Phantom_of_the_Paradise

Genre : horreur, épouvante, film musical (interdit aux - 12 ans)
Année : 1974
Durée : 1h32

Synopsis : Winslow Leach, jeune compositeur inconnu, tente désespérément de faire connaître l'opéra qu'il a composé. Swan, producteur et patron du label Death Records, est à la recherche de nouveaux talents pour l'inauguration du Paradise, le palais du rock qu'il veut lancer. Il vole la partition de Leach, et le fait enfermer pour trafic de drogue. Brisé, défiguré, ayant perdu sa voix, le malheureux compositeur parvient à s'évader. Il revient hanter le Paradise... 

La critique :

Promis à une carrière de scientifique, Brian de Palma intègre l'Université de Columbia pour se consacrer aux sciences physiques. Corrélativement, le jeune éphèbe se passionne pour l'art, le théâtre, le cinéma et en particulier, pour les films de la Nouvelle Vague. Brian de Palma admire et encense le style de Jean-Luc Godard, mais aussi les longs-métrages d'Alfred Hitchcock, notamment Sueurs Froides (1958). C'est dans ce contexte qu'il réalise plusieurs courts-métrages, entre autres Icarus (1960), Woton's Wake (1962) et Jennifer (1964). En 1968, il signe son tout premier long-métrage, Meurtre à la mode. Ce premier film permet déjà d'apprécier toute la virtuosité de Brian de Palma derrière la caméra.
Mais, à l'époque, le jeune cinéaste doit encore s'aguerrir pour marcher dans le sillage et le continuum d'Alfred Hitchcock.

A l'orée des années 1970, Brian de Palma s'accointe et s'acoquine avec de jeunes cinéastes en vogue, notamment George Lucas, Francis Ford Coppola et Steven Spielberg, soit la nouvelle génération hollywoodienne qui va triompher et toiser le haut des oriflammes dans les années à venir. En 1973, Brian de Palma réalise Soeurs de Sang. Si le film obtient seulement un succès d'estime lors de son exploitation dans les salles obscures, le métrage devient la nouvelle égérie de critiques unanimement dithyrambiques. Pour Brian de Palma, c'est aussi l'occasion d'exposer ses thèmes de prédilection, notamment cette fascination pour cette duplicité inhérente à la nature humaine, ainsi que cet attrait pour le voyeurisme. Sur ce dernier point, le metteur en scène n'a jamais tari d'éloges pour Le Voyeur (Michael Powell, 1960). Pour son prochain film, Brian de Palma aspire à développer ce côté hébéphrénique via une comédie musicale à consonance horrifique.

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Ce sera Phantom of the Paradise, sorti en 1974. Le long-métrage doit être conçu comme l'adaptation libre et libertaire de Le Fantôme de l'Opéra, un roman griffonné par les soins de Gaston Leroux en 1910, et qui a déjà fait l'objet de plusieurs versions cinématographiques. Présenté au festival international du film fantastique d'Avoriaz, Phantom of the Paradise s'octroie la récompense suprême. Hélas, le métrage se solde par un bide commercial et semble condamné à errer dans les affres des oubliettes. Que soit. Au fil des années, Phantom of the Paradise va renaître de ses cendres pour s'arroger le statut de film culte et même de classique du noble Septième Art.
Le scénario du film s'inspire en partie d'une expérience personnelle et traumatisante vécue par Brian de Palma avec la société de production Warner Bros pour son film Get to know your rabbit (1972), une pellicule qui sera finalisée sans l'assentiment du cinéaste (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Phantom_of_the_Paradise).

Brian de Palma est alors gentiment remercié par ses producteurs. Pour financer Phantom of the Paradise, il peut néanmoins compter sur la mansuétude et la prodigalité d'Edward R. Pressman. Paul Williams revêt les oripeaux de compositeur du film. Extatique, Brian de Palma engage alors Paul Williams dans le rôle de Swan. Viennent également s'agréger William Finley, Jessica Harper, George Memmoli et Gerritt Graham. Pour l'anecdote, George Lucas assistera au montage, ainsi qu'à plusieurs séquences de tournage. Impressionné par le style visuel du film et par la complexion maléfique et quasi mécanique de Winslow Leach, George Lucas s'inspirera en partie du casque et de la monstruosité de ce personnage meurtri pour concevoir l'armure et la personnalité de Dark Vador (merci Wikipédia !).
Mais ne nous égarons pas et revenons à l'exégèse du film ! Attention, SPOILERS !

