dementia 1955

Genre : inclassable, expérimental 
Année : 1953 (ou) 1955
Durée : 56 minutes (version originale sonore)
             53 minutes (version restaurée parlante)


Synopsis : Une chambre d'hôtel minable à Venice près de Los Angeles. Une jeune femme, surnommée la gamine, se réveille en sursaut d'un cauchemar. Elle s'empare d'un couteau et s'en va errer dans les ruelles mal famées de la ville. Au fil de sa divagation, elle croise une galerie de personnages tous plus étranges les uns que les autres. Peu après, elle se retrouve dans un cimetière où elle est confrontée à son père incestueux. Est-ce son cauchemar qui continue ou bien son esprit qui s'altère jusqu'à la folie ?


La critique :

"Dementia est l'un des films les plus insensés de l'histoire du cinéma. Hallucinant et hallucinogène !", John Waters. Bien, bien... Autant vous prévenir de suite : cette chronique sera longue. Très longue même car pour qu'un type aussi allumé que Waters dise d'un film qu'il est hallucinogène, il faut vraiment que le film en question mette la barre très haut en matière de delirium psychotique. Et aucun doute là-dessus, Dementia porte bien, mais alors vraiment bien son nom. Sans contestation possible, nous avons à faire ici à l'un des films les plus perchés de l'histoire du septième art.
Au même titre qu'Un Chien Andalou, Emperor Tomato Ketchup ou La Montagne Sacrée, Dementia (également connu sous le titre de Daughter Of Horror dans sa version restaurée), est une oeuvre absolument unique, inclassable et surréaliste. Il y a tant de choses à dire sur cet incroyable objet filmique que je ne sais pas par où commencer ! 
Dementia... Ou comment les petites affaires de famille rejoignent la grande histoire du cinéma.

En 1953, John Parker, fils d'un propriétaire de circuit de salles à Portland dans l'Oregon, n'a pas encore trente ans. Passionné de cinéma, il décide de se lancer dans la réalisation. Pour cela, il emprunte quelques centaines de dollars à sa mère et s'attelle à la conception de ce qui sera son premier et dernier film (mais quel film !). Malgré son jeune âge et le manque de moyens financiers qui va avec, Parker a une secrétaire. Cette dernière, dénommée Adrienne Barrett, vient le voir un matin et lui raconte bouleversée, le cauchemar qu'elle a fait la nuit précédente.
Un cauchemar tellement étrange que Parker prend le parti d'en faire un film. 
Mais comment passer à la réalisation lorsque l'on est limité financièrement et que l'on ne connaît quasiment rien aux techniques de tournage ? Tout d'abord, en faisant des économies de bout de chandelle sur le casting. Au lieu d'employer une actrice professionnelle pour incarner l'héroïne de son film, Parker choisit sa secrétaire, celle qui a vécu le cauchemar de l'intérieur et lui a inspiré l'idée du scénario, Adrienne Barrett elle-même.

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Ensuite, l'apprenti cinéaste choisit de tourner en extérieur, sans prise de son direct (la version originale sera tournée sans dialogue), dans la ville californienne de Venice près de Los Angeles. Venice qui, cinq ans plus tard, servira de lieu de tournage au classique d'Orson Welles, La Soif Du Mal ; on reconnaîtra plusieurs plans identiques dans les deux films. Deuxième accointance avec le maître, Parker choisit comme seul acteur aguerri un certain Bruno Ve Sota qu'il affuble d'une ressemblance frappante avec Welles. Ve Sota était alors un acteur (et réalisateur) de second plan qui appartenait à l'équipe de Roger Corman, avec qui il tourna un grand nombre de films de qualité plus ou moins douteuse.
Selon les dires (jamais confirmés) de l'acteur, Bruno Ve Sota aurait aidé Parker à la réalisation au point de mettre en scène la moitié du film. Le réalisateur fera appel également à l'acteur nain Angelo Rossitto (non crédité au générique) surtout connu pour avoir participé au film maudit de Tod Browning, le célébrissime Freaks.

