Tenemos-la-carne

Genre : inclassable, trash, expérimental (interdit aux - 16 ans)
Année : 2016

Durée : 1h19

Synopsis : Lucio et sa sœur Fauna déambulent dans un Mexique en ruine à la recherche de provisions. Dans un bâtiment abandonné et dévasté, ils rencontrent un homme qui va les entraîner dans un torrent de perversités, de violence et de folie. 

La critique :

En fait, cela fait déjà quelques années que le cinéma d'horreur mexicain parvient à s'exporter en dehors de ses frontières. Des films tels que Don't be afraid of the dark (Troy Nixey, 2010), Borderland (Zev Berman, 2007), Atrocious (Fernando Barreda Luna, 2010), ou encore plus récemment La Région Sauvage (Amat Escalante, 2016) ont connu une certaine gloriole par l'intermédiaire du DTV (direct-to-video) et même parfois via une sortie furtive dans les salles de cinéma.
Ainsi dernièrement, La Région Sauvage a bénéficié d'une distribution dans certaines salles indépendantes. A l'instar du cinéma asiatique et espagnol, le cinéma d'horreur mexicain verse lui aussi parfois dans le trash et l'érubescence. Impression corroborée par Atroz (Lex Ortega, 2015) et Mexico Barbaro (Isaac Eban, Jorge Michel Grau et Lex Ortega, 2015) qui ont déchaîné les passions sur la Toile.

A travers Atroz, le cinéaste, Lex Ortega, tançait et dénonçait l'état de déliquescence d'une Nation engoncée dans la prostitution, le trafic de stupéfiants, les kidnappings et des crimes d'une rare sauvagerie. Vient également s'ajouter We Are The Flesh, soit Tenemos la Carne dans sa version originale, et réalisé par les soins d'Emiliano Rocha Minter en 2016. Certes, le metteur en scène n'a pas pour vocation de fustiger un pays en pleine décrépitude et sous l'égide d'un Etat totalitaire et une police corrompue.
En vérité, We Are The Flesh oscille davantage vers le cinéma de David Lynch première période (comprenez "Eraserhead"), celui de Luis Bunuel (Un Chien Andalou) et de Fernando Arrabal (J'irai comme un cheval fou). Inutile alors de préciser que We Are The Flesh s'inscrit dans un style radical, irrévocable, ésotérique et expérimental.

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Pour les non-initiés, prière de quitter gentiment leur siège et d'aller faire un petit tour ! Il faut se rendre sur le site IMDb (http://www.imdb.com/name/nm5495378/) pour trouver quelques informations élusives sur Emiliano Rocha Minter. A priori, Tenemos la Carne constituerait déjà la troisième réalisation du jeune cinéaste. Auparavant, Emiliano Rocha Minter s'était illustré via deux courts-métrages, Dentro (2013) et Videohome (2014). En outre, We are the flesh sera présenté à l'étrange festival et suscitera la circonspection. De facto, les avis sont plutôt mitigés.
Si certaines critiques crient déjà au génie, d'autres se montrent beaucoup plus pondérées, admonestant une pellicule un peu trop éparse et alambiquée pour convaincre sur sa courte durée, soit à peine une heure et vingt minutes de bobine.

Alors, que vaut concrètement Tenemos la Carne ? Réponse à venir dans cette chronique... Inutile de mentionner la distribution du film, à moins que vous connaissiez les noms de Noé Hernandez, Maria Evoli, Diego Gamaliel, Maria Cid et Gabino Rodriguez. Attention, SPOILERS ! (1) Dans un monde en ruines, dans un décor désolé, nous faisons la connaissance d’un ermite au mode de vie pour le moins étrange. Lorsqu’un frère et sa sœur, à la recherche d’un abri et de nourriture, tombent sur ce dernier, il va accepter de les abriter à certaines conditions. 
Progressivement, ils vont voir leur raison vaciller et vont tomber dans un monde de débauche et d’immoralité (1). Certes, comme nous l'avons déjà mentionné, avec Tenemos la Carne, Emiliano Rocha Minter signe un vibrant hommage au cinéma de Luis Bunuel, David Lynch et Fernando Arrabal, mais pas seulement. 

