ReeferMadnessPoster

Genre : inclassable, underground, drugsploitation
Année : 1936
Durée : 1h06


Synopsis : Dans les années d'avant-guerre, un groupuscule religieux et le gouverneur William Hays commanditent plusieurs films de propagande pour dénoncer les effets ravageurs provoqués par la consommation de marijuana. Les substances moralement douteuses étaient accusées de tous les maux : suicides, viols, accidents de voiture, assassinats... Léger détail cependant: certains réalisateurs de ces oeuvres "bien pensantes" étaient de fervents adeptes de la transgression des moeurs et de la grosse fumette ! En 1936, Louis Gasnier, un cinéaste français exilé à Hollywood et tombé dans la mendicité, réalise Reefer Madness, le nanar le plus enfumé de l'histoire du cinéma...


La critique :

En septembre 1921, une soirée entre célébrités dégénère dans la chambre d'un hôtel de San Francisco. La jeune actrice Virginia Rappe meurt brutalement d'une soi-disant péritonite (éclatement de la vessie) foudroyante. Mais une autre version de ce drame se propage à Hollywood, telle une traînée de poudre : la starlette aurait été violée et laissée pour morte par le célèbre acteur du muet, Roscoe "Fatty" Arbuckle, dont la rumeur supposa qu'il fut drogué au moment des faits. Voué à un lynchage médiatique sans précédent et après un procès retentissant, il sera banni à vie des plateaux de cinéma et finira dans l'oubli. En outre, ce fait divers va marquer le début d'un nombre impressionnant d'affaires de moeurs et surtout de morts subites et inexpliquées de plusieurs acteurs des années folles.
Pour le sénateur Hays, c'en est trop. À ses yeux, Hollywood est devenu la nouvelle Babylone ; un lieu de dépravation où les célébrités affichent sans vergogne leurs vices et une vie dissolue à la ville comme à l'écran.

En 1930, il entame une procédure et crée un code éthique pour les nouveaux films. Une véritable censure qui met à l'index tous les sujets susceptibles de heurter les sensibilités. Exit donc la nudité, la violence, l'alcool et surtout les drogues. Ces drogues consommées par les artistes en totale impunité. Le code Hays, appelé également Motion Picture Production Code, devint officiel en 1934 et perdurera jusqu'en 1966. Trente-deux ans de restriction morale, de non-dits, de chairs à peine dévoilées et de réalisateurs rivalisant d'imagination pour suggérer des situations torrides. Ainsi, dans La Mort Aux Trousses (1959), ce petit coquin d'Hitchcock filmera un train qui pénètre dans un tunnel pour illustrer subtilement l'hypothétique relation sexuelle qu'allaient avoir Cary Grant et Eva Marie Saint juste après leur rencontre !
Après ce long préambule qui était nécessaire à la présentation du film, revenons à notre OVNI du jour, l'inénarrable Reefer Madness. Pour le sénateur Hays, rien n'était plus condamnable que la consommation de substances illicites, cause de toutes les afflictions de la jeunesse de l'époque et des scandales qui ont fait trembler Hollywood.

Il partit donc en croisade, exhortant les réalisateurs des années trente et quarante à tourner des films de propagande anti-drogue. Certains cinéastes jouèrent le jeu et dénoncèrent violemment les méfaits de la chnouf. Mais durant cette période de chasse à la poudreuse qui dura deux bonnes décennies, d'autres réalisateurs, généralement de très modestes artisans de la pellicule (pour ne pas dire de vulgaires tâcherons) prirent l'exact contrepied du très vertueux code Hays. Sous des dehors puritains, sous couvert de scénarios lisses et habilement dissimulés, par le biais d'effets dramatiques, les films de ce groupe dissident se révélèrent être de véritables panégyriques à la consommation de stupéfiants sous toutes leurs formes. Ils créèrent donc un sous-genre aujourd'hui disparu (mais dont Requiem For A Dream par exemple, est un lointain rejeton) : la "drugsploitation".
De ce sous-genre, Reefer Madness est, de très loin, le spécimen le plus barré. Surnommé le "Citoyen Kane du cinéma d'exploitation", cette oeuvre  hilarante et incontrôlable reste le moins connu des Midnight Movies.

