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Genre : drame, horreur, trash, expérimental  (interdit aux - 18 ans)
Année : 1996
Durée : 10 minutes 

Synopsis : Un choc dans la nuit. Deux voitures se sont percutées et un homme a perdu la vie. Pendant que l'on pratique une autopsie sur son corps, sa femme elle, est dans l'attente d'un mari qui ne reviendra jamais. Pourtant, l'âme du défunt rôde dans le cimetière, parcourt les rues pour arriver tout près d'elle et rester à ses côtés. Pour toujours. 

La critique :

Voici certainement le plus grand défi auquel j'ai dû faire face depuis que j'essaie d'apporter ma modeste contribution à ce blog : chroniquer un film qui est strictement "inchroniquable" (oui je sais, ce n'est pas français). Un pari assez insensé tant ce court-métrage d'à peine dix minutes est quasiment indescriptible ; mais un pari enthousiasmant tant ce film est beau. Sublime, même. Oui, un véritable chef d'oeuvre. Dix minutes de durée certes, mais dix minutes de grâce où l'on a l'impression de léviter dans une dimension surnaturelle. D'ailleurs, c'est bien le surnaturel qui est au centre de cette histoire. Une histoire d'amour et de mort. Une histoire que chacun s'appropriera selon ses croyances et ses sensibilités. Pourtant que l'on soit croyant ou pas, difficile ne pas être bouleversé par le parcours de l'âme de ce défunt qui se refuse à partir vers un quelconque au-delà pour aller se réfugier auprès de l'amour de sa vie. Dix minutes que l'on voudrait voir durer une éternité tant cette oeuvre envoûtante transcende les sens du spectateur pour le transporter vers des sommets de romantisme morbide.
Cela faisait longtemps que Cinéma Choc n'avait plus parlé de l'un de ses réalisateurs fétiches, Marian Dora. Le maître germanique de la poésie extrême a peut-être été dépassé dans le domaine de l'horreur déviante par de nouveaux réalisateurs (je pense en particulier à Marco Malattia et James Quinn), mais aucun d'entre eux ne lui arrive encore à la cheville en matière de ce lyrisme mortuaire, de cette symphonie putride qui fait que chacune de ses oeuvres exhale le parfum mystérieux d'un cinéma de genre absolument unique.

Christian B. est l'une des premières oeuvres de Marian Dora (qui, pour l'occasion, a pris le pseudonyme de Marian D.Botulino) ; une oeuvre de jeunesse où l'on retrouve toutes les thématiques chères au cinéaste allemand : la souffrance, la solitude, la mort et bien sûr, l'amour. Et déjà, ce court-métrage quasi parfait techniquement laisse apparaître l'empreinte du style inimitable qui caractérisera les futurs films du réalisateur. Des images crues, terrifiantes, parfois insoutenables et pourtant des images d'une beauté à couper le souffle. Les tonalités verdâtres sont déjà omniprésentes, la musique est carrément hypnotisante et l'action tournée à la manière d'un documentaire, plonge le spectateur dans une obscurité volontairement prononcée, une nuit qui s'abat sur lui telle une chape de plomb.
Cette nuit matérielle et surnaturelle qui ne font plus qu'un au moment où l'être humain rend son dernier soupir. 
Le film est scindé en deux parties bien distinctes.

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La première montre la mort de façon abrupte. Si l'accident est seulement suggéré, ce sont les conséquences de cet accident qui sont détaillées frontalement, sans artifice, dans toute leur atrocité. Après le triste ballet des ambulances, nous voilà déjà transportés dans une morgue où un corps au trois quart carbonisé est disséqué de façon méthodique. Ceux qui connaissent un minimum les excès graphiques dont est capable le réalisateur savent qu'il ne plaisante pas avec la violence des images qu'il propose. C'est donc l'autopsie d'un véritable cadavre qui est détaillée minutieusement sous nos yeux, avec son intolérable rituel de dissections et autres éviscérations. Les gestes du légiste sont précis, la peau brûlée est travaillée au scalpel et les organes mis à jour sans le moindre émoi par le professionnel ; le tout est montré sans complaisance mais sans aucun détour non plus. Il est clair que cette première partie du métrage est extrêmement difficile à regarder. Dora expose sans fard la mort dans toute sa brutale réalité.
Il reprendra quelques années plus tard ce même sujet de l'autopsie pour le terrifiant Frühling, un autre court-métrage extrait de la compilation Blue Snuff réalisée en 2009.


Attention spoilers : Un choc dans la nuit: deux voitures viennent de rentrer en collision sur une route isolée. Police et ambulances ne peuvent plus rien faire. À la morgue, c'est un corps presqu'entièrement carbonisé que le légiste autopsie. Pendant ce temps-là, une femme attend chez elle, prostrée devant une bougie qui se consume. Tandis qu'on soumet toujours le cadavre à des manipulations chirurgicales, la femme se met à déambuler dans les rues obscures de la ville pour arriver dans une immense église. Puis, elle s'arrête et contemple ce que l'on devine être la mer. La caméra devient alors subjective et parcourt le cimetière en s'attardant sur diverses croix et statues de la Vierge Marie pour arriver à un funérarium où une sépulture est gravée au nom de Christian B...

