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Genre : Drame, romance (interdit aux - 16 ans)

Année : 1969

Durée : 1h24

 

Synopsis :

Un sculpteur aveugle enlève et séquestre dans son atelier un modèle pour la soumettre à l'empire des sens afin qu'elle devienne une statue idéale. Comprenant après plusieurs vaines tentatives qu'elle ne pourra fuir ce cauchemar, la victime est peu à peu attendrie et envoûtée par son bourreau.

 

La critique :

 

Après avoir chroniqué il y a un peu plus d'un mois le très bon Les Funérailles des Roses et récemment Onibaba, je vous propose de retourner avec moi au sein de la Nouvelle Vague japonaise qui n'a pas du tout déméritée les louanges des rares à s'y être essayé, en comparaison avec les courants cinématographiques que nous connaissons tous. Nagisa Oshima, Masahiro Shinoda, Yoshishige Yoshida ou encore Shohei Imamura sont autant de noms qui ont su s'imposer durablement dans ce courant plus difficile d'accès qu'il n'en a l'air. Nous pouvons dès lors rajouter Yasuzo Masumura qui s'illustra avec des oeuvres plébiscitées (façon de parler sachant la relative confidentialité de la chose) telles que L'Ange Rouge, Tatouage mais aussi le film d'aujourd'hui du nom de La Bête Aveugle.

Cinéaste extrêmement prolifique qui signa une soixantaine de films entre 1955 et 1984 et plus de 20 en tant que scénariste, il était considéré comme personnage progressiste car il exprimait sa volonté de peindre des personnages assumant dynamiquement leurs ego et leurs désirs. Une telle chose était alors proprement révolutionnaire au Japon, toujours hostile à la libération sexuelle. La Bête Aveugle n'échappe pas à cette thématique et est considérée aujourd'hui par beaucoup comme l'oeuvre la plus radicale du réalisateur. Au niveau de sa sortie, aucune information sur d'éventuelles polémiques ou une éventuelle censure, à l'exception d'une interdiction aux moins de 16 ans chez nous. Reste à voir maintenant si le film mérite toutes ses louanges. Maintenant passons à la critique.

 

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ATTENTION SPOILERS : Aki est modèle pour certains artistes. Un jour, elle fait la connaissance de Michio, un sculpteur aveugle dont l'oeuvre la trouble et suscite chez elle un début de mystère. Mais Michio est fasciné par les corps et en particulier par celui des femmes. Aidé de sa mère, Michio enlève Aki et la retient prisonnière. La jeune femme se donne à lui en pensant ainsi échapper au plus vite à une situation qu'elle pense être un piège machiavélique. Mais plus le temps passe, plus les rapports entre Michio et sa captive deviennent complexes, sadomasochistes, violents, torturés.

Voilà pour les hostilités d'un film loin de la romance niaise ou innocente à laquelle nous sommes habitués. Il est d'ailleurs assez étrange de voir que certains sites, notamment SensCritique, classe cette oeuvre dans la catégorie "horreur" alors que nous ne naviguons absolument pas dans ce registre, du moins pas dans l'horreur classique. Je vais être clair avec vous dès le départ. La Bête Aveugle est probablement l'un des plus grands films de toute l'histoire du cinéma japonais et l'un des plus bouleversants qu'il m'ait été donné de visionner à ce jour. Pourtant, si le synopsis laisse présager des rapports particuliers entre ce faux couple, on réalise vite que Masumura a été bien plus loin que cela.
Il confronte ainsi deux personnages que tout oppose. D'un côté, Aki est une jeune top model qui a l'usage de la vie mais qui se montre superficielle et assez froide. De l'autre, nous avons Michio, jeune sculpteur confidentiel qui souffrit d'une lésion du nerf optique à la naissance. Au contraire d'Aki, celui-ci ne se focalisera, malgré lui, que sur l'aspect sensoriel d'une personne. La beauté à ses yeux se reflète dans les courbes corporelles d'une femme, peu importe son visage. 

C'est quelque part l'occasion pour Masumura d'innover dans les critères de beauté d'une personne. Sa beauté physique ne résiderait pas sur le seul aspect physique que peut observer un voyant à première vue. Non la véritable beauté physique ne peut se percevoir que par le toucher témoignant de l'essence même du corps, de sa composition. La forme de l'enveloppe fait la beauté de la femme et non l'aspect de l'enveloppe. Une manière originale de percevoir les choses mais que l'on a bien du mal à refuser tant son argumentation et sa crédibilité impressionnent. Michio est un artiste passionné, qui vit de son art non pas par reconnaissance populaire mais pour son seul plaisir.
Cette mentalité permet d'amplifier la beauté du récit car l'art y est traité dans sa plus pure expression originelle, loin de la vision pécuniaire mais dans l'optique de la sublimation. Masumura fait de La Bête Aveugle une ode à l'art avec une vision différente de ce que auquel nous sommes habitués.

 

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Un deuxième point essentiel est qu'il est parvenu à créer de vrais personnages à la personnalité propre et très travaillée. Très vite, Michio apparaît encore comme un enfant avec ses manies, son adoration typiquement enfantine envers sa mère, sa naïveté envers les femmes et bien sûr son absence totale de plaisir charnel avec le sexe féminin. Masumura le traite comme un foetus qui n'a pas conscience de ses actes, qui ne connaît pas la diplomatie ou la séduction et est bien obligé d'en venir à des traitements pas très catholiques pour enlever et calmer Aki. Aki qui, dépassée par les événements, passera par toute une succession d'émotions différentes.
On retrouvera la terreur, le désespoir et même la manipulation. En effet, elle essaiera de manipuler la personnalité vacillante de Michio en faisant semblant de l'aimer pour baisser sa confiance et ainsi s'échapper du hangar transformé en atelier de sculpture d'où elle est enfermée.