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We Are the Flesh se démarque de ses augustes épigones par sa liberté de ton et son envie de côtoyer la philosophie expérimentale, ainsi que la psychiatrie de Jung. Par-là, comprenez que We are the Flesh décontenancera les esprits les plus aguerris. Le film s'adresse donc à un public averti et pour cause... We Are The Flesh n'a donc pas usurpé son interdiction aux moins de 16 ans, d'autant plus que les séquences coïtales ne semblent pas simulées.
Pourtant, point de classification "X" même si le long-métrage ne risque pas de bénéficier d'une distribution dans le circuit courant. Avec un scénario aussi alambiqué, difficile de faire l'unanimité. Il n'est donc pas surprenant que les avis soient aussi mitigés. En l'état, difficile aussi de se prononcer sur les réelles qualités de Tenemos la Carne

Par certaines accointances, cette oeuvre n'est pas sans rappeler le tout premier essai cinématographique d'Alejandro Jodorowsky, Fando et Lis (1970). A l'instar du réalisateur chilien, Emiliano Rocha Minter met lui aussi son casting à rude épreuve. En outre, ce sont deux jouvenceaux, à peine entrés dans l'âge adulte, qui doivent subir les concupiscences et les satyriasis d'un homme hideux et anonyme. Dans un premier temps affable mais néanmoins énigmatique dans son comportement parfois déviant, ce dernier révèle son vrai visage, celui du Diable qui règne en maître au sein d'une caverne obombrée. Vous l'avez donc compris. Tenemos la Carne s'apparente donc à une métaphore platonicienne sur l'Allégorie de la Caverne, à la seule différence qu'Emiliano Rocha Minter se contrefout des ombres et des événements extérieurs, préférant ainsi se focaliser sur l'intérieur. 

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Tenemos la Carne revêt alors les oripeaux d'une psychanalyse lacanienne, sondant et explorant une psyché humaine réduite à quia et à ses pulsions reptiliennes. De facto, la caverne se transmute prestement en une allégorie de la cavité uro-génitale, le cinéaste nous conviant à réflexionner sur nos instincts primitifs et archaïques, comme si la mort (Thanatos) était intimement liée au sexe et au désir (Eros). Toujours la même antienne... Ainsi, les séquences outrageantes s'accumulent de façon stratosphérique : fellation en gros plan, inceste, nécrophilie et cannibalisme font partie des tristes réjouissances.
Nul doute qu'Emiliano Rocha Minter possède une certaine érudition derrière la caméra, nous gratifiant de plusieurs saynètes à la fois rutilantes et cathartiques. Rien à redire non plus sur la qualité de l'interprétation, en particulier sur la performance magistrale mais terrifiante de l'excellent Noé Hernandez, qui compose une sorte de diablotin à la fois chamane et hystérique.

A travers We Are The Flesh, Emiliano Rocha Minter nous propose une introspection sur la nature humaine, ainsi qu'une réflexion sur la Création originelle. En résulte un long-métrage à la fois curieux, obscène et malsain qui s'apparente à un pamphlet allégorique sur la genèse de la civilisation humaine. Cette caverne déguisée en cavité uro-génitale symbolise à la fois la naissance, la vie et la mort, ainsi que cette métempsychose, chaque corps ayant la possibilité de se réincarner.
Impression corroborée par toutes ces séquences de transe dans lesquelles les corps épileptiques vacillent, se délitent et tremblent comme pour retrouver leur état initial. A moins que ce ne soit une nouvelle forme de mutation... En l'état, difficile d'en dire davantage... Toutefois, par sa désinvolture et sa volonté farouche de céder à tout compromis, Tenemos la Carne finit par susciter une certaine forme de circonspection. A contrario, le film opère une véritable fascination, ne serait-ce que par sa volonté d'effaroucher le spectateur et de toucher aussi impunément aux tabous et aux interdits. 
Difficile de savoir où et dans quelle direction le cinéaste mexicain souhaite nous aspirer. N'est pas "Jodo" ni Arrabal qui veut. En l'état, la conclusion finale, elle aussi nébuleuse, ne manquera pas à son tour de dérouter le spectateur estourbi, donnant parfois l'impression de marcher sur ses acquis, eux aussi erratiques. Bref, si Tenemos la Carne ne peut laisser totalement indifférent, le film uppercute et désarçonne en laissant le spectateur ébaubi et pantois. 
A voir pour ceux qui souhaitent tenter une telle expérience... Parfaitement non-notable, donc !

Note : ?

sparklehorse2 Alice In Oliver

(1) Synopsis du film sur : http://www.critique-film.fr/critique-we-are-the-flesh/