Marian Dora a de nombreux admirateurs dans le milieu du cinéma extrême. Ses films, aussi rares que puissants, sont les reflets d'une vision artistique qu'il maîtrise à la perfection. Un art à la fois poétique et morbide qui transforme l'horreur des images en une symphonie de chairs brisées ; ou comment l'abjection de la déliquescence peut être magnifiée par le talent de ce cinéaste hors du commun.

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Les commentateurs avisés ont souvent employé (et à raison) nombre de superlatifs concernant la virtuosité incomparable dont le réalisateur fait preuve pour faire cohabiter deux genres à priori antinomiques. Mais dans le cas de Christian B., il faudra peut-être inventer encore de nouveaux superlatifs. Essayer de percer le mystère de cet essai filmique, c'est comme essayer de pénétrer dans un autre monde. Un autre monde réel ou fantasmé, espéré ou chimérique, peu importe. Christian B., lui, a quitté son enveloppe charnelle. Il traverse un tunnel puis parcourt des ruelles sombres, des impasses incertaines où divaguent des chiens errants sur le bitume mouillé, à la poursuite de LA femme.
Cette femme qui est la sienne et qui, rongée par l'inquiétude, est sortie de chez elle pour s'enfuir dans la nuit noire chercher une lueur d'espoir, un signe de vie. En vain. 
La deuxième partie de ce film nous transporte dans un univers parallèle et subodoré. L'au-delà est-il tangible? De par nature, nos instincts primaires nous dicteraient le contraire. Christian B. s'inscrit dans une recherche de vérité sur l'autre côté du miroir.

On ressent aisément l'aspect  religieux de cette démarche et on peut supposer sans trop se tromper que le réalisateur est un chrétien convaincu. Quant au style cinématographique, il est tout simplement fabuleux. La vision d'un cimetière abandonné; de ces tombes, de ces crucifix, de ces icônes que l'âme du décédé visite au crépuscule couchant, accentuée par une image foncée à l'extrême, sur une bande originale entêtante est l'une des scènes les plus sublimes que j'ai jamais vue dans un film. Puis, au fil de son cheminement, l'action arrive plein champ au niveau de la femme assise dos à la caméra, dans un pré. Derrière elle, une silhouette masculine apparaît... Dora matérialise l'âme du mort de façon corporelle afin de simplifier la compréhension de la symbolique au spectateur.
Quoiqu'il arrive, Christian B. est là, près de sa bien-aimée sans qu'elle ne puisse malheureusement deviner sa présence. Le réalisateur met en abîme le mystère de la foi, d'une vie après la vie et surtout de la victoire de l'amour triomphant par-delà le trépas. Il évoque aussi les souvenirs et les regrets des plaisirs de la chair lorsqu'il montre un couple en train de faire l'amour dans un recoin obscur du funérarium. Ce couple, c'est évidemment Christian B. et son épouse tendrement enlacés dans un recoin de la mémoire de celui qui à présent, n'a plus de corps...

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Bouleversant du début à la fin, Christian B. est une de ces oeuvres qui perturbe autant qu'elle fait réfléchir. Comment ne pas s'interroger sur l'après? Qu'advient-il de notre âme si nous en possédons une ? Christian B. est une de ces oeuvres dérangeantes qui bouscule nos incertitudes latentes ou confirme nos croyances établies. Ceux qui ne verront dans ce chef d'oeuvre absolu qu'un vil étalage de viande froide sont des simples d'esprit et ne méritent pas qu'on s'intéresse à leur cas. Je les méprise profondément... Quand une oeuvre réunit la superbe atrocité d'Orozco The Embalmer avec la poésie irréelle de Les Visiteurs Du Soir, on peut affirmer que le doigt d'un dieu cinématographique s'est posé sur sa pellicule. Marian Dora au sommet ? Sans aucun doute. Pour avoir vu l'ensemble de sa filmographie, je n'ai pas peur de dire que ce film surpasse tous les autres. Comme il est dommage que le réalisateur n'ait pas pu en faire un long-métrage. Comme il est dommage aussi d'être l'un des rares spectateurs privilégiés de cet hymne dantesque à l'amour éternel et ne pas pouvoir vous faire partager cet instant de grâce.
Oui, privilégié car Christian B. est un film extrêmement rare qui n'est visible qu'en bonus du dvd "double feature" de Reise Nach Agatis / Debris Documentar. Et ce dvd est devenu un collector quasi introuvable. Introuvables également une quelconque chronique ou des images sur Internet. Google reste muet. Dire qu'un tel film est condamné à la plus totale confidentialité ! Une aberration et une injustice que je suis fier de réparer aujourd'hui même si un tel chef d'oeuvre mériterait une analyse bien plus profonde. 
En tout cas, je vous demanderai donc de me faire l'honneur de me croire sur parole lorsque j'affirme haut et fort que cette oeuvre sidérante de beauté, est à considérer comme l'un des meilleurs courts-métrages de tous les temps. Proche, très proche de la perfection...

Note : 19,5/20

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