Paradis_pour_tous

Genre : drame, inclassable, fantastique
Année : 1982

Durée : 1h50

Synopsis : Alain devient le cobaye d'un médecin qui a inventé un traitement pour combattre les états dépressifs et rendre les gens parfaitement heureux. 

La critique :

A la fois cinéaste, romancier, scénariste et producteur, Alain Jessua démarre sa carrière cinématographique en 1956 via un court-métrage, Léon la Lune, immédiatement remarqué dans les festivals. A l'époque, certains critiques apprécient déjà son style sarcastique. Par la suite, le réalisateur enchaîne les longs-métrages, notamment La Vie à l'envers (1964), Jeu de massacre (1967), Traitement de choc (1973), Les Chiens (1979), ou encore Frankenstein 90 (1984).
Vient également s'ajouter Paradis pour Tous, sorti en 1982. Ce drame, qui oscille entre la tragédie, le fantastique et le registre anticipationnel, a un vrai parfum mortifère puisque Patrick Dewaere met fin à ses jours en juillet 1982, soit un mois avant la sortie du film. L'acteur a connu la gloire et la consécration avec Les Valseuses (Bertrand Blier, 1974), un film dans lequel Dewaere incarne Pierrot, un jeune paumé qui multiplie les déprédations avec Jean-Claude (Gérard Depardieu) et Marie-Ange (Miou-Miou).

Après Les Valseuses, Patrick Dewaere est abonné à des rôles de personnages dépressifs. Une façon comme une autre de révéler ses propres fêlures. Impression corroborée par plusieurs films notables et notoires, entre autres La Meilleure façon de marcher (Claude Miller, 1976), F... comme Fairbanks (Maurice Dugowson, 1976), Coup de Tête (Jean-Jacques Annaud, 1979), Série Noire (Alain Corneau, 1979), ou encore Un Mauvais Fils (Claude Sautet, 1980).
Hélas, Paradis pour Tous n'échappe pas à cette dialectique puisque Patrick Dewaere interprète derechef un individu neurasthénique, Alain Durieux, qui échoue lors de sa tentative de suicide. Evidemment, les fans de Patrick Dewaere y voient un film tristement prémonitoire. En outre, Paradis pour Tous, au-delà de son aspect funeste, se soldera par un bide commercial, totalisant péniblement les 550 000 entrées dans les salles.

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Durant le tournage, l'ambiance est particulièrement austère. Alain Jessua déplore l'attitude désinvolte de Patrick Dewaere qui passe son temps à s'aviner avec Philippe Léotard. Bientôt, le reste du casting vilipende à son tour le comportement véhément du cinéaste. En l'occurrence, c'est surtout pour la pécune que Dewaere accepte de tourner dans Paradis pour Tous. Pourtant, cette condescendance n'est qu'un leurre, un simulacre. Ce rôle de psychasthénique, soudainement miraculé par un traitement médical et psychiatrique, le passionne. A travers ce nouveau personnage, Patrick Dewaere espère trouver sa propre thérapie et panser ses propres cicatrices, hélas indélébiles.
Parmi le reste du casting, on trouve également Fanny Cottençon, Jacques Dutronc, Stéphane Audran, François Dyrek, Anna Gaylor et Jean-Paul Muel.

Attention, SPOILERS ! (1) Alain Durieux est dépressif. Il consulte le docteur Valois qui lui prescrit une nouvelle thérapie née de ses recherches : le « flashage ». Il s'agit, pour tout résumer, de ' couper le nerf de l'émotion '. Durieux renaît à la vie, une vie toute rose dont il ne perçoit définitivement plus la moindre grisaille. Un monstre est né autour duquel le malheur fait la ronde. On apprend bientôt que les " flashés " sont assez pour former une communauté, leur bonheur radieux fait des envieux. Les postulants sont désormais innombrables. 
Valois mesure l'horreur de son invention. Lâchement, il choisit de se flasher aussi. L'épouse de Durieux devra y passer à son tour. Durieux, victime d'un accident, ne quittera plus son fauteuil roulant ultra perfectionné mais roulera mieux encore leur ménage à trois dans une félicité immuable, la tête vide de toute angoisse, de tout doute, de toute sensibilité (1).

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A travers le portrait d'Alain Durieux, Alain Jessua tance et admoneste une société lucrative, capitaliste et hédoniste qui façonne un individu moderne, mécanisé et émotionnellement régulé pour ne plus être sermonné par ses sentiments. Certes, le traitement médical et thaumaturgique fonctionne à merveille sur Alain Durieux, désormais méconnaissable pour son entourage. Pourtant, l'introduction du film, qui commence par la tentative de suicide de Patrick Dewaere (sic...), augure un long-métrage tragique et dépressif. En outre, Paradis pour Tous offre un rôle un peu différent au comédien.
Pour une fois, Dewaere incarne un type heureux de vivre. Mais cette béatitude a un prix. A travers le parcours et les pérégrinations d'Alain Durieux, Alain Jessua narre un processus de déshumanisation et de dépersonnalisation qui guette tous ces individus égotistes formatés par la société consumériste, bref tout le monde, quoi !

Ainsi, Alain Durieux se moque éperdument du sort de son collègue, de sa femme et encore plus de son proche entourage. De facto, Paradis pour Tous est la parfaite antithèse de Les Valseuses. Dès 1982, Alain Jessua a parfaitement cerné tous les effets délétères de cet eudémonisme ad nauseam. Patrick Dewaere aussi. Celui qui badinait avec Gérard Depardieu en insultant les flics et en crachant sur cette société de naguère (celle d'avant 1968) n'est plus cet histrion du passé, mais un homme en mal de vivre, probablement dépassé et traumatisé par ses rôles d'anxio-dépressif au cinéma.
C'est avec un sourire forcé et au coin des lèvres que le comédien, alors au faîte de sa gloire, passera l'arme à gauche... Paradis pour Tous possède donc de solides arguments pour justifier son visionnage. Tancé et répudié en son temps, le film n'est cependant pas exempt de tout reproche. 
Alain Dewaere semble lui-même parfois aspiré par ce personnage iconoclaste et indifférent au monde qui l'entoure. Même les protagonistes secondaires ne parviennent pas à transcender une mise en scène beaucoup trop théâtrale et famélique, à l'image de Fanny Cottençon et de Jacques Dutronc, assez soporifiques par ailleurs.
Seul Philippe Léotard, la tête encore engoncée dans le vin et l'abus de stupéfiants, sauve l'interprétation de l'indigence intégrale. Paradis pour Tous signe donc l'ultime révérence de Patrick Dewaere alors que l'acteur devait incarner le boxeur Marcel Cerdan dans Edith et Marcel.

Note : 12/20

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(1) Synopsis du film sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradis_pour_tous