Mother! - Darren Aronofsky (2017) Poster

Genre : Thriller, Drame, Epouvante - Horreur, Fantastique (interdit aux - 12 ans)

Année : 2017

Durée : 2h01

 

Synopsis :

Une jeune femme (interprétée par Jennifer Lawrence) et son mari (interprété par Javier Bardem) mènent une vie paisible dans une maison campagnarde et retirée. Leur existence est bouleversée par l'arrivée, chez eux, d'un mystérieux couple (interprété par Ed Harris et Michelle Pfeiffer).

 

La critique :

Mother! est le septième film (long-métrage) du réalisateur Darren Aronofsky, connu pour Requiem for a Dream et Black Swan principalement. Au travers de cette filmographie, transparaissent déjà certains thèmes récurrents, tels que : L'Art et l'artiste, la célébrité, la désillusion des rêves, la folie, l'humanité, Dieu, l'amour et la sexualité, la recherche de la perfection, la désintégration du corps et Autrui. 

Tout d'abord, parlons de "la forme" qu'a le film Mother! : Le cadrage du film est constamment instable, toujours en mouvement, il n'y a aucun (ou vraiment exceptionnellement) plan fixe. Ce type de cadrage n'est pas sans rappeler, celui de certains films du réalisateur Danois Lars von Trier, comme Dogville ou Breaking the Waves, où le but est de filmer " à la main " effectuant ainsi des mouvements plus instinctifs et, par la même occasion, plus imprévisibles. Darren Aronofsky avait déjà cadré Black Swan en suivant ce même procédé. Le fait de cadrer de cette manière, ne permet pas de pauses contemplatives, le spectateur est directement plongé dans l'action, il vit ce qui se passe dans le film de la même manière que les personnages. 

mother - gp

Lors d'une interview, Darren Aronofsky a expliqué : " Pour Mother!, on a énormément restreint nos types de plan. Il n'y a que trois plans différents dans le film. C'est soit gros plan sur son visage, par-dessus son épaule, ou bien son point de vue, ce qu'elle regarde. " Par la suite, nous pouvons constater, en tant que spectateur, et surtout en salle de cinéma, le travail sur le son qui a été effectué sur Mother!. Le son est en 3D. Tout ce que le spectateur entend, il l'entend de la même manière que le personnage interprété par Jennifer Lawrence, en fonction d'où ce personnage se situe et d'où le son provient. Par exemple, si un personnage marche derrière le personnage principal, donc, le son sera retranscrit avec une grande intensité derrière le spectateur et suivra le déplacement de ce son en fonction du déplacement de sa source par rapport au personnage principal. 

En prenant conscience de tous ces choix de réalisation, nous pouvons en déduire que le parti pris du réalisateur a été de pousser un maximum l'identification, pour le spectateur, envers un seul personnage, celui de "mother", sans laisser la possibilité aux spectateurs d'orienter leur identification vers un autre personnage de l'histoire, car "Him" aurait aussi très bien pu être un personnage envers lequel le spectateur s'identifie. Mais tout dans la mise en scène pousse le spectateur à s'identifier à "mother". Lors du visionnage, nous sommes vraiment dans l'espace mental de "mother" et de personne d'autre, pas à une reprise. 

Parlons désormais des références ou des films auxquels renvoie Mother!, tel que l'univers cinématographique de David Cronenberg, avec cet apsect "organique", le fait de rendre un aspect organique et visqueux à un objet inanimé, comme ci-dessous : 

eXistenZ - PlanMother! - Organique

Dans le cinéma de David Cronenberg, il est fréquent de voir des objets ordinaires, tel qu'ici une manette de jeu, sous une forme charnelle ou organique. Et dans Mother!, le sol d'une des pièces de la maison présente aussi cet aspect, la maison semble organique, à plusieurs reprises "mother" touche les murs et une vision lui apparaît. "Mother" ne semble faire qu'un avec la maison, comme si elle était entièrement connectée avec elle et que cette même maison finissait par obtenir des caractéristiques humaines. Les passages où "mother" a ses visions, peuvent aussi renvoyer aux visions qu'a Oscar dans le film Enter the Void de Gaspar Noé.

Mother! - Plan HallucinatoireEnter the Void - Hallucinatoire

Durant le visionnage du film, j'ai pour ma part trouvé beaucoup de ressemblances aux films polonais et surréalistes des années 1970/1980, tel que le film de Wojciech Has, La Clepsydre, avec cet aspect totalement onirique, où la foule et chaque élément composent l'univers, la situation et l'atmosphère du film sont parfaitement incontrôlables, pouvant même paraître totalement aléatoires.

La Clepsydre - foule indomptableMother! - Humanité05

Le film, par certains aspects, peut rappeler le cinéma de Roman Polanski, par l'utilisation de personnages purement oppressants, qui n'ont aucune gêne et qui s'immiscent dans l'intimité des personnages principaux, allant jusqu'à les rendre totalement fous, comme par exemple une des voleuses dans Mother!, qui renvoi directement aux voisins dans The Tenant et Rosemary's Baby.

