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Genre : anticipation, inclassable
Année : 1979

Durée : 2h43

Synopsis : Dans un pays et une époque indéterminés, il existe une zone interdite, fermée et gardée militairement. On dit qu'elle abrite une chambre exauçant les désirs secrets des hommes et qu’elle est née de la chute d'une météorite, il y a bien longtemps. Les autorités ont aussitôt isolé le lieu, mais certains, au péril de leur vie, bravent l’interdiction. Leurs guides se nomment les «stalker», êtres déclassés, rejetés, qui seuls connaissent les pièges de la zone, en perpétuelle mutation

La critique :

Parmi les plus grands cinéastes de l'histoire du Septième Art, les cinéphiles citeront probablement le nom d'Andreï Tarkovski, un réalisateur soviétique né en 1932 et décédé en 1986 d'un cancer du poumon. Andreï Tarkovski, c'est avant tout une autre façon d'envisager le cinéma à travers des angles tout d'abord politiques et idéologiques (L'Enfance d'Ivan en 1962), puis sous des consonances mystiques, spirituelles, métaphysiques et même cosmologiques.
De facto, le cinéma d'Andreï Tarkovski s'adresse à une certaine intelligentsia et se situe à des années-lumière d'un cinéma actuel engoncé dans ses atermoiements et dans des pellicules beaucoup trop formatées pour séduire sur la durée. Parmi les plus grands chefs d'oeuvre de Tarkovski, les cinéphiles les plus avisés citeront aisément Le Sacrifice (1986), Andreï Roublev (1966), Le Miroir (1975) et Solaris (1972).

Vient également s'ajouter Stalker, sorti en 1975, et qui constitue le deuxième film anticipationnel d'Andreï Tarkovski. D'ailleurs, on pourrait considérer Stalker comme la suite logique de Solaris même si le film ne propose pas de périple spatial. En outre, il s'agit plutôt d'un voyage dans les confins de l'âme et de la conscience humaine. A l'origine, Stalker est l'adaptation libre d'un opuscule éponyme d'Arcadi et de Boris Strougatski. En outre, le tournage du film ne sera pas une sinécure.
Tourné principalement devant la centrale électrique de Tallinn, la capitale de l'Estonie, le long-métrage est émaillé par de nombreux incidents. Pour la photographie du film, par ailleurs somptueuse et magistrale, Tarkovski dispose de pellicules Kodak dernier cri. Hélas, à l'époque, le cinéma soviétique n'est guère accoutumé à cette nouvelle technologie. 

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Ainsi, la majorité du film est tronquée et même détériorée, au grand dam de Tarkovski qui doit alors s'atteler à la tâche. Le metteur en scène mettra plus d'une année à rectifier les nombreuses aberrations, criant au complot contre certains contempteurs soviétiques. Furibond, Tarkovski remplacera même son photographe en cours de tournage, accusant ce dernier de l'avoir usurpé. Le tournage de Stalker se déroule donc dans une ambiance de suspicion et de paranoïa.
La distribution de Stalker réunit Alexandre Kaïdanovski, Alissa Freindlich, Anatoli Solonitsyne et Natacha Abramova. Attention, SPOILERS ! Quelque part... à une époque inconnue... Que s’est-il passé sur cet univers où ne règne que la désolation ? Ruines inondées, brume, froideur, contrastant avec cet endroit étrange, cerné de barbelés et de miradors, étroitement gardé : La Zone.

Région mystérieuse d’où une armée n’est jamais revenue, mais qui abriterait une maison renfermant une Chambre comblant les vœux de l’homme qui y pénètre. Cet endroit, seuls les Stalkers, ces guides, passeurs, contrebandiers, osent s’y aventurer. L’un d’entre eux, accompagné de deux clients, un écrivain et un savant, entreprend ce périlleux voyage. Que cherchent-ils dans ce paysage idyllique ? Quelque chose... pour le Stalker la guérison de sa fille : pour l’écrivain l’inspiration ?
Ensemble, ils atteignent la Chambre, cœur profond de La Zone. Qu’ont-ils découvert ? Peut-être eux-mêmes... Autant l'annoncer de suite. 
Stalker est une oeuvre définitivement, profondément et intrinsèquement ésotérique, une sorte de juxtaposition entre l'univers autocratique du roman 1984 (George Orwell, 1948), le mysticisme chrétien et païen et un univers influencé par la littérature de Dostoïevski. 

