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Genre : Drame (interdit aux - 16 ans)

Année : 1968

Durée : 1h34

 

Synopsis :

Un jeune homme d'une étrange beauté s'introduit dans une famille bourgeoise. Le père, la mère, le fils et la fille succombent à son charme. Son départ impromptu ébranle tous les membres de la famille.

 

La critique :

Après m'être attaqué à une oeuvre pour le moins radicale d'un des mauvais enfants du cinéma italien, en la personne d'Alberto Cavallone, revenons au principal mauvais enfant s'étant forgé une réputation en béton armé dans le milieu cinématographique. Je veux bien sûr parler de Pier Paolo Pasolini qu'il n'est plus nécessaire de présenter sur ce blog et qui a une place privilégiée dans le coeur de tout cinéphile passionné de cinéma transgressif, à notre époque où la retenue est toujours plus marquée. Après Salo ou les 120 Jours de Sodome et Porcherie, il est temps de passer à la chronique d'une troisième oeuvre, en la personne de l'énigmatique Théorème, sorti en 1968, année de la libération des moeurs et de la révolution sexuelle.

On le sait, Pasolini est un habitué de la polémique et le film, à sa sortie, ne déroge pas à la règle en suscitant le scandale. Rapidement, le Vatican condamnera cette oeuvre, la jugeant moralement dangereuse. Secundo, si la sortie en salles fut plutôt accueillie favorablement, un avocat romain en demandera la saisie pour obscénité, ce qui ouvrira un procès à Venise la même année. Pasolini, qui assurait sa propre défense, tiendra le propos suivant : "Mon film, comme toutes les scènes qui le composent, est un film symbolique". Fort heureusement, le verdict du tribunal romain se montrera favorable en réfutant les accusations. Vous l'avez donc compris, comme tout oeuvre de Pasolini qui se respecte, nous tenons là un produit transgressif qui bouleversa autrefois.
A une époque où la moindre transgression dérange et fait naître des protestations stériles et d'un ridicule consternant, peut-on décemment dire que Théorème remplit sa part du contrat ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Un jeune inconnu fait irruption dans la vie d'une famille très bourgeoise résidant à Milan. Tous, à leur manière, sont fascinés par la beauté et le mystère qui se dégage de ce visiteur. La bonne, le fils, le maître de maison, son épouse et sa fille succombent tour à tour à son charme. Ils se livrent à lui corps et âme. Un jour, un télégramme arrive. Le bel inconnu annonce son départ, laissant chacune de ses proies face à la vérité qu'il lui a révélée et qu'il va lui falloir désormais assumer, selon sa personnalité et son courage moral. Ainsi, Emilia, la servante, connaît une violente crise mystique, cependant que le père de famille voit basculer sa raison bourgeoise.

Il ne fait aucun doute à la lecture du synopsis, on a là du Pasolini pur jus, toujours très agressif dans ses dénonciations et autres revendications. Théorème n'échappe donc logiquement pas à la règle et se montre peut-être comme l'une des oeuvres les plus rudes du réalisateur, la plus à même de diviser le public. On retrouve sans trop de surprise l'un des thèmes de prédilection auquel le cinéaste s'attaque, à savoir la bourgeoisie. Cette famille richissime, composée de deux parents, de deux enfants et d'une servante vit dans une demeure luxueuse, est dotée d'une certaine forme de raffinement mais le réalisateur parvient, de par sa maestria habituelle, à lui conférer une aura repoussante.
On ressent, en notre for intérieur, une impression désagréable, de saleté inextinguible et subtile. On pénètre dans une famille où la communication n'est guère présente et où les personnages ne semblent pas se comprendre. Les dialogues sont rares face à un silence pesant. Et tout cela, avec le point de vue d'un mystérieux visiteur débarquant sans prévenir pour chambouler la petite vie bien rangée de cette famille. Cela ne vous rappelle-t-il pas un célèbre film japonais du nom de Visitor Q ?

Ceci dit, les dénonciations entreprises dans Visitor Q ne sont pas les mêmes que dans Théorème. Là où le premier avait un fond humaniste et une irrévérence affichée au second degré, le second est beaucoup plus pessimiste, sérieux et ancré dans la réalité. Cependant, le métaphysique relie ces deux oeuvres car cet étrange personnage n'est rien de plus que la révélation des désirs naissants et des doutes faisant corps avec tous cette famille. Pris dans une solitude étouffante, on soupçonne leur psychologie sur le point de vaciller, et la servante ne sera pas non plus à l'abri de ceci.
Alors que le fils se découvre une passion pour l'art en implorant le hasard de l'aider à représenter son amant perdu, la fille plongera dans un état de catatonie troublant. La mère verra émerger en elle des pulsions nymphomanes extrêmes. Le père refilera son usine à ses ouvriers et se mettra nu dans la gare pour se retrouver ensuite dans le désert en hurlant. Quant à la servante, elle se retirera dans sa ferme familiale pour ne se nourrir que d'orties et se transmuter en thaumaturge qui finira par se faire enterrer vivante.

