2_Soeurs

Genre : Drame, thriller, épouvante, horreur (interdit aux - 12 ans)

Année : 2003

Durée : 1h50

 

Synopsis :

Su-Mi et Su-Yeon, deux soeurs, rentrent chez elles. Leur belle-mère les accueille mais Su-Mi l'évite volontairement et Su-Yeon semble en avoir peur. Un jour, le frère de la marâtre et sa femme leur rendent visite. Pendant le dîner, elle aperçoit un fantôme et des événements étranges se produisent. Le fantôme d'une petite fille hante en effet la maison. Les oiseaux meurent. Persuadée que leur mort est due aux agissements de Su-Yeon, la belle-mère l'enferme dans un placard. Le conflit entre la marâtre et les deux jeunes soeurs ne fait que commencer.

 

La critique :

Et une fois de plus, Cinéma Choc voit l'arrivée d'un nouveau film coréen (du Sud entendons nous car aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a bel et bien un cinéma nord-coréen) enrichissant davantage son catalogue. On ne va pas revenir à nouveau sur le leitmotiv habituel de ce cinéma face au cinéma américain actuel aseptisé au possible. Souvenez vous, j'avais chroniqué il y a un bout de temps I Saw The Devil, soit l'un des thriller les plus célèbres du pays qui a même réussi à être connu du grand public par chez nous. Ce classique fut réalisé de la belle plume de Kim Jee-woon mais vous aurez bien compris que ce n'est pas son seul film. Sa carrière démarra en 1998 avec The Quiet Family mais 2 Soeurs sera définitivement le film qui lui permettra de se forger une sérieuse réputation à l'étranger.
Fait prouvé avec le thriller à succès A Bittersweet Life, sorti en 2006. Enfin, en ce qui concerne son dernier bébé, The Age of Shadows, il faut avouer que nous sommes loin de la renommée de certaines de ses oeuvres, du moins pour l'instant.

Avant tout, 2 Soeurs est une adaptation d'un conte populaire coréen intitulé Janghwa et Hongryun qui signifie en français "Rose et Fleur Lotus". Les deux héroïnes du film, Su-Mi et Su-Yeeon, portent les nom de ces deux fleurs. Ce récit fut créé par un conteur anonyme et transmis oralement au fil des siècles. La popularité de ce conte est telle que durant le XXème siècle, l'histoire fut adaptée à la télévision, sur scène et cinq fois au cinéma avant la version de Kim Jee-woon.
Le réalisateur dira s'être inspiré de trois films notables, à savoir Pique-nique à Hanging Rock, Créatures Célestes et Signes, soit des films loin du navet insipide. Bref, on a là des influences notables, un réalisateur de talent et une histoire au synopsis diablement intéressant. En gros, tout ce qu'il faut pour être comblé. Nous pouvons maintenant passer à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : De retour après une longue absence, deux soeurs, Su-Mi et Su-Yeon, s'installent dans la demeure de leur père et de leur belle-mère, Eun-Joo, ravissante jeune femme qui cache sous ses airs courtois une volonté de fer. Rapidement, les relations s'enveniment entre les adolescentes et leur marâtre, et les conflits se font quotidiens. Tandis que la cadette semble terrifiée par Eun-Joo, l'aînée subit des visions de cauchemar, mettant en scène un mystérieux fantôme. Un soir, un dîner de famille se finit en catastrophe. Eun-Joo, excédée par l'attitude des deux soeurs, enferme la cadette dans un placard. Débute un affrontement meurtrier entre Su-Mi et Eun-Joo.

Vous l'avez compris, après lecture du synopsis, que nous ne serons pas là pour nous fendre la poire devant cette oeuvre. Déjà dans The Quiet Family, Jee-woon traitait du dysfonctionnement familial sauf qu'il optait pour la thématique de l'humour noir. Ici, oubliez toute forme d'humour car le réalisateur a décidé de traiter son histoire de manière beaucoup plus sombre. Pari largement réussi car 2 Soeurs est un peu le genre de film qui risque de miner le moral des troupes à la fin du visionnage. Le thème de la maltraitance au sein d'une famille recomposée n'est pas le thème le plus facile à traiter, en plus d'être pas mal tabou chez nous. En cause, les 3 vieux adages de notre époque cinématographique moderne : Bien-pensance, happy-end et "on ne touche pas aux enfants".
Là, Jee-woon balaie ces adages et transpose son récit au beau milieu d'une campagne éloignée de tout et où se dresse un immense manoir. Dès le début, le cinéaste crée un milieu austère avec cette maison familiale menaçante alors qu'elle devrait être normalement rassurante. Dans cette maison, les rayons du soleil ne sont guères souvent au rendez-vous, les couloirs sont longs et serrés, en plus d'avoir cette impression qu'ils semblent être sans fin.

Dans cette atmosphère anxiogène, Jee-woon met en scène un père désintéressé et éloigné de sa progéniture alors que la belle-mère se montre plus présente dans la vie des jeunes filles. Plus présente mais surtout plus étouffante, alors que les deux soeurs sont directement hostiles et même terrifiées lors de leur rencontre pour le moins glaciale et sous tension. Alors oui, on pourrait s'attendre à un drame au traitement rudimentaire et déchirant mais la grande force de 2 Soeurs réside dans son traitement original où, au drame psychologique, s'additionne l'épouvante, ce qui apporte un trait très personnel et "cinéma d'auteur" au récit. Après la rencontre et dans une scène de repas tout autant malaisante, le surnaturel va rejoindre rapidement le film et l'envelopper durant toute la durée.
Au menu, fantômes et apparitions cauchemardesques. Si vous avez été biberonné au film d'horreur américain contemporain, nul doute que 2 Soeurs risque de vous foutre une bonne tarte dans la gueule. Jee-woon sait maîtriser habilement l'épouvante et nous sert à de nombreuses reprises, des séquences impressionnantes et à même de déclencher une belle horripilation. La séquence de la fille sous l'évier étant probablement la plus représentative.

