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Genre : Thriller, drame (interdit aux - 12 ans avec avertissement)

Année : 1971

Durée : 2h15

 

Synopsis :

Gengobei, un rônin, tombe amou­reux d'une gei­sha. Quand il apprend qu'elle doit être ven­due, il doit choi­sir entre ses sen­ti­ments et son devoir.

 

La critique :

Vous avez compris, on retourne à nouveau du côté du cinéma asiatique et plus précisément de la Nouvelle Vague japonaise, trop peu connue mais fourmillant de richesses insoupçonnées aux yeux du grand public comme des cinéphiles. Souvenez vous, j'avais chroniqué il y a un peu plus d'un mois, le très bon et polémique Les Funérailles des Roses qui narrait la vie de plusieurs travestis dans la société japonaise. Cette oeuvre désormais culte fut réalisée de la main de Toshio Matsumoto, un réalisateur qui n'est que peu cité quand on parle de ce courant. C'est dommage mais ce n'est guère étonnant quand on voit qu'il fut peu prolifique avec seulement 4 longs-métrages à son actif.
La chronique d'aujourd'hui va donc faire état de son deuxième film du nom de Pandemonium, connu également sous le nom de Shura ou encore Demons et sorti en 1971. C'est une adaptation d'un classique de théâtre du nom de Kamikakete Sango Taisetsu écrit par Tsuruya Namboku face auquel le cinéaste va prendre des libertés formelles. 

Sans surprise, on retrouve ce trait confidentiel qui fait que l'oeuvre d'aujourd'hui n'est que très peu connue et devrait malheureusement le rester. Impossible également de retrouver quelconque information de tournage, polémique ou anecdote sur ce film. Et comble de tout, la chance sera de rigueur pour ceux qui tiendraient à avoir une version avec des sous-titres français (merci encore T411 !). On savait que la Nouvelle Vague japonaise était peu accessible en raison d'un manque d'envie des producteurs à rééditer certaines oeuvres impossibles à obtenir en neuf.
Du coup, l'introduction sera courte pour ce chanbara étrange et expérimental, loin de la grandeur des oeuvres de Kurosawa. Il est temps de passer maintenant à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Afin de rejoindre le clan Enya, chargé de venger leur maître poussé au suicide, le rônin Gengobei doit reconstituer la somme de 100 ryo, dérobée en sa présence chez son maître, et ainsi retrouver son honneur en réintégrant le clan. Celui-ci vivant incognito dans une maison de Geisha afin de se protéger de ses ennemis, tombe rapidement amoureux de la belle Koman, une prétendue courtisane, qui lui jure fidélité éternelle. Celle-ci organise, sous l’impulsion de son mari Sangoro, une mise en scène afin de dérober l’argent que Gengobei a reçu de son fidèle serviteur. Se rendant compte de la supercherie, Gengobei devient animé d’une folie vengeresse envers le couple, déclenchant un drame aux proportions abyssales.

Dans l'inconscient, le chanbara est ce film où samouraïs victorieux se défient et combattent dans des batailles épiques et glorieuses, où l'honneur et la fierté font corps avec le samouraï. Ca c'était jusqu'à ce que Pandemonium pointe le bout de son nez. Déjà dans Les Funérailles des Roses, Matsumoto innovait dans le cinéma japonais et, deux ans plus tard, il récidive en redéfinissant les codes même du chanbara. Ainsi, le cinéaste lance les hostilités avec ce plan couleurs où l'on voit un soleil couchant pour laisser ensuite la place au film en tant que tel. Cette allusion ne nous dit qu'une seule et unique chose : c'est une plongée en plein cauchemar au coeur de la folie humaine qui nous attend.
Matsumoto détruit d'emblée les codes purs du chanbara car le héros, Gengobei, est un ronin déshonoré, loin du samouraï vertueux, s'offrant au plaisir de la chair avec une geisha dont il est amoureux. Elle aussi est amoureuse de lui mais tout ceci n'est qu'un masque derrière lequel se cache une manipulation pour s'emparer d'une grande somme et vivre heureuse avec son mari dont Gengobei ignore l'existence et qui n'est autre que son ami. Face à cette double trahison, un massacre se prépare. Vous l'avez davantage compris, nous sommes à des kilomètres de l'héroïsme type Kurosawa. Matsumoto écarte toute grande bataille, tout bon sentiment pour ne se centrer que sur un drame noir où tous les personnages, sans exception, sont sales.

