Bunny_Lake_a_disparu

Genre : Drame, policier, thriller (interdit aux -12 ans)

Année : 1965

Durée : 1h47

 

Synopsis :

Ann Lake vient d'emménager à Londres avec sa fille Bunny. Alors qu’elle va la chercher à l'école, la jeune fille est introuvable et personne ne semble se souvenir d'elle. Chargé de l'enquête, le lieutenant Newhouse découvre qu'Ann avait une amie imaginaire prénommée Bunny. Il se met alors à sérieusement douter de l’existence de la fillette.

 

La critique :

Otto Preminger est l'exemple type de cinéaste, parmi les plus importants de l'âge d'or hollywoodien, à avoir quitté l'Europe dans les années 30, à la fois pour fuir le climat extrêmement tendu de l'époque marqué par l'avènement progressif du nazisme (il était juif) mais aussi pour profiter de l'opportunité professionnelle offerte par les studios américains, en l'occurrence la 20th Century Fox. Pourtant, sa carrière de réalisateur démarra dans son pays natal, l'Autriche, avec Die Grosse Liebe (Le Grand Amour) en 1931 mais son premier long-métrage hors Europe sera réalisé en 1936 avec Under Your Spell. Compte tenu de son accent autrichien, il est souvent cantonné dans des rôles d'espions ou d'officiers nazis lorsqu'il officie en tant qu'acteur. A ce moment, l'acteur-réalisateur n'est pas encore forcément connu mais 1945 marquera l'avènement de sa carrière montante avec Laura, un film noir et psychologique qui deviendra un classique du genre.

Par la suite, alors que l'époque était propice aux polars, Preminger devient progressivement une figure incontournable de la Fox mais, las du système hollywoodien, il s'éloigne pour produire ses propres films. Des films qui se basaient sur des sujets sensibles tels que la drogue, un procès pour viol ou encore la création de l'état d'Israël. Parmi ses films les plus connus, on citera volontiers Laura, Rivière sans Retour ou encore L'Homme au Bras d'Or. Mais ce n'est pas le cas du film dont nous allons parler aujourd'hui, à savoir Bunny Lake a Disparu qui, contre toute attente, n'est pas souvent cité en premier quand on parle de la filmographie du cinéaste.
Certains avancent qu'il s'agirait de la dernière oeuvre majeure d'un cinéaste autrefois encensé. Soit, le film serait une adaptation du roman éponyme d'Evelyn Piper qui se montre très différente dans sa résolution finale. Ce choix pourrait s'apparenter au traumatisme général provoqué par la fin de Psychose qui engendra toute une série de productions plus ou moins réussies tentant de surfer sur la vague du suspens psychiatrique. Ceci dit, peut-on dire que Bunny Lake a Disparu est dans la case des productions réussies ? Réponse dans la critique.

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ATTENTION SPOILERS : A Londres, Ann Lake, une mère affolée, s'adresse à Scotland Yard pour retrouver sa petite fille, Bunny, disparue mystérieusement. L'inspecteur Newhouse est saisi de l'affaire. Il commence par interroger la jeune femme. Mère célibataire, Ann Lake est venue d'Amérique à Londres en compagnie de Bunny rejoindre Stephen, son frère journaliste. Un soir, Bunny n'est pas rentrée de l'école. Depuis, sa mère ne l'a pas revue. Toutefois, Newhouse commence à douter des déclarations d'Ann Lake. En effet, il n'y a ni jouets, ni vêtements de fillette à la maison et les registres de l'école ne portent aucune trace de l'inscription de Bunny. En dehors de Stephen et d'Ann, l'enquêteur ne trouve personne qui ait connu ou aperçu la petite fille.

Je pense qu'il est inutile de préciser cette évidence que nous tenons là un synopsis diablement efficace, à même de susciter l'envie de visionnage à toute personne amateur de thriller. Je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps car Bunny Lake a Disparu est à mettre, sans contestation possible, dans la case des plus grands thrillers psychologiques des années 60 (et pas que !). Il est d'ailleurs étonnant que le film se pare d'une confidentialité assez surprenante, compte tenu de ces qualités hors pair. On a d'ailleurs d'autres exemples avec La Fosse aux Serpents et Shock Corridor qui sont assez peu mentionnés et qui ont été chroniqués sur le blog pour les intéressés.
Ici, exit l'hôpital psychiatrique et place dans un monde à ciel ouvert. Preminger axe son récit sur la hantise de toute mère un minimum responsable, à savoir la perte de son enfant. Et, clairement, il démarre très rapidement les hostilités avec Ann Lake se rendant à la garderie pour rechercher sa petite Bunny, introuvable après de multiples recherches à l'intérieur de l'école. La police est mise sur l'affaire et c'est une descente aux enfers qui va commencer.

Bunny Lake a Disparu s'inscrit entièrement dans la case du thriller psychologique car la police, apprenant que la femme avait autrefois une amie imaginaire, va commencer à douter de la santé mentale de cette mère désemparée par la situation à laquelle elle fait face. Et si tout cela n'était qu'une illusion et que Ann fantasmait dès le départ sur un enfant imaginaire ? Là est toute la subtilité de la chose car Preminger brosse des thématiques originales pour les années 60 en abordant l'imagination désordonnée enfantine et les désordres psychologiques intenses tels que la schizophrénie paranoïaque.
On le sait, l'imagination quand nous sommes enfant est fertile et sujette à tout un tas de pensées loin de l'innocence que nous pouvons penser. Je citerai le film choc Viva La Muerte qui exposait brillamment ce que j'essaie de dire. Et, malheureusement, certains enfants développent des traits comportementaux inquiétants en fantasmant sur un(e) ami(e) imaginaire afin de se rassurer et de combler une éventuelle solitude due à des problèmes de communication avec les enfants de leur âge.