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(1) Swan est une superstar du rock à qui tout réussit depuis son plus jeune âge. A la tête de la maison de production Death Records, devenue un véritable empire du rock, il envisage d'ouvrir le Paradise, un haut-lieu de la musique entièrement voué à sa gloire. Tandis qu'il écoute les Juicy Fruits, un groupe qui a contribué à faire le succès de sa maison de disques, il rêve déjà à autre chose, un nouveau genre musical, plus moderne, plus adapté à l'ouverture de sa salle.
Au même moment, Winslow Leach, un sombre auteur-compositeur, s'installe au piano, face à une salle vide, et entonne l'un des titres qu'il a composés. C'est la révélation pour Swan. Il lui faut cette musique, quoi qu'il advienne, quels que soient les moyens à mettre en oeuvre pour se la procurer. On comprendra très vite que Swan n'est pas le genre de personnage à s'encombrer de scrupules pour parvenir à ses fins (1).

Au milieu des années 1970, Brian de Palma est encore ce jeune cinéaste fougueux qu'il restera par la suite, tout du moins jusqu'à la fin des années 1990. Pour Phantom of the Paradise, Brian de Palma souhaite carrément réaliser la plus grande comédie musicale de tous les temps, en proposant une sorte de maelström entre le fantastique, l'épouvante et la tragédie shakespearienne. En l'occurrence, Phantom of the Paradise s'apparente bel et bien à un huis clos à la fois fantasque et oppressant. 
La majorité des séquences se déroulent donc à l'intérieur de la maison de production Death Records, une sorte d'empyrée terrestre pour les groupes et les artistes qui aspirent à épouser les firmaments de la gloire. Encore faut-il parvenir à flagorner l'esprit machiavélique de Swan, un producteur fallacieux, obséquieux et mercantile.

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Emballé par les mélodies harmoniques et mélancoliques de Winslow Leach, Swan souhaite s'approprier la cantate du chanteur et compositeur pour la dévoyer en spectacle rock sous les feux des projecteurs. Winslow Leach est donc prié de retourner gentiment dans ses pénates. Une requête qui n'est évidemment pas ouïe par le compositeur. Dès lors, Brian de Palma métamorphose sa pellicule et son scénario en pacte "faustien". La signature du contrat devient une ratification rédhibitoire et irrévocable.
Winslow Leach et Swan deviennent les instruments du mal et surtout les fidèles prosélytes d'un capitalisme qui peut tout acheter, tout déformer, tout pervertir au nom du lucre, du marketing et du monde du spectacle, lui aussi débauché. Phantom of the Paradise revêt alors les frusques rougeoyantes d'un film d'épouvante, s'inspirant en grande partie du cinéma expressionniste allemand.

Sur ce dernier point, Brian de Palma fait preuve d'extravagance et de grandiloquence, multipliant les plans acérés, les effets de champ et de contrechamp, le tout corseté par des effets de lumière et des couleurs diaprées et volontairement bigarrées. Tout doit concourir à réaliser une pellicule éparse, transformant Phantom of the Paradise comme le témoin d'une époque libertaire, où toutes les divagations sont permises ; finalement à l'image de ses deux principaux protagonistes. Il faudrait sans doute une longue épitaphe pour décrire ce film complètement barge, à la fois kitsch, éthéré et délicieusement ringard. A contrario, c'est aussi cet aspect désuet qui inaugure toute la subtilité et l'originalité de ce film en forme de feux d'artifice. A travers Phantom of the Paradise, Brian de Palma souhaitait sans doute s'assurer de son empreinte et de son immortalité sur le cinéma.
Que le cinéaste se rassure. L'exercice se révèle d'une remarquable fructuosité, quitte à décontenancer son audimat. Oui, Phantom of the Paradise est bel et bien cet opéra rock espéré par tous les fans de cette musique indocile et irrévérencieuse. Mais pas seulement. A défaut de réaliser le nouveau Sueurs Froides, Brian de Palma signe une sorte de Citizen Kane à l'envers, tout en s'inspirant du cinéma baroque allemand et des comédies musicales très en vogue dans les années 1970.
Bref, on tient là un film parfaitement indescriptible et d'une noirceur insondable. Paradoxalement, Phantom of the Paradise est régulièrement ponctué par cette truculence et cet humour "so british". Sans doute encore une allusion au style hitchcockien.

Note : 18/20

sparklehorse2 Alice In Oliver

(1) Synopsis du film : http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=310