Dans Pandemonium, il n'y a pas de bon ou de méchant et tous sont à mettre dans le même sac. Alors que celle qu'il croyait être sa femme est représentée comme vénale et manipulatrice, son ami sera représenté comme hypocrite et prêt à toutes les bassesses. Il n'y a aucune sympathie qui ne se dégage du visionnage et ce n'est pas Gengobei qui fera exception. Certes, une empathie sera là quand on se rend compte qu'il a été dupé mais celui-ci, basculant dans une folie meurtrière, se montrera effrayant et dénué de la moindre humanité. Pandemonium, c'est avant tout l'illustration du désespoir et de la vengeance personnelle. Autant être clair, si le chanbara n'a jamais été considéré comme un genre violent, ce film remet vraiment les pendules à l'heure et s'illustre sans problème comme le chanbara le plus violent réalisé à ce jour. Le thème de la vengeance personnelle en est déjà un bon exemple mais pas seulement, car c'est tout le traitement derrière qui confère cette aura si démoniaque au film. 

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La violence tant physique que psychologique est présente, palpable et prend le spectateur par la gorge. On a affaire à une violence exacerbée avec des ralentis un peu à la Peckinpah. Le sang fuse, gicle, s'étale sur les corps ou les décors environnants. Les meurtres sont d'une brutalité rare et bestiale. Personne n'est épargné, pas même les enfants. Pandemonium c'est un peu cette représentation cinématographique de la haine pure et du carnage qui en résulte. Encore près de 50 ans plus tard, certaines scènes restent hard et fort dérangeantes. Il y aura même intégration d'une séquence d'épouvante où Gengobei fait face à des hallucinations de cadavres ensanglantés.
On est surpris par le traitement osé dont fait preuve le réalisateur alors que nous sommes au tout début des années 70 et que la libération des moeurs ne s'était pas encore démocratisée au Japon. Mais ce n'est pas tout d'offrir du sang. A côté, Matsumoto a exercé un gros travail sur l'ambiance et confirme sa réputation de cinéaste innovant. A la différence de sa première oeuvre clinquante et au noir et blanc clair, on se retrouve ici avec une image très sombre où le noir est accentué car l'entièreté du film ne se déroulera que de nuit. Aucun éclairage additionnel n'est de mise. Nous sommes plongés dans une obscurité oppressante et cela renvoie immanquablement au soleil couchant, prélude au cheminement ténébreux de Gengobei. 

Les décors sont épurés et réduits à leur plus simple appareillage. Aucune chaleur ne se dégage des décors, ce qui renforce davantage le trait malsain et fort dérangeant du récit. Matsumoto a mis en place une véritable atmosphère anxiogène bousculant le spectateur pris dans les méandres de la cruauté humaine. Pourtant, malgré cette tonalité glaciale, on ne peut que se coucher devant la beauté des décors filmés de main de maître et où les personnages semblent ne faire qu'un avec l'obscurité vu que chaque plan sur l'un ou l'autre ne mettra jamais en évidence leur corps entier.
Ceci voudrait il dire que l'obscurité est maîtresse des personnages ? Même en jouant sur la manière de filmer, la condition humaine en prend un coup. Cette façon de filmer n'est pas sans rappeler une certaine forme d'expressionnisme. Quoi que l'on en dise, il est nécessaire d'indiquer que  Pandemonium est un film plus difficile d'accès qu'il n'en a l'air et cela ne s'arrêtera pas là. Dans Les Funérailles des Roses, la mise en scène était frivole et sujette à divers délires. Ici, bien que nous soyons loin des extravagances techniques de son premier film, diverses expérimentations sont de mise avec des passages filmés avec différents points de vue. On peut citer la séquence de la révélation de la supercherie ou celle au tout début avec ce Gengobei courant dans les ténèbres. 