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En soit, on connaît tous ces films d'horreur ne se basant que sur les screamer pour impressionner le grand public alors que l'ambiance et la tonalité du film sont tout à fait quelconques mais 2 Soeurs ne boxe pas dans cette catégorie. Il n'y aura qu'à de rares reprises, l'utilisation de screamer car tout se jouera dans l'ambiance franchement malsaine et oppressante. Mais si tout ceci est un pilier très important, ce n'est pas le pilier central qui réside ni plus ni moins que dans son scénario. Un scénario loin du déroulement scénaristique conventionnel qui nous fait poser notre cerveau.
Jee-woon met en place un scénario complexe et tout aussi labyrinthique que le manoir et qu'on se le dise, le résultat est là mais ne plaira peut-être pas à tout le monde. Rapidement le trouble naît dans notre esprit car le cinéaste modifie les perceptions de la réalité et le rationnel via cette dimension horrifique. 2 Soeurs est le film qui nécessite une attention permanente et une grande implication pour obtenir les nombreuses clés de compréhension du récit. Du coup, autant le dire, un seul visionnage n'est pas nécessaire pour bien cerner toutes les facettes. Si on se doutait un peu que quelque chose ne tournait pas rond et qu'un cliffhanger allait apparaître, celui-ci est largement efficace pour surprendre son public. Bon, ne vous attendez pas à ce que j'aille plus loin car on a là un film qui ne nécessite pas d'être trop raconté afin d' être bien vécu.

Le scénario est puissant et remplit son objectif d'une dénonciation de l'enfance gâchée et malmenée de deux fillettes qui n'ont rien demandé pour subir un tel sort. Inutile de vous attendre au moindre pet de happy-end et c'est tant mieux car un tel drame n'aurait pas eu le même impact si tout se finissait bien arrivé à la fin. La tristesse et le désespoir sont présents et palpables au sein d'une tragédie familiale de grande ampleur qui pourrait laisser un goût amer en bouche à certains, arrivé à la fin du visionnage. Pourtant, là où le bat blesse, c'est dans la mise en scène que certains risquent de trouver un peu mollassonne sur les bords. Les séquences rythmées et de tension sont nombreuses mais on a quand même au rendez vous plusieurs scènes quelque peu léthargiques hachant l'intensité du visionnage.
C'est assez dommage car un tel récit doit agripper son spectateur par la gorge de A à Z sans ne jamais le lâcher. Au final, il s'agit bien là du seul défaut que l'on peut pointer du doigt car Jee-woon est pourvu d'un grand professionnalisme.

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Et j'en viens à l'aspect physique du film qui tient plus que bien la route. On retrouve un véritable travail sur l'esthétique des décors qui sont à ravir via de beaux effets de lumière et un grand panel de couleurs. On jongle fréquemment entre ce type de décors et des décors beaucoup plus obscurs mais tout aussi intéressants à regarder. La bande sonore est savamment dosée et sait faire grimper la tension dans les moments critiques. On appréciera aussi la manière de filmer avec cette caméra suivant les personnages dans les couloirs, un peu dans le style Shining. Enfin, la prestation des acteurs est on ne peut plus convaincante avec au casting Lim Soo-jung, Moon Geun Young, Yum Jung-ah et Kim Kap-soo. Si ce dernier, dans le rôle du père, est pas mal apathique, les trois autres actrices gèrent plus que bien la situation et incarnent pleinement leur personnage.
On se souviendra de Jung-ah et ses yeux vifs et acérés sans oublier Soo-jung et Geun Young touchantes dans le rôle de ces filles oppressées et au regard terrifié. A tout point de vue, le résultat est plus qu'honorable.

En conclusion, 2 Soeurs est encore et encore une autre grande réussite du cinéma coréen qui n'a plus rien à prouver dans son professionnalisme à gérer tant le drame que le thriller, le policier et l'épouvante. Lançant directement les hostilités dès le début du visionnage, Jee-woon garde en permanence l'attention du spectateur faisant face à un drame familial dur, éprouvant et, disons le, affreux quand on parvient à agencer correctement un récit traité sous forme d'une mise en abîme, un peu dans le style de Mulholland Drive, en (beaucoup) moins expérimental. Un style scénaristique qui ne plaira pas à tout le monde et qui n'est de sorte pas adapté à ceux qui veulent poser leur tête sans réfléchir.
Si on pourra pester sur une mise en scène hachée dans son intensité et parfois un peu trop contemplative, on ne peut que féliciter Jee-woon de faire de 2 Soeurs un souffle dans le paysage cinématographique. Oui, on tient là un film asiatique dit "hybride" car, malgré son climat sérieusement effrayant sur les bords, il ne peut être associé ni au cinéma fantastique, ni au cinéma d'horreur. 2 Soeurs, c'est la représentation du drame psychologique sur l'enfance détruite, la perte de l'innocence, l'incapacité à faire face aux fantômes du passé et l'insurmontable. Un film tout ce qu'il y a de plus recommandable, à défaut d'être un chef d'oeuvre.

 

 

Note : 15/20

 

 

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