Sans surprise, vous aurez dès lors deviné que La Bête Aveugle est un huis clos et se concentrera exclusivement sur les rapports proie/prédateur en oubliant le monde extérieur. Justement, ces rapports sont parfois flous et c'est là encore une preuve de toute l'intelligence de Masumura. Michio, vous l'aurez remarqué, est bien loin du sadique notoire ou du meurtrier compulsif. Il veut juste réaliser son rêve de créer la sculpture parfaite en se basant sur le corps d'Aki. Aki, à l'inverse, se jouera de lui, détériorera les relations avec sa mère et sera à l'origine d'un événement grave que je ne détaillerai pas ici. Du coup, on arrive à ne pas pouvoir détester Michio. Au contraire, on se retrouve touché et désemparé par sa grande sensibilité, son innocence et sa personnalité à fleur de peau.
L'événement grave sera le point de départ de la seconde partie. Ainsi, comptez que durant une bonne heure, nous jonglerons entre la fuite de Aki, des discussions ponctuées de méfiance ou en rapport avec la notion même de l'art. Les personnages se confieront aussi à certains moments. Certes, ça peut sembler rébarbatif dit comme ça mais le cinéaste captive notre attention de A à Z.

 

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La seconde partie, par contre, voit le récit renforcer davantage son intensité. Enfermée dans le hangar, elle sera frappée, humiliée mais progressivement, un syndrome de Stockholm pointera le bout de son nez et elle finira par éprouver une affection, un désir profond entre son tyran. Cloîtrés dans ce hangar, les perceptions de lieux et de temps disparaissent pour laisser la place à un amour naissant. L'obscurité d'où ne sortira plus Aki la rendra aveugle, à mesure qu'elle se fascinera de l'art du toucher et de la perception sensorielle. Ainsi, le film se transmute en un érotisme beau et sensuel qui bouleverse autant qu'il fascine le spectateur pris dans un tourbillon de multiples émotions.
Tout repère est bridé et seul leurs corps seront la seule importance pour Michio comme pour Aki. Cet isolement et cette obscurité finiront par les faire basculer dans une folie charnelle où ils seront à la recherche du plaisir extrême. Une chimère dont ils n'en sortiront pas indemne.

A la fin du visionnage, on ressort comme abasourdi par ce que l'on vient de voir. Rarement, une telle intensité amoureuse aura été retranscrite de manière si brillante et si déroutante. Et le long-métrage a déjà 48 ans au compteur, preuve de son avant-gardisme inouï. Masumura, en versant son film dans la violence la plus totale à la fin, malmène fortement le spectateur, sans ne jamais rendre vulgaire ou grossier les séquences en question. Une telle concentration d'émotions et de sentiments différents est pour ainsi dire quasi inédite dans la romance. La Bête Aveugle est, à peu de choses près, la quintessence même d'Eros et Thanatos. Nul doute que nous tenons là l'un des couples les plus marquants de toute l'histoire du cinéma.

 

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Au niveau de l'aspect physique, c'est tout autant admirable même si je viens d'apprendre qu'il y a une version noir et blanc et une version couleur. Bref, l'image est somptueuse, surtout dans sa version noir et blanc. Masumura filme avec grand soin ses personnages en les mettant bien en valeur sans jamais les filmer de manière vulgaire. On sera charmé aussi par le décor unique de cette antichambre, prélude d'un malheur inconditionnel, qui apporte un vrai plus à l'atmosphère si particulière et déroutante du récit. La bande sonore est habile et est là quand elle est nécessaire.
Et puis comment ne pas oublier ce casting unique avec
Eiji Funakoshi et Mako Midori, tout simplement impeccables dans leur rôle respectif ? On reste bluffé par la beauté de Midori qui n'a pas usurpé son statut de top model. N'oublions pas la mère interprétée par Noriko Sengoku, forcément éclipsée mais qui tire bien son épingle du jeu. Même ici, Masumura gère de main de maître son récit et s'il n'y avait qu'une seul reproche que l'on pourrait faire à La Bête Aveugle est que ça parle trop par moment. Il est dommage de voir que les personnages expriment un peu trop leurs envies et l'instant présent, notamment la séquence où Aki sonde la personnalité de Michio. Durant certaines séquences, la meilleure chose à faire aurait été de laisser les images s'exprimer, parler d'elles-mêmes pour faire ressortir davantage ce trait sensoriel.

Mais qu'importe, La Bête Aveugle est une merveille cinématographique qui mériterait de sortir de l'anonymat injuste dans laquelle elle se trouve. Véritable oeuvre d'art glorifiant la recherche esthétique et la pensée artistique, Masumura nous entraîne durant 84 trop courtes minutes dans les abîmes d'une relation atypique et à contre-courant de ce que l'on est habitué à voir. Une relation qui évoluera vers des profondeurs insoupçonnées qui malmèneront très certainement le spectateur. Pris dans la folie du toucher, le nouveau couple formé, lassé par les rapports classiques, chercheront à renforcer la puissance sensorielle via du BDSM de plus en plus violent, de plus en plus malsain mais sans jamais devenir racoleur ou putassier. La Bête Aveugle c'est avant tout une expérience sensorielle unique où terreur, désespoir, envie, crainte, espérance, plaisir et amour se mélangent en un maelström époustouflant.
Une poésie lancinante à la gloire de la recherche du plaisir. Cruel ? Certes ! Violent ? Sans nul doute ! Déprimant ? Evidemment ! Choquant ? Plus que ça ! Mais avant tout beau, terriblement beau.

 

Note : 18,5/20 

 

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