Drugsploitation et Midnight Movie, Reefer Madness réussit donc la "performance" remarquable d'appartenir à deux des genres les plus controversés du cinéma ! Est-il besoin de vous rappeler ce qu'étaient les Midnight Movies ? Ces films choquants et quasi expérimentaux ont connu leur apogée dans le New York des années 70. Deux d'entre eux (Freaks et Reefer Madness) ressuscitèrent de leurs cendres, oubliés qu'ils étaient depuis les années 30. Malgré la liberté des moeurs des seventies, ces films étaient bien trop outranciers et trop transgressifs pour être montrés à un public familial.
Interdits de projection dans les cinémas classiques, ils étaient donc condamnés à passer tard le soir dans des salles miteuses et mal famées. Là, un public défoncé à tout ce qui pouvait se fumer ou se sniffer, se défoulait librement devant ces oeuvres qui lui servaient d'exutoires. Dans ces années-là, il n'était pas rare de voir des célébrités du cinéma underground telles que Divine, John Waters ou Andy Warhol, débarquer à l'IFC Center de Greenwich Village vers les deux heures du matin, dans des ambiances totalement surréalistes.

o_reefer_madness_wsdw1936


Officiellement, on dénombre huit Midnight Movies, bien que cela soit sujet à caution. Tous sont bien connus des cinéphiles et tous sont désormais devenus cultes, vénérés par des millions d'admirateurs de par le monde : Freaks déjà cité, El Topo, The Rocky Horror Picture Show, Pink Flamingos, The Harder They Come, Eraserhead et La Nuit Des Morts Vivants. Reste le cas Reefer Madness, le seul inconnu de la bande. Heureusement, depuis l'euphorie libertaire des années 70, cette oeuvre encore plus dopée que Lance Armstrong, a largement comblé son déficit de notoriété par rapport aux autres. 

Attention spoilers : le film commence par un long message défilant sur l'écran où sont énumérés les risques et les conséquences fâcheuses (!) causés par la consommation de drogues. Et surtout de la pire de toutes (ah, ah), la marijuana ! Puis, un homme aussi gai qu'un fossoyeur intervient devant une assemblée de parents d'élèves pour leur raconter l'histoire édifiante de Mae Coleman. Cette femme à la vie dissolue, organisait des fêtes auxquelles participaient des étudiants de la bonne société.

C'est là que Jack, un malfrat qui vivait aux crochets de Mae, en profitait pour se livrer à un trafic de drogue auprès de cette jeunesse dorée qui venait s'encanailler le temps d'un après midi. Bill, un jeune homme sportif et équilibré se laisse entraîner par ses amis et devient, lui aussi, accro à la fumette. Alors que les premières fêtes se déroulent dans la bonne humeur sur des danses frénétiques, un jour le drame finit par arriver. Bill, fortement shooté, voit sa soeur Mary en train de se faire peloter avec un peu trop d'insistance par Ralph, un autre garçon de la bande.
Les deux hommes en viennent aux mains ; Jack intervient et sort son revolver pour séparer les belligérants. Mais en se battant avec Ralph, un coup de feu retentit et Mary est tuée sur le coup. Soucieux de cacher ses activités illégales à la police, Jack déguerpit en mettant le revolver dans les mains de Bill qui était K.O., lui faisant par là même porter le chapeau du meurtre. Pour le jeune homme de bonne famille, commence alors une descente aux enfers...

