barracuda 1997

Genre : inclassable (interdit aux - 12 ans)
Année : 1997
Durée : 1h34

Synopsis : Luc, un jeune dessinateur s'installe avec sa compagne dans un bel appartement parisien. Très vite, Luc se voit accoster par son voisin, le mystérieux Monsieur Clément, un sexagénaire qui voue un véritable culte à Fred Astaire et qui vit avec une poupée de taille humaine qu'il considère comme sa femme. D'abord cordiales, leurs relations vont prendre une tournure inquiétante. Luc devient de plus en plus méfiant. Et si le vieil homme n'était pas du tout celui qu'il laisse paraître ?
NON. Non, pas de chronique aujourd'hui. Aujourd'hui, la véritable histoire c'est celle de Jean Rochefort. Celle de la carrière d'un très grand comédien récemment disparu. Un immense acteur du cinéma français auquel il me semblait important de rendre un vibrant hommage. Alors cet hommage, le voici sans plus attendre : 
Cher Jean. Toi qui as tant aimé les équidés, de là-haut où comme par magie, ton arthrose a disparu, tu dois te régaler à chevaucher des licornes. Tu dois nous regarder avec ta sagesse déraisonnable, avec ta sénilité juvénile et ton air plus british que Sherlock Holmes, Winston Churchill et Hugh Grant réunis !

Et tu dois bien te marrer en voyant tous ces panégyriques de tel ou tel de tes pairs (et d'autres gusses qui te connaissaient à peine), enfiler comme des perles les hommages et les anecdotes qu'il est de bon aloi de déblatérer lorsqu'une personnalité s'en va de l'autre côté, voir si ailleurs l'herbe est plus verte. Remarque,  pour une fois, je les comprends un peu ces gens-là car je suis un peu comme eux. Je m'excuse Monsieur Rochefort de vous tutoyer mais depuis le temps, j'ai vraiment l'impression que vous faites partie de ma famille. Pas que de la mienne d'ailleurs si j'en juge par les messages d'affection que ces milliers d'anonymes ont laissé sur les réseaux sociaux lors de votre disparition.
Réseaux sociaux où il n'y a pas si longtemps, tu avais fait un sacré buzz avec une lecture pour le moins trash et décalée de Madame Bovary ! Aujourd'hui, j'ai choisi Barracuda pour illustrer mon éloge car nous sommes sur Cinéma Choc. Si nous avions été sur un blog plus sage, j'aurais bien évidemment opté pour le célèbre diptyque d'Yves Robert, Un Éléphant Ça Trompe Énormément et Nous Irons Tous Au Paradis qui représentent, à mon avis, les deux meilleures comédies françaises de la décennie soixante-dix et même certainement, un peu plus.

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De la bande de ces quatre copains inséparables, Étienne (toi-même), Daniel (Brasseur), Simon (Bedos) et Bouly (Lanoux), tu es après ce dernier, le deuxième à quitter la grande scène de la vie. Pour refaire votre célèbre partie de tennis de double, vous devrez attendre encore un peu. Mais en attendant les autres, tu pourras déjà t'entraîner avec Victor dans les étoiles... Comme j'aurais aimé faire partie de la bande, moi qui ai à peu près le même âge que celui que vous aviez à cette époque. Sûr que la télé va te rendre des hommages à la chaîne. Tiens, un jeu de mot subtil !
Subtil comme ces bons mots frappés du sceau de la légèreté et de l'intelligence par Jean-Loup Dabadie, le dialoguiste le plus brillant du cinéma français avec Michel Audiard. J'ai choisi de parler de Barracuda parce qu'il fallait bien choisir un film détonnant dans ta filmographie. Au cas où tu n'aurais pas suivi, nous sommes sur Cinéma Choc ! Bon, il y avait aussi Calmos de Bertrand Blier, mais celui-là a été chroniqué par mes soins, il y a longtemps déjà.

