Triangle

Genre : Epouvante, horreur, thriller (interdit aux - 12 ans)

Année : 2009

Durée : 1h39

 

Synopsis :

Un groupe d’amis part explorer le Triangle des Bermudes à bord d’un voilier. Après avoir essuyé une tempête titanesque, le bateau est à la dérive. Ils trouvent alors refuge sur un navire où ils ne découvrent pas âme qui vive et où le temps s’est arrêté. Pourtant, ils éprouvent une étrange sensation de déjà vu et réalisent très vite que quelque chose d’hostile les guette.

 

La critique :

Vous le savez autant que moi, je ne suis pas un adorateur particulier du cinéma d'horreur contemporain que je trouve revu, aseptisé, insipide et fonctionnant toujours selon les mêmes mécanismes. Et je serais loin d'être le seul du blog à vous le dire... Pourtant, je ne peux m'empêcher de changer constamment le style de film que je chronique dans un but d'innovation et de défi personnel. Et, partant de ce postulat, il fallait que je rencontre tôt ou tard un film d'horreur relativement récent (8 ans quand même !). Et ce film d'horreur sera donc Triangle, réalisé par Christopher Smith à qui l'on doit des films horrifiques s'étant fait connaître des amateurs, à l'instar du chouette Creep, de Severance ou encore de Black Death. Bref, un pedigree pas spécialement dégueulasse quand on voit la misère du cinéma d'horreur actuel.

Pourtant, si les films cités suivaient un schéma narratif linéaire, Smith a d'autres ambitions pour son nouveau bijou et tient à intellectualiser le film d'horreur tel que nous nous l'imaginons à notre époque. Premier point problématique : le film est un direct-to-dvd, ce qui est rarement bon signe mais l'inquiétude fait rapidement place à une certaine forme de curiosité quand on sait que le film obtint des chroniques assez positives. A cela, vous ajoutez le prix du meilleur inédit vidéo au célèbre festival de Gérardmer. Un fait à noter pour tous les puristes et passionnés du support physique est que, selon l'avis des principaux sites spécialisés, l'édition Blu-ray du film fait partie des plus remarquables, techniquement parlant, depuis que ce support existe, autant au niveau de l'image que du son.
C'est un point qui n'est pas du tout négligeable mais que je n'ai pas, personnellement, vérifié. Sachant tout cela, un étrange engouement germe en notre fort intérieur pour nous poser une question clé : Est-ce que nous tenons enfin un autre film d'horreur contemporain pouvant se rajouter au cercle très VIP des bons films horrifiques de notre époque ?

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ATTENTION SPOILERS : Jess, mère d'un enfant autiste qu'elle a laissé à terre, embarque avec des amis sur un voilier, «le Triangle», pour une croisière qu'ils espèrent tous enchanteresse. Mais leur embarcation est bientôt prise dans un violent orage qui la fait chavirer. Ils trouvent refuge sur un paquebot, un vaisseau fantôme ou presque, car un étrange et menaçant personnage s'en prend aux nouveaux venus. Seule Jess parvient à survivre à son assaut. C'est alors qu'elle se voit revivre le naufrage avec ses amis. Et malgré toutes ses tentatives pour modifier le cours des choses, elle va revivre sans cesse la même histoire.

Plutôt attirant comme synopsis, n'est-il pas ? Voilà les ambitions qu'a le réalisateur, et quelles ambitions vu qu'il a pour objectif de combiner l'horreur au principe de paradoxe temporel. Un gros risque à payer car la moindre petite incohérence peut détruire instantanément les piliers sur lesquels repose le film. Et ce qu'il faut en dire est que nous avons bien fait de mettre notre réticence de côté et laisser parler notre curiosité car Triangle est indéniablement une belle surprise, redorant un minimum le cinéma horrifique actuel. Smith s'adapte donc à une relecture du mythe de Sisyphe, condamné à revivre sans cesse le même labeur pour être puni de ses fautes.
Ici, c'est une mère, du nom de Jess, d'un enfant autiste dépassée par une éducation qu'elle ne parvient pas à donner et qui se laisse trop facilement submerger par ses émotions. Ce qui explique ses poussées de colère, de hurlement et même de belles gifles de forain. Ses fautes sont donc les suivantes : incapacité à être une bonne mère, patiente, compréhensive et vectrice d'un amour que tous les enfants en bas-âge ont besoin pour leur épanouissement personnel. 

C'est à cause de cela que la situation va déraper ou plutôt a déjà dérapé (on ne sait pas trop quand...) car, partie en virée sur un bateau en laissant son fils, une violente tempête fera couler leur bateau et les rescapés n'auront d'autre choix que de monter sur un immense paquebot inquiétant, l'Aeolus (référence à Eole, père de Sisyphe), passant par là. Dans un premier temps, on s'attend à une narration tout à fait standardisée mais c'est quand tous les personnages secondaires seront abattus rapidement par un unique mystérieux personnage présent à bord du bateau, que l'on commencera à se poser des questions et découvrir le fameux paradoxe temporel impliquant une triple boucle temporelle, de laquelle Jess ne ressortira jamais. Et à ce niveau, le cerveau de Smith recèle d'idées car jamais la narration ne tournera à vide. Toute la première partie est sujette à une imbrication rigoureuse, à notre insu, des autres boucles à venir. En d'autres termes, une foule de détails seront considérés comme sans importance (un simple bruit, une ombre...) alors qu'ils auront justement une signification bien précise.