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Ainsi, pour en revenir au récit, la mère va commencer à être ciblée comme folle par les instances policières et ne trouvera de réconfort qu'auprès de son frère, dont on aurait juré qu'il était son mari, la première fois que nous le rencontrions. Ce qui fait la grande force de Bunny Lake a Disparu est cette mise en scène millimétrée, chirurgicale et entraînant le spectateur dans la perdition la plus totale. Preminger déstabilise son spectateur qui ne sait pas s'il doit croire la version de la police ou cette mère martelant que sa fille existe. Le cinéaste s'amuse à brouiller intelligemment les pistes tout en le saupoudrant d'inspirations d'autres genres cinématographiques, en l'occurrence le fantastique.
Ce ressenti va surtout s'expliquer par le monde environnant coïncidant avec un certain onirisme malsain. La société, au fur et à mesure du visionnage, semble sombrer aussi psychologiquement. Toute une galerie de personnages font leur apparition entre cette directrice éprouvant un plaisir étrange, presque sadique à se repasser en boucle ses disques de cauchemars enfantins ou encore ce propriétaire mentalement instable éprouvant des désirs inquiétants envers Ann Lake. Ce point culminant sera bien sûr atteint lors de l'entrée d'Ann dans le magasin de poupée au beau milieu de la nuit où l'atmosphère est tout autant cauchemardesque.

Vous l'avez compris, Preminger allie avec une virtuosité certaine le thriller, le drame, le suspens, l'enquête policière et les tonalités fantastiques. L'intrigue démarrant de jour va s'achever dans une nuit semblant être sans fin, propice aux pensées les plus hallucinatoires et à l'hébéphrénie mentale, les personnages principaux revenant à leurs traits enfantins. Quelque part, on peut comprendre que Bunny Lake a Disparu n'a pas su s'imposer dans les références majeures de la filmographie de Preminger, compte tenu d'une certaine forme d'avant-gardisme pour le thriller de l'époque. Cependant, on ne peut que constater que le long-métrage a très bien vieilli et ce, à tout point de vue. Les 107 minutes se suivent sans déplaisir et ne tournent jamais à vide car Preminger va à l'essentiel et comme je l'ai dit, la mise en scène tout comme la narration sont précis et chirurgicaux. L'intensité est palpable et ne fait que grimper, en parallèle avec le comportement de plus en plus frénétique de Ann.

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Pour ce qui est de l'aspect esthétique, Preminger fait preuve d'un talent certain car il parvient à combiner plans larges et le caractère oppressant, le tout avec une caméra étonnamment calme dans ses mouvements. La mise en scène n'est pas sans rappeler un trait contemplatif dans la manière de filmer. Si la bande sonore n'est pas inoubliable, on sera frappé par l'atmosphère très particulière et dérangeante, et encore maintenant à notre époque. Celle-ci oscille entre réalité et illusion. Peut-être que tout ceci n'est qu'un rêve éveillé ? A ce sujet, la dernière séquence apporte son lot d'explications et renforce le caractère fantastico-psychologique en versant dans la plus pure folie. Mais je n'en dirai pas plus !
Pour ce qui est du casting, Carol Lynley est impeccable dans la peau de cette mère désemparée par une situation qui la dépasse. Keir Dullea incarne lui aussi très bien ce rôle de frère épaulant sa soeur. Un frère pas aussi stable psychologiquement que nous pourrions le penser. Pour le reste, on notera la présence de Ada Ford, Elvira Smollett, Clive Revill, Lucie Mannheim ou encore Finlay Currie. Ceux-ci sont tous corrects, il n'y a rien d'autre à dire.

En conclusion, Bunny Lake a Disparu est un énième film souffrant de la pathologie cinématographique la plus grave, qui est l'injuste manque de reconnaissance. Preminger nous livre ici un récit très particulier où nombre de genres cohabitent en totale synergie pour accoucher d'un résultat surprenant et diablement efficace. Le cinéaste confronte la folie émergeante d'une femme persuadée que son enfant existe et que celui-ci a été kidnappé à des policiers la soupçonnant d'être schizophrène. Mais ses affirmations sont-elles vraies ? Là est le génie de Preminger de brouiller complètement la pensée profonde du spectateur qui ne sait pas quelle version croire.
Une folie qui semble se répercuter sur le monde environnant révélant ses traits de personnalité les plus mauvais (le désir d'écoute des cauchemars d'enfant, les pulsions sexuelles, la lâcheté). Et si notre civilisation n'était après tout qu'un gigantesque hôpital psychiatrique à ciel ouvert ? La folie n'est peut-être pas canalisée uniquement dans des hôpitaux psychiatriques fermés. C'est sur cette question philosophique que je terminerai ma chronique d'un film hautement recommandable qui mériterait une vraie mise en lumière, malgré une fin que certains jugeront absconses.

 

Note : 17/20

 

 

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