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Genre : Documentaire 

Année : 1953

Durée : 30 min

 

Synopsis :

« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'art. Cette botanique de la mort, c'est ce que nous appelons la culture. »

C'est ainsi que commence ce documentaire controversé qui pose la question de la différence entre l'art nègre et l'art royal mais surtout celle de la relation qu'entretient l'Occident avec cet art qu'elle vise à détruire sans même s'en rendre compte. Ce n'est pas encore la vague indépendante, mais quelques prémices se font sentir dans ce film. Un saut dans le passé, une photographie du point de vue occidental.

 

La critique :

Le documentaire est un peu dans l'inconscient collectif ce moyen cinématographique de nous faire voyager, apprendre et découvrir de nouvelles choses. On peut l'observer sur des chaînes comme Arte ou encore Ushuaia TV où il nous est invité à découvrir le monde, cependant derrière son téléviseur. Rares sont par contre les documentaires qui parviennent à créer la polémique et choquer l'audimat. Souvenez-vous, j'avais abordé il y a quelques mois le documentaire maudit Afrique 50 qui mettait en avant l'envers du décor de la colonisation et qui valut au cinéaste une peine de prison. Trois ans plus tard, ce n'est plus René Vautier qui récidive mais bel et bien deux grands cinéastes français en la personne de Chris Marker (La Jetée, Sans Soleil) et Alain Resnais (Nuit et Brouillard, Hiroshima Mon Amour). 

A l'origine, il fut commandité par la revue Présence Africaine. Partant de la question "Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l'Homme alors que l'art grec ou égyptien se trouve au Louvre ?", les réalisateurs dénoncèrent le manque de considération pour l'art africain dans un contexte de colonisation. A sa sortie, le documentaire bouscule et dérange fortement les hautes instances du fait de son point de vue anticolonialiste. Selon les sources, il sera interdit par la censure pendant 8 ans, bien que certains mentionnent la durée de 10 ans. Vous l'avez compris, ce documentaire ne pouvait échapper à l'oeil avisé de Cinéma Choc. Il est temps maintenant de passer à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Ce documentaire controversé pose la question de la différence entre l'art nègre et l'art royal mais surtout celle de la relation qu'entretient l'Occident avec cet art qu'elle vise à détruire sans même s'en rendre compte. Ce n'est pas encore la vague indépendante, mais quelques prémices se font sentir dans ce film. Un saut dans le passé, une photographie du point de vue occidental.

Ici, on a là un documentaire qui prend radicalement ses distances avec Afrique 50 qui filmait de manière frontale les désastres causés par la présence de l'homme blanc sur des terres qui ne lui appartiennent pas. Les Statues Meurent Aussi étudie la question de l'art africain, de ses prémisses et de son évolution à travers le temps jusqu'à la colonisation. Les réalisateurs filment avec le sens du détail une série de sculptures artistiques de cette population jugée comme inférieure à l'homme blanc à l'époque. Ils la filment en gros plan et avec une manière qui permet de mettre en valeur toute la recherche esthétique qui émane de cet art. L'intrigue et la curiosité naissent en nous et nous sommes comme hypnotisés par cet art éloigné du nôtre et à l'originalité certaine. En soi, le documentaire démarre un peu dans l'innocence comme pour Afrique 50 et puis, arrivé dans la dernière partie du court-métrage, les critiques pleuvent. La dénonciation de la colonisation est faite de manière frontale. Ici point de scènes sur les massacres et mauvais traitements, Marker et Resnais filment de manière plus insidieuse la présence de l'homme blanc imposant sa culture au détriment de l'art nègre jugé obsolète. 

De façon plus surprenante mais qui, au fond, n'étonne pas tant que ça, on peut voir un certain attrait de la population envers ces peuples et indirectement, cela se ressentira sur leur culture. Né d'une volonté spontanée et d'un désir profond, l'art africain se transmute en une volonté de rendement et de marchandisation, imposé par l'homme blanc. Le souci du détail, l'originalité, le rêve sont bridés pour réaliser le plus de sculptures et pièces artistiques en un minimum de temps. Le dernier continent épargné par le capitalisme le subit de plein fouet. L'argent et une forme de loi du marché s'imposent. Les spectacles sont monnayés. Les nations, pourtant racistes, se servent de la puissance sportive des noirs pour briller à l'étranger. De l'hypocrisie s'ensuit une forme d'exploitation indirecte du peuple africain. Les religions se permettent aussi de nécroser l'art en mettant au monde un art bâtard nommé africo-chrétien, dénué de toute identité. Marker et Resnais dénoncent ce qu'ils appellent l'art cosmopolite. Un art dénué de toute identité, de toute spontanéité, de tout désir profond, déraciné de chaque peuple et de chaque culture. Un art qui se résume à un art de marché dont seule la culture de l'argent le désigne comme art.

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Les Statues Meurent Aussi est un témoignage d'une époque révolue. Un témoignage dérangeant sur les méfaits de l'homme blanc qui ne peut s'empêcher d'imposer son hégémonie néfaste sur des populations qui n'avaient pas besoin de vivre comme lui. La colonisation en prend pour son grade et n'épargne pas seulement le mode de vie de l'homme noir mais toute sa culture, son art et finalement les rouages de sa civilisation pour l'intégrer dans la grande machinerie capitaliste. Les cinéastes filment tout d'un point de vue extérieur sans vraiment prendre de parti bien tranché.
Leurs images parlent d'elles-mêmes et vont à l'essentiel. Les faits sont ce qu'ils sont : la colonisation est inutile et dangereuse. La manière de filmer, les cadrages et l'image sont d'autant un témoignage de deux grands réalisateurs et aucun faux pas n'est à noter. En revanche, on pestera sur des dialogues au début trop lourdauds et bobo sur le but de l'art africain. Fréquemment, on se questionnera si ce bel emballage littéraire ne cache pas au fond un vacuum qui aurait pu être dit autrement qu'avec des métaphores trop soutenues. En soit, l'idée n'était pas mauvaise mais quand les idées et métaphores artistiques s'enchaînent à un rythme de lecture d'une certaine vitesse, on risque de perdre le fil des idées et de rater certains sens bien profonds. C'est un peu dommage mais c'est bien là le seul réel reproche. 

En conclusion, Les Statues Meurent Aussi est dans la continuité de Afrique 50, à savoir un documentaire acide et virulent sur la société occidentale qui ne peut s'empêcher de coloniser, d'imposer son mode de vie et de balayer d'autres modes de vie qu'elle juge obsolète et non adaptés à sa pensée. En d'autres termes, une dictature insidieuse, jamais forcée mais placée petit à petit dans l'inconscient d'une population. Bref, un court-métrage important qu'il faudrait diffuser dans les études d'histoire ou d'art tout simplement. Encore un exemple de plus qui prouve que le cinéma peut avoir un but éducatif. Un formidable manifeste sur l'art africain qu'il est nécessaire de faire perdurer, hors de l'art cosmopolite et de marché qui ne pourra à terme que faire disparaître l'identité de chaque peuple. 

 

Note : 16/20

 

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