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Si Stalker flagorne le genre anticipationnel, il demeure néanmoins une oeuvre totalement inclassable et une expérience à part entière pour quiconque aime le "cinéma". Un terme à guillemeter à l'aune de ce Stalker qui doit se vivre comme une oeuvre teintée de philosophie et de cosmologie, soit comme une sorte d'autoscopie mentale conviant ses personnages (trois au total : le Professeur, l'Ecrivain et le "Stalker", soit littéralement le "chasseur furtif et silencieux") et même le spectateur à sonder les mystères ineffables de l'âme, de la conscience, de l'inconscience et de sa propre existence.
A l'instar des trois principaux protagonistes, le spectateur avisé devra, en fonction de son intellect et de son niveau de conscientisation, s'approprier le film d'Andreï Tarkovski. C'est sûrement pour cette raison que Stalker crée, bon gré mal gré, cette sensation de malaise tout au long de ces deux heures et 43 minutes de bobine.

De surcroît, il se dégage du film une impression de malaise renforcée par une atmosphère éthérée, esseulée, sensorielle et cérébrale. De facto, chacun pourra déceler, ici et là, les thèmes qui lui sont personnels. Ainsi, certains y verront une oeuvre futile et volubile sur le degré de conscience humaine, en sachant que ce niveau d'introspection reste limité par nos émotions, nos pensées et surtout par nos pulsions archaïques et reptiliennes. D'autres le percevront comme un chef d'oeuvre unique et un film qui dépasse largement l'expérience même du cinéma. 
En l'occurrence, difficile de ne pas voir dans ce Stalker une oeuvre visionnaire et eschatologique. En effet, cinq ans plus tard, l'Ukraine sera frappée par la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, avec ses écueils, ses ravages et ses corollaires.  

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Or, dans Stalker, tout laisse apparaître une société humaine tuméfiée, canonisée, arpentant des rues en désuétude mais toujours solidement gardées par des policiers, et un monde que l'on imagine totalitaire. Dans cet univers en pleine décrépitude, les individus cherchent une nouvelle raison d'espérer, de croire... Justement, la rumeur évoque l'écrasement d'une météorite à l'origine de l'existence d'une "Zone" (je renvoie au synopsis), un endroit inconnu qui exaucerait les voeux les plus chers. 
Hélas, ceux qui s'y sont aventurés n'en sont jamais revenus. Andreï Tarkovski étaye cette impression de société post-atomique via des décors obombrés et à l'agonie, finalement à l'image de ses trois principaux protagonistes. 
En se rendant vers la Zone, l'Ecrivain, le Professeur et le Stalker aspirent à la félicité. Une chimère.

Ainsi, Tarkovski scinde son film en deux parties bien distinctes. Le monde humain, qui correspond à un niveau de conscience totalement vain et néantisé, est tourné en noir et blanc. A contrario, la Zone est filmée en couleurs comme pour marquer le réveil de la conscience vers de nouvelles aspérités. A ce sujet, l'identité et la personnalité du Stalker, considéré comme un guide, sont mises à rude épreuve. Sur place, les trois hommes découvrent un paysage étrangement boisé dans lequel ne subsiste aucun homme, si ce n'est une nature primordiale et verdoyante, révélant peu à peu ses anfractuosités.
Une façon comme une autre d'inviter nos trois convives à une introspection à la fois mentale, philosophique et métaphysique. La Zone, c'est finalement la rémanence et la réminiscence d'une animalité qui gouverne l'Homme depuis la nuit des temps. 

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Ainsi, chaque protagoniste est convié à fabuler sur la vacuité de sa propre existence, mais aussi sur l'utilité d'un tel périple. Par exemple, le Stalker est-il réellement ce guide prodigue, philanthrope et magnanime ? Ou alors une sorte d'usurpateur lui-même dépassé par les mystères qui nimbent cette fameuse zone ? L'Ecrivain lui aussi réflexionne, tergiverse et s'interroge. Que restera-t-il de son oeuvre et de sa trace dans la Mémoire humaine ? A travers ce personnage, Tarkovski se questionne lui-même sur sa propre empreinte, heureusement indélébile.
Mais Stalker, c'est aussi cette introspection sur nos appétences. En résumé, il y a ce que nous désirons et la réalité morbide de ce désir. Et c'est précisément ce que révèle la Zone, à savoir l'archaïsme et la primalité de ce désir. De facto, Stalker s'apparente à un pamphlet sur la nature humaine. 
En outre, difficile d'en dire davantage. Vous l'avez donc compris. Avec Stalker, Andreï Tarkovski brasse de nombreuses thématiques qui outrepassent largement notre intellect ainsi que notre niveau d'introspection ; le réalisateur questionnant les énigmes de notre vaste univers, ainsi que celles de notre inconscience. 
La Zone ne serait qu'une création mentale et consubstantielle à l'esprit humain, à notre besoin intarissable de "croire". A moins que cette Zone ne soit justement bien réelle... Mais tout dépend de ce que chacun entend par "réel" tant justement l'esprit est subjectif et malléable, ouvrant ainsi une infinité de possibilités. Enfin, si quelqu'un a compris quelque chose à cette chronique, qu'il me téléphone de toute urgence...

Note : ?

sparklehorse2 Alice In Oliver