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Genre : Drame, chanbara

Année : 1957

Durée : 1h51

 

Synopsis :

Dans le Japon féodal, alors que les guerres civiles font rage, les généraux Washizu et Miki rentrent victorieux chez leur seigneur Tsuzuki. Ils traversent une mystérieuse forêt où ils rencontrent un esprit qui leur annonce leur destinée : Washizu deviendra seigneur du château de l’Araignée, mais ce sera le fils de Miki qui lui succèdera. Troublé par cette prophétie, Washizu se confie à sa femme, Asaji. Celle-ci lui conseille alors de forcer le destin en assassinant Tsuzuki.

 

La critique :

Si mes souvenirs sont bons, cela fait maintenant trois oeuvres du génie Kurosawa à avoir été chroniqués par mes soins. Un cinéaste que l'on ne présente plus et qui a acquis, aujourd'hui, la réputation d'un des plus grands réalisateurs de tous les temps (et à juste titre !). Un cinéaste qui est un peu, en quelque sorte, le porte-étendard du vieux cinéma japonais ayant permis au monde de découvrir le septième art nippon. De fait, un grand nombre de ses films se sont hissés parmi les grands classiques du cinéma. A tout hasard, on pourra citer le cas de Rashômon, Kagemusha et bien sûr Les Sept Samouraïs qui s'est hissé dans le podium des plus grands films de tous les temps.
Autant de superlatifs pour mettre en confiance ceux qui pourraient, éventuellement, ne pas connaître le réalisateur en lisant actuellement cette chronique. Sur ce, le billet d'aujourd'hui sera consacré à Le Château de l'Araignée, sorti en 1957. 

Il convient de dire que ce film est une adaptation de Macbeth, une pièce de théâtre de William Shakespeare. Le lieu de l'intrigue étant transposé dans le Japon médiéval, et plus précisément sur les pentes du mont Fuji d'où a été construit le décor extérieur du château. De fait, Kurosawa déclara que le film fut très compliqué à réaliser car il n'y avait pas assez de monde pour construire le décor et qu'ils étaient loin de Tokyo. En revanche, des Marines avaient une base dans les environs et ceci furent d'un grand secours avec l'aide supplémentaire d'une unité de la police militaire.
C'était pour la petite anecdote toujours amusante à savoir. Inutile de dire que Le Château de l'Araignée remportera un grand succès au moment de sa sortie avec deux prix (meilleur acteur pour Toshiro Mifune et meilleure actrice pour Isuzu Yamada) ainsi qu'une nomination au Lion d'Or lors de la Mostra de Venise. Actuellement, le film a été propulsé parmi les chefs d'oeuvre du cinéma japonais et jouit d'une réputation plus que flatteuse quand on fait mention de la filmographie de Kurosawa.

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ATTENTION SPOILERS : Dans le Japon féodal, deux samouraïs, Washiru et Miki, de retour dans le château de leur suzerain, sont récompensés pour leurs exploits. Mais tous deux sont troublés. Alors qu'ils faisaient route vers le château, dans la forêt attenante, ils ont été visités par un esprit qui leur a révélé l'avenir : Washiru doit devenir le seigneur du château et le fils de Miki lui succédera. Sous l'influence de sa cupide femme, Washiru succombe à la tentation et entreprend de réaliser la prédiction. Il élimine son suzerain et assassine aussi Miki. Mais le fils de ce dernier parvient à s'échapper.

Certes, ce n'est pas le synopsis le plus attractif qui soit pour le profane mais se baser sur ce détail serait bien malheureux. On ne va pas se mentir, combien de films ne nous ont pas tentés simplement à cause d'un synopsis bancal alors qu'au final, la séance fut admirable. En l'occurrence, Le Château de l'Araignée marque un tournant rédhibitoire avec le chanbara classique tel que nous le connaissons. En cause, l'intégration d'une dimension fantastique mêlée à un contexte social houleux où guerres de clans sont monnaies courantes. Mais pas la dimension fantastique à l'occidental, je précise ! Oubliez toute forme de screamer, d'apparitions mystérieuses en permanence, le tout sous fond d'une intrigue vue et revue. Ici, le fantastique n'est retransmis que par le biais d'un esprit de la forêt, auquel feront face deux samouraïs, chantant une mélopée lancinante sur la question de l'homme.
On le sait, Kurosawa est un fervent défenseur du pacifisme, une conviction qu'il n'a jamais cachée dans ses films et qui se retrouve encore ici. L'humanité est condamnée à ne jamais pouvoir s'émanciper de ces désirs de violence et de sang inscrits au plus profond de ses gènes. L'animosité de l'individu est pleinement intégrée en lui, dès que les barrières morales, éthiques et de justice s'effondrent. 