 

ReeferMadness_14


Il y a quatre-vingt-un ans, lorsque Reefer Madness fut tourné sous l'injonction d'un  très puritain groupuscule religieux, le ton du film était délibérément sérieux, l'atmosphère anxiogène et le propos sur-dramatisé. L'heure était grave : la drogue et la marijuana en particulier, accablaient la jeunesse américaine et la précipitaient tout droit dans la géhenne de l'addiction. La marijuana, c'était le symbole du sexe à outrance, de la violence gratuite, de la déliquescence des moeurs. Bref, la marijuana, c'était la source du mal, le diable incarné. Voilà, en tout cas, ce que pensaient le sénateur Hays et ses amis de la commission de censure cinématographique. Comment ne pas en sourire aujourd'hui ?
Évidemment, pris au premier degré et lorsqu'on n'a pas vu le film, le synopsis de Reefer Madness aurait de quoi refroidir les ardeurs. On se croirait en présence d'un drame glauque et terriblement déprimant. Houlà, vous avez tout faux ! Si Reefer Madness a acquis son statut de comédie culte (j'ai bien dit "comédie"), c'est justement à cause du décalage qui s'est créé entre le propos ultra moralisateur depuis ces années-là et l'époque actuelle.

Dire que l'on a pu croire des choses pareilles et surtout qu'on en a fait une chasse aux sorcières invétérée ; c'est difficile à croire de nos jours ! Car dans l'absolu, Reefer Madness n'est ni plus ni moins qu'un réquisitoire ubuesque, affligeant d'idées préconçues sur un fléau soi-disant maléfique. Heureusement pour le spectateur d'aujourd'hui, le ressenti à l'écran est à l'opposé ; l'incompétence des acteurs et la roublardise du réalisateur ont fait le reste. Les huit décennies écoulées depuis, également.
Et le film en lui-même, me direz-vous ? Bah, mieux vaut ne pas trop s'y attarder pour éviter de parler de choses qui fâchent. Déjà très sérieusement ravagé du trognon à sa sortie, Reefer Madness n'a fait que se bonifier (ou s'empirer, c'est selon) au fil du temps au point d'atteindre des sommets "nanardesques". Les acteurs évoluaient déjà en mode énorme cabotinage en temps normal, mais ils confinaient au génie imbécile lorsqu'il s'agissait de feindre les soi-disant effets épileptiques de la substance maudite. Entre un pianiste fou, des rires hystériques simulés de façon grotesque et des filles qui se déshabillent illico presto au rythme de swings endiablés, le réalisateur Louis Gasnier ne nous a épargnés aucun cliché et par là-même, aucun répit dans le délire.

Merci Louis... Tiens en parlant de cet énergumène de Gasnier ; drôle de destin que celui de ce cinéaste français qui, dans son pays d'origine, dirigea des pointures telles que Louis Jouvet pour se retrouver dans une mouise noire, quelques années après avoir lamentablement échoué dans son aventure hollywoodienne. Ayant traîné sa misère (au sens littéral du terme) dans les caniveaux de Los Angeles, le type devait en connaître un rayon question roulage de joints. Et le sénateur Hays s'est adressé à lui pour réaliser un film qui condamne les effets des paradis artificiels ? On croit rêver ! 
Ceci dit, il m'est impossible de qualifier Reefer Madness de mauvais film, plus encore de nanar (même s'il l'est évidemment et à la puissance douze). Trop démodé, trop attachant, trop délirant... Ce film représente un pan méconnu de l'histoire du cinéma et c'est le cinéma lui-même, qui est en train de le réhabiliter. Tout cinéphile doit se jeter sur ce bijou régressif d'un temps révolu. Et en plus, il est en vente libre sur YouTube. Décidément, les temps ont changé ! La marijuana, c'est pas bien : "Dites-le à vos enfants !". En attendant, je vous laisse pour aller m'en rouler un bien tranquille.
Reefer Madness ? C'est définitivement ma came ! 


Note : 17,5/20

TumblingDollOfFlesh Inthemoodforgore