie, leur futur et leurs envies. On a là un aspect "cinéma vérité" qui ressort et qui renforce ce trait documentaire propre au récit. Mais si la Nouvelle Vague japonaise, comme j'ai dit, n'a pas pour trait de respecter un cahier de charges précis et de révolutionner les techniques cinématographiques esthétiques, Matsumoto ne va pas dans ce sens là et décide d'innover dans sa mise en scène.
Et c'est là où j'en reviens à propos du scénario conventionnel. De fait, la trame est éclatée et suivie avec différents points de vue par moment, comme lorsque l'on aura l'une ou l'autre séquence qui se répètera mais via la plongée dans le quotidien d'un autre travesti. Un pari intéressant qui s'enorgueillit de nombreux essais techniques : accélérations très rapides lors de disputes, insertions de bulles typées manga avec des dialogues se résumant à de simples jurons, écrans blancs où des personnages sont nus et dos tourné à la caméra, passages psychédéliques et j'en passe. Tout ceci confère une tonalité expérimentale non négligeable qui pourra fasciner tout comme rebuter ceux qui n'adhéreront pas à cet exercice de style.

Certes, on pourra rétorquer que Matsumoto en fait trop et que l'exercice de style finit par trop bouffer le récit lui-même. A force de peut-être trop en faire, le réalisateur risque de lasser certains, le tout dû à une trame qui peut vite faire sombrer le spectateur dans la confusion. Là est le revers de la médaille mais ceux qui sauront passer au delà de ceci, risquent vite d'être hypnotisés et de ne pas voir le temps passer. Cela n'empêchera pas de ressortir du visionnage avec un goût de trop peu. Ceci étant dû au fait que Matsumoto brosse une tragédie en suivant un cycle bien précis mais sans faire de parallèles, d'aller plus loin que le carcan scénaristique parfois trop étroit.
On aurait aimé en savoir plus sur ce qui a poussé ces personnages à développer une passion pour le travestisme. Beaucoup de non-dits parsèment le récit, ce qui risque de frustrer certains.

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Au niveau de l'aspect technique, on salue tout le talent du réalisateur à conférer à son film un noir et blanc de grande qualité, léché et apportant beaucoup de détails. La caméra souvent posée suit ses personnages avec précision. Matsumoto accorde beaucoup d'importance à ses personnages en délaissant les plans ouverts et les paysages au profit de l'individu seul ou accompagné. Les gros plans sur les visages sont fréquents et mettent bien en évidence les émotions et les ressentis de chaque personnage face à l'instant qu'ils vivent. Le fait de filmer de manière aussi importante et centrée les personnages renforce l'aspect social du film. La bande sonore est en parfaite osmose avec la tonalité du récit et le jeu d'acteurs est tout aussi excellent avec Pîta, Osamu Ogasawara, Yoshio Tsuchiya, Toyosaburo Uchiyama et Emiko Asuma. Des acteurs peu connus mais qui délivrent une prestation honorable et d'une grande sensibilité. Jamais l'exagération émotionnelle ne sera de mise ou le récit tendra à émouvoir un public conquis à la cause du film.

En conclusion, Les Funérailles des Roses est un film bien difficile à aborder et surtout à chroniquer de part son traitement surprenant et son récit éclaté. Matsumoto nous livre ici un exemple parfait de cinéma contre-culture, un cinéma social et avant-gardiste voulant briser les codes d'alors pour mettre au centre du récit des "héros" loin de la superbe et de la vertuosité des samouraïs mais qui, au contraire, sont tout ce qu'il y a de plus humains et normaux. A travers la destinée de différents travestis mais principalement celle de Eddie, le cinéaste filme avant tout l'humanité de ces individus et non la débauche que l'on peut apercevoir dans la pornographie transgenre actuelle.
En lui-même, le scénario est difficile à décrire et se montre parfois confus avec alternance de scènes passées et scènes du présent, des transitions rapides entre différents lieux, des points de vue différents. Au final, Matsumoto mélange drame, expérimental et documentaire pour accoucher d'un résultat inattendu. Certes, le film a perdu de son côté sulfureux après quasiment 50 ans mais il faut se remettre dans le contexte de l'époque pour déceler ce caractère transgressif et puissant. Les Funérailles des Roses ou l'exemple même de l'esthétique innovante et réinventée via un superbe noir et blanc.
Une oeuvre hypnotique et de très grande qualité qui divisera indubitablement le public. Une oeuvre où l'on en viendrait presque à excuser le réalisateur tant l'attraction fut de mise malgré quelques défauts notoires. Très difficile d'accès, Les Funérailles des Roses n'aura cependant pas usurpé sa réputation de film culte.

 

Note : 16/20

 

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