Et puis ton pote Marielle en en avait fait tellement des caisses qu'il t'avait carrément volé la vedette ! C'est qu'il était au sommet de sa forme le Jean-Pierre, à l'époque. Bon prince, tu avais accepté le rôle du faire-valoir, du type dépassé par les événements, assailli par les femmes et leur libido dévastatrice. Dieu qu'un tel film serait difficile à imaginer de nos jours ! Nous avons tout autant du mal à imaginer un acteur aussi populaire (dans le sens le plus noble du terme) que toi dans un thriller claustrophobe à la violence psychologique perturbante. Mais une fois de plus, tu es là où on ne t'attend pas. Barracuda est donc un cas complètement à part dans ta filmographie plutôt grand public.
Pas un chef d'oeuvre et loin d'être le meilleur de ta carrière mais pour une fois, tu joues le "méchant" et comme d'habitude, tu es excellent. Tour à tour burlesque, sadique, manipulateur, tu révèles dans ce film encore une autre facette de ton grand talent. Pourtant, avec ses 9383 spectateurs au compteur, on ne peut pas dire que cet OFNI ait électrisé les salles obscures (encore un jeu de mot subtil ; Dabadie, sors de mon corps !). Bien peu importe en fait car on sait tous que le public franchouillard, il ne faut pas trop bousculer ses petites habitudes.

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Barracuda a été un four, un échec personnel ? Sans conteste. Mais pour un bide, combien de succès au box-office ? Et là, les chiffres donnent le vertige. De Cartouche (1961) à Ne Le Dis À Personne (2006), du Grand Blond Avec Une Chaussure Noire (1972) à Ridicule (1996), du Crabe Tambour (1977) à Le Bal Des Casse-pieds (1992) en passant par L'horloger De Saint Paul, Que La Fête Commence, Tandem et évidemment le diptyque d'Yves Robert (1976/1977), as-tu une idée de combien de spectateurs ont pu suivre tes aventures sur grand écran ? Tu n'en sais rien et tu t'en fous (comme tu te foutais des honneurs et des conventions) ! Je vais quand même te le dire: 79,9 millions ! 
Quand je pense que Danny Boon risque de battre un jour ton record, ça me fout la haine ! Et sanguinaire, la haine ! Autre statistique remarquable : 32 de tes films ont dépassé la barre du million d'entrées ! Si ça, ce n'est pas de la popularité... Peu, très peu d'acteurs français peuvent se targuer d'une telle reconnaissance ; De Funès, Bebel, quelques autres mais pas des masses... 
Parmi les innombrables films où tu t'es brillamment illustré, le plus célèbre n'a paradoxalement jamais vu le jour.

Il se nomme L'homme Qui Tua Don Quichotte et la malédiction qui frappa cette oeuvre fut si extraordinaire, qu'elle fut l'objet d'un documentaire exceptionnel (que je recommande vivement à nos amis du blog), Lost In La Mancha. Malgré toi (ben oui, tu n'avais pas demandé à ta prostate de s'infecter pour le plaisir !), tu t'es donc retrouvé au beau milieu de l'un des tournages les plus incroyables de l'histoire du cinéma. L'homme Qui Tua Don Quichotte reste de par les événements surréalistes qui ont émaillé son impossible conception, considéré comme "le film maudit" par excellence. En 2000, j'avais suivi consterné, les mésaventures quasi surnaturelles qui frappaient au fur et à mesure le tournage de ce film de Terry Gilliam, étonnamment marqué au fer rouge de la malchance.
Et à chaque fois, je voyais sa sortie reportée, reportée encore et toujours. Puis le film fut purement et simplement annulé. Trop d'éléments contraires s'étaient mis au travers de sa route... Quelle déception ! Je sévissais encore dans le commerce de la vidéo et l'idée d'avoir Jean Rochefort, Johnny Depp et Vanessa Paradis dans un même film me faisait kiffer grave ! Quel succès cela aurait été !

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Et puis 17 ans plus tard, j'ai appris que Terry Gilliam avait enfin achevé son film avec à la distribution Jonathan Pryce, Stellan Sarksgard et Rossy de Palma. Je ne l'ai pas encore vu (et franchement, je ne suis pas sûr d'en avoir très envie), mais le casting actuel fait pâle figure (pitié serait un terme plus adéquat) en comparaison de celui prévu pour le film original... Mais revenons à Barracuda. Très curieux objet cinématographique dans lequel tu t'es embarqué là, mon cher Jean ! Je l'ai revu récemment et je suis toujours incapable de dire si je l'ai adoré ou détesté.
Mais comme souvent, j'ai encore été subjugué par ta prestation à la fois loufoque, intrigante, souvent violente même. Étonnant (et jouissif) en tout cas, de te voir torturer physiquement et psychologiquement ton "fils spirituel de cinéma", Guillaume Canet avec qui tu partageais la dévorante passion du cheval. 
Pour ceux qui voudraient découvrir cette oeuvre décalée et fort peu connue afin de s'en faire leur propre opinion, le film est disponible sur YouTube, seulement amputé de quatre minutes.