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Dans Triangle, chaque détail compte et est un embranchement d'un récit millimétré à tout point de vue et quand on repart sur un deuxième visionnage, c'est là que nous nous rendons compte de toute la complexité de l'oeuvre. Et dans la deuxième partie, la même chose se réitérera avec des petits détails qui auront une signification expliquée dans la troisième partie. Nul doute qu'une telle narration, dans les mains d'un incompétent, aurait donné naissance à l'une des plus grosses absurdités du Septième Art mais il n'en sera rien ! Pourtant, malgré tout ceci, de multiples zones d'ombre persisteront et Triangle sera sujet à de multiples interprétations que je ne révélerai pas ici, bien évidemment.
Ce n'est pas pour rien que les comparaisons avec Shining seront flagrantes, par le biais de plusieurs références directes. N'espérez pas voir quelconque fin banale, toute mignonne où tout redevient comme dans le meilleur des mondes. Triangle est avant tout un film austère tant dans sa narration que dans la finalité.

Mais pas que, car Smith parvient aussi à générer une véritable atmosphère, austère également. D'abord inquiétante lors de la découverte de ce paquebot sans âme qui vive, elle gagnera en terrifiant si l'on se met à la place de Jess. Triangle donne le vertige car il efface toute base solide sur laquelle on pourrait se poser. Tout est ténébreux, étrange. On ne sait pas quand le réel point de départ a commencé et quand le point final sera là. Jess parviendra-t-elle à vaincre la boucle temporelle ? Là est toute la question et c'est en cela que Triangle risque de désarçonner son public et de, éventuellement, ne pas plaire parce qu'il navigue à contre-courant de ce à quoi ressemble un film d'horreur au 21ème siècle.
La tonalité horrifique de Shining se ressent sur le paquebot, il n'y a pas de screamer, de vilain monstre ou de profusion excessive de sang. L'horreur est avant tout psychologique et même sensorielle. On ressent aussi la solitude et la fatalité faisant corps avec Jess au sein de cette prison méphistophélique. 

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Pour ce qui est de l'esthétique, Triangle fait des merveilles en nous affichant de superbes plans sur cet océan à perte de vue et sur cet impressionnant paquebot, la première fois que nous le voyons. Les plans en intérieur sont tout autant de qualité avec ce dédale de couloirs sans âme qui vive éclairées par des lampes au teint blafard. On appréciera encore cette référence à Shining avec cette grande salle de bal. A ceci sera ajoutée une bande sonore aux relents tragiques et où tout espoir est vain. Pour ce qui est du jeu d'acteur, seule Melissa George suscite un minimum d'intérêt par sa sensibilité et son désappointement face à une situation qui la dépasse. Les autres acteurs, en revanche, ne susciteront aucune forme d'intérêt et quand je dis aucune, c'est aucune !
Leur jeu d'acteur est bateau (vous ne l'aviez pas vu venir ce jeu de mot hein ?) et ils ne sont là que pour se faire abattre comme des chiens. C'est un peu dommage à ce niveau tout comme l'on pourra être dubitatif sur la fin, si l'on se place dans une optique cartésienne et terre-à-terre. Encore une fois, cela sera dû aux multiples niveaux de lecture. Donc un point assez subjectif !

Cependant, Triangle est l'une de ces trop rares surprises issues du cercle fatal des direct-to-dvd. Smith a su faire preuve d'une ingéniosité sans pareil en retranscrivant une relecture d'une histoire mythologique dans notre monde réel, le tout agrémenté d'une tonalité horrifique. Une retranscription qui fonctionne très bien en termes d'intensité et de crédibilité, malgré la présence d'une triple boucle temporelle qui n'est pas si évidente que ça à cerner. A cela vous rajoutez une image pouvant être superbe par moment (référence à l'image juste au-dessus de ce paragraphe) et une Melissa George d'une grande beauté et vous obtenez une remarquable surprise et une expérience cinématographique tout à fait stimulante.
Un récit alambiqué qui ne plaira pas à tout le monde et qui nécessite une constante attention, et ça c'est trop rare dans ce type de cinéma actuellement. Pour ceux qui s'attendaient à un récit bateau (promis, j'arrête après celui-ci !), faites-moi confiance et allez-y ! Pour une fois que nous tenons un film de thriller/horreur aux antipodes de ce qui sort maintenant, cela serait bien crétin de passer à côté. 

 

Note : 15/20

 

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