Puis, Parker s'attribue les services de William C.Thomson, le directeur de la photographie du non moins célébrissime Plan 9 From Outer Space d'Ed Wood pour l'épauler dans son entreprise. Détail amusant, Thompson était daltonien de son état, ce qui était quand même étrange pour un directeur de la photographie. Welles, Corman, Wood, Browning... quand je vous disais que Dementia, petite oeuvre obscure et inconnue, rejoignait la grande histoire du cinéma ! Et ce n'est pas fini... Nous sommes donc en 1953 et John Parker réalise son film en 6 jours avec les très modestes moyens dont il dispose. C'est alors que les problèmes vont commencer pour le jeune cinéaste et l'histoire de Dementia va prendre une tournure assez incroyable. Jugeant son film totalement incompréhensible et voué à un échec commercial certain, tous les producteurs que Parker contacte refusent de le distribuer ; ainsi, Dementia resta dans les cartons pendant deux années entières. En 1955, c'est dans l'anonymat le plus complet que le film sortira dans une seule et unique salle aux États Unis, le Fifty Fifth Play House, un cinéma d'art et d'essai de New York.

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Il ne restera que deux semaines à l'affiche, boudé par le public puis censuré purement et simplement par les hautes autorités qui le trouvèrent trop subversif. Parker, désespéré par cet échec, laisse alors tomber le cinéma sans se préoccuper des droits sur son oeuvre et Dementia repart aux oubliettes de l'histoire. Nouveau rebondissement en 1958 lorsque le producteur de films d'horreur, Jack Harris, rachète les droits pour une bouchée de pain et ressort le film des tiroirs poussiéreux dans lesquels il végétait. Harris va alors faire connaître Dementia au grand public par un bien étrange procédé et de manière quasi subliminale. En cette année 58, Harris produisait un petit film de science-fiction, The Blob, où un jeune débutant nommé Steve McQueen faisait face à une créature gélatineuse venue de l'espace. Dans les premières minutes de The Blob, McQueen et son groupe d'amis rentrent dans un cinéma où l'on projette un film ; ce film, c'est le Dementia de Parker exhumé pour l'occasion par Jack Harris.
La scène est courte mais suffisamment marquante pour intriguer les spectateurs. Après avoir insisté pour voir le film, le célèbre scénariste Preston Sturges déclarera : "Dementia m'a fouetté le sang et a purgé ma libido". Le film avait gagné son premier fan.

Opportuniste, Jack Harris se réapproprie donc l'oeuvre en la transformant à sa sauce, ajoutant notamment une ridicule voix off et censurant plusieurs scènes jugées trop "gore" ou "osées" pour l'époque (nous sommes encore sous le joug du bien-pensant Code Hays). Ce nouveau film, sorti sous le titre de Daughter Of Horror, n'a alors plus grand chose à voir avec le Dementia original tourné par John Parker. Et la destinée du film initial reprend son chemin de croix entre petites salles d'exploitation et cinémas minables de quartier. Une vingtaine d'années passèrent et c'est ici que John Waters entre en scène. Découvrant le film, le réalisateur de Baltimore tombe à la renverse devant tant d'inventivité créative. C'est le coup de foudre immédiat. Totalement conquis, Waters fait ressortir le film dans le circuit des Midnight Movies (sans que Dementia n'appartient pas, pour autant, à ce genre particulier de pellicules), c'est-à-dire dans des salles underground mais mythiques du New York des années 70/80.
Dès lors, cette oeuvre démentielle (c'est le cas de le dire) va devenir l'objet d'un véritable culte auprès des amateurs de cinéma surréaliste et subversif. Au fil du temps, sa notoriété ne cessera de grandir au point de devenir un "must" pour tout cinéphile averti.

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Je vous le dis pour l'avoir forcément vécu : regarder (ou plutôt subir) Dementia est une expérience hors du commun. À l'instar de son héroïne, on plonge dans le film comme en état de transe et on en ressort estourbi. Un tel film nécessite plusieurs visionnages car il fourmille d'une multitude de détails impossibles à déceler à la première projection. Quant à essayer d'en comprendre la trame, c'est tout bonnement impossible puisque son histoire n'est pas basée sur un quelconque scénario écrit mais sur un véritable mauvais rêve qu'une personne a réellement vécu. Allez donc essayer de comprendre un rêve... Attention spoilers : Une chambre d'hôtel miteux à Venice, Californie.
Une jeune femme surnommée la gamine se réveille en sursaut d'un cauchemar. Elle saisit un couteau et s'en va déambuler dans les rues sombres et mal famées de la ville. Au gré de son errance, elle croise un nain vendeur de journaux, des clochards avinés et un riche gangster libidineux qui l'emmène faire la tournée des boîtes de nuit. Au retour, la gamine est prise d'une hallucination : la voilà dans un cimetière où un homme cagoulé muni d'une lanterne lui désigne les tombes de ses parents.