Ensuite, en analysant le récit, on se rend compte que le fantastique n'est pas là pour faire joli ou innover mais elle a une connotation bien spécifique, bien utile et reflétant bien l'éthique nippone. En effet, l'esprit, prédicateur de l'avenir, va leur annoncer la prophétie quant à leur futur. Un avenir marqué par la toute-puissance de seigneur et qui devrait, visiblement, s'effectuer sans encombre mais rien ne se passera comme prévu. L'amitié de longue date de ces deux samouraïs va s'effriter à cause de la paranoïa et de l'ambition malsaine de Washiru, le tout aidé par une femme cupide et sans éthique. Cette tournure des événements est à mettre en lien avec la mélopée de l'esprit de la forêt, annonciatrice du drame qui se produira par la suite. Par le biais de cet acte de félonie, Kurosawa met en lumière le fait que l'homme est prêt à toutes les bassesses pour accéder à la gloire et à la toute-puissance qu'il pourrait jouir sur une population. A travers ce film, c'est donc une réflexion sur une ambition démesurée qui sera à l'origine de la lente déshumanisation du héros et de son inéluctable chute.
Et, encore selon Kurosawa, le destin parvient toujours à punir l'individu qui a construit sa vie sur le crime, le mensonge et l'hypocrisie. Le Château de l'Araignée, par le biais de sa dimension fantastique, n'est pas éloigné d'un certain trait éducatif et moral.

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Vous l'avez compris, le fantastique est traitée de manière subtile et intelligente, tout en restant, physiquement, hors champ du récit. Pourtant, à chaque instant, on sent cette présence surnaturelle et omnisciente, planant sur une histoire, dans l'absolu, classique avec ses trahisons et règlements de compte. C'est une particularité qui est rarement rencontrée dans le cinéma et que j'ai déjà mis en lumière dans la chronique de Cemetery of Splendour, à savoir, une présence surnaturelle évanescente, quasi sensorielle mais que l'on parvient à sentir. Un autre point qu'il est nécessaire de relever est cet état de fait que Le Château de l'Araignée est éloigné des codes propres au chanbara.
Ici, le héros n'est en aucun cas un samouraï vertueux, honnête et intègre mais bien un félon manipulateur évoluant avec une femme à l'aura démoniaque. L'oeuvre est, dans une certaine mesure, une descente aux enfers où le trait héroïque fait place au trait pusillanime vu que Washiru va, par tous les moyens, tenter de s'éloigner des soupçons commençant à peser sur sa misérable personne. 

Nous sommes donc bel et bien dans le camp du mauvais personnage où Kurosawa nous amène à le suivre, ce qui n'est pas en rapport avec la pensée du chanbara. La fin est aussi dans cette tonalité vu qu'elle se fera sous forme de "happy-end inverse" (je ne sais pas si cette expression est explicite mais vous comprendrez en voyant la fin). Bref, on navigue aux antipodes du style classique et ce n'est pas pour déplaire vu que le cinéaste a su faire preuve de son traditionnel professionnalisme divin.
De fait, le film se suit sans temps mort mais toujours avec ce rythme posé et éloigné de tout artifice notoire. L'intensité est donc constante au cours de ces 110 minutes de bobine ne s'éloignant jamais de l'objectif initial. Les événements s'enchaînent bien et toujours en crédibilité. Ceux qui recherchent le talent de Kurosawa seront donc en terrain conquis.

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Vous serez aussi en terrain conquis concernant l'aspect esthétique du film vu que l'image est toujours à tomber par terre. Les plans de ces étendues arides à perte de vue sont somptueux, sans oublier la séquence dans la forêt enveloppée de brouillard où la bave ne peut que couler de notre bouche. Encore une fois, le réalisateur démontre toujours son talent légendaire à tout niveau. La bande sonore agressive et criarde fait mouche et s'amplifie durant des révélations importantes ou retournements de situation, certes prévisibles. Enfin, il ne faut surtout pas oublier le jeu d'acteur avec ce bon vieux Toshiro Mifune, l'acteur fétiche de Kurosawa, toujours aussi impeccable dans la peau de ce félon de Washiru, manipulé par sa femme et à la mentalité détestable. Sa prestation atteindra d'ailleurs des sommets dans la scène finale où ses propres archers lui tirent dessus de vraies flèches.
Ceci permettait de renforcer le réalisme de ses expressions faciales. Fallait avoir du courage pour accepter de faire cette séquence ! Isuzu Yamada est tout autant excellente dans la peau de cette arriviste prête à tout pour que son mari prenne le pouvoir. Pour les autres, on notera Minoru Chiaki, Akira Kubo ou encore Takashi Shimura. Malheureusement, si leur prestation est crédible, rien qui ne soit à relever.

Mais en conclusion, Le Château de l'Araignée est une autre grande réussite du maître Kurosawa, n'ayant pas usurpé son statut de film culte. On tient là un long-métrage loin de l'idée que nous nous faisons du chanbara. Ici, le personnage principal est un lâche, un manipulé et un félon et le tout baigne dans une atmosphère fantastique très étrange. Il en résulte une ambiance mystique et sombre qui place Le Château de l'Araignée dans un coin à part de la filmographie du réalisateur. Un long-métrage audacieux et étrangement cohérent reflétant la perte de bravoure d'un individu.
L'exemple type de récit parabolique où l'ascension, au début, s'achève dans une chute vertigineuse, à la fin. Que soit, Le Château de l'Araignée est un bijou du cinéma nippon et un indispensable pour tout cinéphile. Que dire de plus ?

 

Note : 17,5/20

 

 

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