Quant au dvd, il est accessible à moins de 5€. Vous n'aurez donc, chers cinéphiles ou simplement amateurs de bizarreries, plus aucune excuse pour ne pas découvrir cet étrange essai filmique signé Philippe Haïm. C'est pour cela qu'il n'y aura pas de spoilers dans ce billet. Aujourd'hui, c'était moins la chronique d'un film que d'un hommage à un acteur qu'il s'agissait de faire. Au moustachu le plus spirituel et le plus cabotin du cinéma français, le véritable connaisseur du Septième Art et le spectateur lambda du dimanche sur son canapé, adressent à l'unisson un immense merci.
Merci pour nous avoir tant fait rire et nous avoir tant émus durant les quatre décennies qu'a duré ton exceptionnelle carrière. Ce 9 octobre 2017, tu es parti rejoindre l'immense casting du grand mystère. Et tu n'es pas parti seul puisque Mireille Darc, Jeanne Moreau, Claude Rich et la grande Danielle Darrieux ont été, eux aussi, du voyage. Tu es parti mais un acteur ne part jamais vraiment puisqu'il reste ses films. Pour toujours. Et les films des grands acteurs ou des grands réalisateurs, on peut les voir, les revoir, les re-revoir sans jamais s'en lasser.

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C'est justement pour cela qu'ils sont grands ; il n'y a qu'à constater l'audimat que réalisent à chaque fois La Grande Vadrouille ou Les Bronzés Font Du Ski à chaque passage à la télévision. On a beau en connaître toutes les répliques par coeur, on se laisse prendre au jeu d'un nouveau visionnage et on se bidonne toujours comme la première fois ! Ah ouais, sacré brigand, tu as quand même réussi à me faire citer deux comédies françaises (certes, ultra cultes) sur un blog dont ce n'est pas, mais alors vraiment pas, la spécialité ! Et en plus, tu as réussi à me faire supposer que Patrice Leconte était un grand metteur en scène. Sacré Jeannot, encore une preuve de ton talent si singulier qui sévit même post mortem ! Iconoclaste jusqu'au bout, Jean Rochefort aura réussi également réussi à me faire faire son éloge cinématographique avec Barracuda, le plus grand flop de sa carrière.
Tel que nous le connaissons tous, ça ne doit pas être pour lui déplaire dans son humour pince sans rire typiquement euh... rochefortais. Sinon, en préparant ce petit billet pour l'occasion de cette si triste disparition, je me suis aperçu qu'il me restait un paquet de films à voir avec notre moustachu préféré. Et rien que cette idée me met en appétit ; en fait, j'ai plus d'appétit qu'un Barracuda. Celle-là, elle vient de loin et c'est beaucoup plus lourd que du Dabadie...

Allons, allons, ne tirons pas des tronches d'enterrement, ça ne te plairait pas et surtout, ça ne collerait pas du tout avec la loufoquerie de ton personnage. Nous resterons, par contre, toujours reconnaissants pour cette fantaisie dont tu as su égayer nos soirées d'enfance quand nous avions la permission de regarder la télé avec papa et maman car c'était un film avec Rochefort, donc "Tu pourras le regarder avec nous, fiston". Dans ses films, il n'y jamais de scène osée ni de carré blanc, en bas à droite de l'écran. Hé oui, ça sent le vécu. Vécu d'une autre époque où il n'y avait encore que trois chaînes et pas le choix les longues soirées d'hiver. C'était il y a quarante ans et ce gosse, c'était moi.
Et pourtant, parlez de Rochefort à un gamin d'aujourd'hui, il saura aussi qui c'est. Voilà pourquoi tu as été un immense acteur et que tu resteras à jamais sur nos bandes vhs, nos dvd, nos clés USB et par-dessus tout, dans nos coeurs. Allez, salut l'artiste...

 

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