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Là où Visitor Q ramenait les personnages dans le droit chemin et faisait naître une cohésion familiale, Théorème fait sombrer ses personnages dans une folie marquante et prouve que la bourgeoisie n'est pas toute puissance. Une folie qui soulignera ce besoin de se défaire d'une vie aseptisée et redécouvrir la liberté, la soif de se décharger de ses maux. La situation du père étant l'exemple le plus probant où son hurlement symbolisera ce retour à la liberté totale, loin d'un travail éprouvant et étouffant, rempli de responsabilités asservissant l'être humain. Pour Pasolini, l'argent ne fait pas le bonheur et la liberté est essentielle à l'équilibre psychologique de tout individu.
Il est inutile de faire remarquer que Théorème est cet outil représentant parfaitement la symbolique de mai 68. C'est l'archétype même de film libre et hurlant sa rancoeur face à une société trop bridée idéologiquement. La puissance n'en est rendue que plus grande car la bourgeoisie, tenancière d'une idéologie cadrée, est directement la cible de cette émancipation anthropologique. Autant le dire, ce qui a été dit ici n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan quant à l'analyse de ce film où le mal de chien dans l'analyse est inévitable. Théorème a une portée mystique rarement rencontrée dans le cinéma et nécessiterait sans nul doute une analyse quasi plan par plan pour déceler tout le potentiel d'une telle oeuvre sociale.

C'est là que le film partagera inévitablement les spectateurs car sa complexité atteint des hauteurs qu'il n'était guère possible d'anticiper. Sa mise en scène lente, bien plus lente que Salo pour prendre un exemple, sera aussi un frein pour certains. Comme dit avant, la communication est rare, l'intensité n'est pas le credo du film. Pourtant, le choix d'un rythme énergétique n'aurait pas été judicieux car la mise en scène lente est directement à imputer à une vie bourgeoise sans saveur où ces personnages refileraient le bourdon à un croque-mort.
Fort heureusement, le film n'est pas long car Pasolini va à l'essentiel et ne s'éternise jamais sur des détails insignifiants. On ne peut qu'être admiratif de se retrouver face à des dénonciations qui ne tournent jamais à vide et trop longtemps. Théorème est percutant et n'a pas besoin de s'enquiquiner d'une lourde durée pour dire ce qu'il a à dire.

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Pour ce qui est de la plastique du film, elle est agréable malgré des décors ternes, représentatifs de l'état mental de cette famille dissoute dans une misère existentielle dont elle ne parvient pas à se défaire. D'ailleurs, ces décors se limiteront souvent à ce manoir bourgeois et s'ouvriront moins sur la vie en société. Une manière de représenter la mentalité autocentrée de la bourgeoisie sur soi-même en étant déconnectée du peuple ? La question mérite d'être posée. La bande sonore, triste et dépressive, n'est qu'un point de plus, à même de renforcer la misère du film.
Enfin, la prestation des acteurs est assez subjective à définir car certains les trouveront fades et inexpressifs, du fait qu'ils parleront peu. De l'autre côté, certains verront un talent ressurgir de leur malheur et de leur antipathie. D'un point de vue personnel, j'ai du mal à m'exprimer mais leur présence est bien là. Silvana Mangano est peut-être la plus marquante, grâce à sa beauté et sa mélancolie décelée dans son regard perdu. Le reste de la famille se composera de Massimo Girotti, Anne Wiazemsky, Andrés José Cruz, Laura Betti. Quant à Terence Stamp, il incarne ce visiteur qui ne parlera quasi pas. Toute son expressivité sera aussi à déceler dans son regard parlant de lui-même.

En conclusion, Théorème est ce genre de film qui est une épreuve à chroniquer car les niveaux de lecture sont légions et renforcent la complexité d'un film social et amer dans son propos. Pasolini fait de son film, une ode à la liberté et à l'émancipation en ciblant, non pas le petit peuple, mais la bourgeoisie, garante des valeurs que le cinéaste athée juge rigide. Théorème est une analyse du phénomène intemporel de la foi qui se manifeste par une transcendance ressentie du plus profond de son être. Foi qui peut aussi faire vaciller le mental d'un homme et le conduire à une déréliction pouvant être irréversible. Elle bouleverse l'homme et peut aussi bien le libérer que l'enfermer.
Cependant, on tient là un long-métrage difficile d'accès par un rythme léthargique et un propos moins percutant à notre époque qu'il ne l'était autrefois. A ce niveau, j'avoue être sceptique sur l'interdiction aux moins de 16 ans. Mais si je dois reconnaître ne pas avoir été tout à fait convaincu, cela n'enlève en rien ses qualités. Nul doute qu'une simple chronique ne suffira pas à analyser pleinement une oeuvre d'un tel mysticisme, ce qui, vous vous en doutez, ne pourra que conduire à une simple note finale. 

 

Note : ???

 

 

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