Soudain, elle revit la scène du drame de son enfance, quand son père incestueux et alcoolique a abattu sa mère d'un coup de revolver et qu'elle même planta un couteau dans le dos de son géniteur indigne. Sortie de son hallucination, la gamine est amenée chez le riche gangster qui tente d'abuser d'elle. Elle lui assène un coup de couteau et il se tue en se défenestrant. Mais la vision cauchemardesque du gangster poursuit sans cesse la jeune femme qui commence à perdre la raison. Retournée à sa chambre d'hôtel, elle tombe nez à nez avec le cadavre du mafieux veillé par un groupe d'individus menaçants...
Dieu que déchiffrer ce film est difficile ! Je vais tout de même tenter (je dis bien tenter) de vous en décrire les principales singularités. Imaginez des images en noir et blanc mitées, une ville aux ruelles sombres où ne traînent que des silhouettes fantomatiques et des personnages inquiétants, une action dénuée de tout dialogue mais où l'on entend les rires, les cris et un orchestre de jazz endiablé, une bande son où une femme vocalise sur une tonalité horrifique, une ambiance digne de la quatrième dimension où les morts reviennent vous narguer depuis l'au-delà, où les meurtres succèdent aux danses frénétiques et les danses frénétiques succèdent aux meurtres.

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Et au beau milieu de ce capharnaüm fantasmagorique, une jeune femme poursuivie par des ombres, qui se débat à la fois contre ses peurs et contre elle-même. Eh bien, c'est ça Dementia. Cinquante-six minutes sous hypnose hallucinogène à s'interroger si l'on regarde bien un film ou si l'on ne cauchemarde pas en même temps que Miss Adrienne Barrett. John Parker s'inspire très fortement de l'expressionnisme allemand d'avant-guerre pour planter un décor incertain entre obscurité profonde et lumières artificielles. Le réalisateur met en scène son héroïne dans un univers alambiqué où elle perd tous ses repères et le spectateur les leurs. Ce même spectateur qui est parcouru par un sentiment de stupeur et d'interrogation tout au long du métrage tant le film flotte le long d'une ligne sensorielle distordue entre les désirs ultra sexués de la gamine, sa paranoïa imaginaire (ou pas) et ses pulsions meurtrières refoulées qui se déchaînent lors de son cauchemar. Mais est-ce vraiment un cauchemar ?
Revenue à la chambre d'hôtel, la caméra s'éloigne laissant la jeune femme seule dans la nuit et un cri retentit avant le générique final... Parker laisse le spectateur se faire sa propre opinion sur la véracité des faits relatés.

Dementia est un film fascinant qui laisse pantois sur la virtuosité de son réalisateur. On regrettera d'autant plus amèrement que celui-ci n'ait pu perdurer sa maestria dans le cinéma en raison d'un seul échec. Plus de soixante ans après sa réalisation, l'oeuvre de Parker n'a pas trouvé d'équivalent dans l'histoire du cinéma et n'en trouvera peut-être jamais. Dementia fut un one shot de génie qui a enfin rencontré toute la reconnaissance qu'il mérite. Mais attention, un tel engin filmique ne trouvera pas grâce aux yeux de tout le monde tant il se situe hors des frontières de la normalité.
Personnellement, il m'a fallu trois visionnages pour être totalement subjugué par la folie incandescente et jubilatoire de ce moyen métrage extraordinaire ; mais depuis, il est devenu l'un de mes films de chevet. Dans la mémoire de tout spectateur, il est des films qui restent gravés à jamais. Des films inoubliables. Dementia de John Parker est de ceux-là. Définir dans quel genre il évolue est une gageure impossible : drame, fantastique, thriller... Rien de tout cela.

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Cette oeuvre unique plane à des altitudes trop hautement dysfonctionnelles pour être cataloguée dans une quelconque catégorie. Ce film irrationnel, qui transpire le mystère au sens littéral du terme, est un ovni monumental comme il en existe très peu dans l'histoire du cinéma. Une dizaine à peine, et encore... Pure oeuvre d'exploitation à l'atmosphère suintante et oppressante, Dementia joue avec les codes du film noir et du film d'horreur et les éparpille façon puzzle. Parker a réussi là où beaucoup de psychanalystes auraient échoué : analyser la psyché d'un esprit devenu fou.
Trip morbide ultra sensoriel, Dementia est un essentiel du Septième Art et se doit d'être vu par tout cinéphile qui se respecte au moins une fois dans son existence sous peine de passer à côté d'une très grande expérience cinématographique. 

Note : 19/20

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