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Pandemonium accumule les faux départs, les scènes se répétant presque à l'identique, la matérialisation onirique des envies meurtrières profondes de notre anti-héros, comme cette scène de la mort violente par empoisonnement du couple. Un trouble se crée dans l'esprit du spectateur face à ces audaces narratives amplifiées par différents inserts temporels et d'autres annonciateurs d'un drame tel cet insert où il est écrit "Ce monde est un véritable bain de sang". La mise en abîme de la révélation de la supercherie est l'exemple le plus frappant du film et cela trouble notre perception de la réalité qui ne disparaîtra jamais totalement. Est ce la réalité ou tout ceci n'est-il qu'illusion ?
Pandemonium n'est pas seulement audacieux dans ses thématiques traitées mais aussi dans la manière de les mettre en scène. Le deuxième niveau de lecture est bel et bien là et se répercute aussi sur le titre du film. Pandemonium étant la capitale imaginaire des Enfers mais souvenez vous que le film était aussi connu sous le nom de Shura. Shura renvoie à la sphère de la jalousie et de la haine, une des six voies de purification de l'Enfer bouddhiste. On peut donc clairement voir que le film est plus profond qu'il n'en a l'air et ne repose pas simplement sur un exutoire sans fond. 

Cet exutoire peut aussi rappeler une certaine forme de crise sociétale où l'individu s'est désincarné de ses valeurs et n'est régi que par l'impulsivité et la violence. C'est en quelque sorte prouvé par le fait que les personnages sont éloignés de la morale bouddhiste. L'autre titre du nom de Demons pourrait renvoyer au fait que tous les personnages sont mauvais et que Gengobei, cherchant à exorciser ses propres démons intérieurs, va semer la mort autour de lui et devenir lui-même un démon surpassant la malfaisance des personnages qui l'ont trahi. Il ne fait aucun doute que nous tenons là une oeuvre infiniment profonde, métaphysique et peut-être même eschatologique qui nécessiterait plus qu'une simple chronique pour être pleinement cerné.

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Comme j'ai dit avant, si l'on se base d'un point de vue esthétique, le long-métrage se pare d'une belle image légèrement évanescente ainsi que d'une bande sonore sombre et lourde écrasant le spectateur, en même temps qu'elle amplifie l'objectif initial du film de matérialiser l'obscurité de l'âme humaine. Au niveau du casting, on est bluffé par la prestation de Katsuo Nakamura, impeccable dans le rôle de ce ronin ivre de vengeance. Yasuko Sanjo dans le rôle de Koman est parfaite en tant que femme manipulatrice et Jûrô Kara est tout aussi bien dans la peau de ce Sangoro hypocrite, lâche et manipulateur. Même ici, Matsumoto a su gérer son cahier de charge et nous propose de la très grande qualité.

En conclusion, Pandemonium est sans conteste un très grand film qui mériterait largement d'être sous le feu des projecteurs tant la qualité est au rendez vous. A travers une histoire de vile trahison, Matsumoto met brillammant en forme la vengeance personnelle, la folie qui en résulte et les conséquences sur la destinée de l'anti-héros et de ceux qui en sont sa cible. Servi par une ambiance malsaine et désespérée, le film nous attrape par la gorge et nous tient en laisse durant ses 135 minutes passant comme une lettre à la poste. Le visuel très noir et la mise en scène proche de l'expérimental font des merveilles pour ceux qui accepteront l'audace. Pandemonium, c'est la définition même d'une effroyable descente aux enfers où tout espoir et happy-end sont purement annihilés.
La colère, la fureur, le désespoir, la rage et l'envie de meurtre condensés en un seul film. Une véritable oeuvre choc qui mériterait amplement sa place dans la liste emblématique et très prisée des films chocs et violents du blog. Une claque inattendue nous laissant comme quasi abasourdi à la fin du visionnage devant la noirceur d'un long-métrage qui n'aurait pas usurpé une interdiction aux moins de 16 ans. Certes, Les Funérailles des Roses est un excellent film mais d'un point de vue personnel, Pandemonium est le chef d'oeuvre absolu du réalisateur. Hautement recommandable mais à réserver à un public averti.

 

Note : 18/20

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