Mother! - Personnage Polanskien 2

The Tenant - Personnage Polanskien

Rosemary's Baby - voisin encombrant

En plus de cela, Mother! comporte plusieurs ressemblances avec Rosemary's Baby, notamment l'affiche promotionnelle qui en est un hommage évident, la Paramount, présentant le film comme le nouveau Rosemary's Baby pour le vendre... 

Mother! - PosterRosemary's Baby - Poster

En revanche, Darren Aronofsky présente plutôt L'Ange Exterminateur de Luis Bunuel comme inspiration majeure. En effet, les deux films traitent de l'apocalypse, mais aussi de l'invasion de personnes chez soi. Dans L'Ange Exterminateur, les personnages ne ressentent pas l'envie de partir, puis se retrouvent enfermés par une sorte de malédiction mystique qui les confine dans une pièce de la maison de leur hôte. Dans Mother!, une infinité de personnes fanatiques se rend dans la maison et la profane, détruisant tout sur leur passage. Elles deviennent hystériques et agressives à tel point que la situation est hors de contrôle, et que seule l'apocalypse pourra permettre aux choses de revenir dans l'ordre. 

Possession d'Andrzej Zulawski a indirectement inspiré Mother!, car il s'agit dans les deux cas d'une histoire métaphorique, où l'on se sert d'une histoire de support pour traiter d'autres thèmes. Dans Possession, Andrzej Zulawski parle de l'infidélité, de la rupture amoureuse, de l'appropriation du corps d'autrui, de la pression politique (communisme pendant la guerre froide), de l'aliénation, du dégout, de la sexualité et j'en passe au travers d'une histoire de monstre. Dans Mother!, Darren Aronofsky s'est inspiré du genre/sous - genre Home Invasion Movie pour le pousser à son extrême et traiter ses thèmes fétiches. Darren Aronofsky a dit à ce sujet : "J'adore la façon dont Zulawski transforme une histoire très personnelle de rupture en film de monstre et de terreur pure."

Nous en venons maintenant au sens de l'histoire, Mother! est un film métaphorique et abstrait, comportant plusieurs niveaux de lectures. Le réalisateur a expliqué son film en disant qu'il s'agit d'une réécriture de la bible, à laquelle s'ajoute un plaidoyer pour la nature. "Mother" ainsi que la maison seraient des personnifications de la Nature, "notre mère la Terre", et "Him" serait la personnification de Dieu. Le couple, interprété par Michelle Pfeiffer et Ed Harris, représenterait Adam et Eve, ainsi que leurs fils Abel et Caïn. Le reste des intrus représenterait donc symboliquement l'humanité toute entière. Rien qu'avec cela, nous pouvons reconnaître les thèmes chers et donc, déjà explorés par le réalisateur. Dieu et tout ce qui s'articule autour, donc le culte religieux, présent dans Pi et Noah, notamment, mais aussi l'humanité, avec ce même regard pessimiste et misanthrope, sur une foule et une société viscéralement irrespectueuse, totalement articulée par l'avarice et l'égocentrisme au mépris des rêves et de l'intimité des autres, comme dans Requiem for a Dream, par exemple. 

Ce fond sera donc l'histoire qui permettra à Darren Aronofsky de travailler d'autres thèmes, comme l'Amour et le Couple. Dans ce film, "Him" est totalement égocentrique, là où "mother" est entièrement dévouée à son mari, espérant cependant une certaine reconnaissance, qu'elle ne trouvera malheureusement jamais. "Him" est assez autoritaire, par la même occasion, il ne demande jamais le consentement de sa compagne pour inviter de parfaits inconnus et ne se soucie jamais d'autre chose que son ressenti et lui-même. Lorsque le coeur en cristal est brisé, il hurlera par exemple férocement sur "mother" pour lui dire de sortir. Ce film permet donc aussi, dans l'image du couple qui nous y est montrée, de pouvoir établir un constat sur un climat inégal dans une relation à sens unique. Seule "mother" fait des efforts, dont "him" ne tient pas compte puisqu'il n'en a jamais assez, comme il le dira à la fin. 

Le thème de l'Art et de l'Artiste, rattaché à la célébrité est aussi omniprésent et très important, dans Mother!, "Him" est le Dieu créateur, il est écrivain et passe par la fameuse étape de la page blanche où la panne d'inspiration le pousse à procrastiner et le rend irritable. Après cela, les éléments de sa vie le conduiront à créer une oeuvre qui, en reposant sur son intimité qu'il partage avec "mother", le conduiront à faire une oeuvre bouleversante dans laquelle tous se retrouveront : "En lisant le livre, j'ai eu l'impression qu'il a été écrit pour moi", voici ce que certains lui diront.
Lorsque "mother" l'a lu, elle a aussi été touchée, et la séquence qui illustre l'émotion qu'elle ressent, lors de la lecture de celle-ci, montre l'histoire intime de son couple, ce qu'elle finira désespérément par rechercher en vain. "Him" quant à lui, ne veut qu'une seule chose, être au centre de l'attention et de l'admiration des autres, "mother" finira par lui dire : "Tu ne m'aimais pas, tout ce que tu aimais chez moi, c'était l'amour que j'ai pour toi." 

La célébrité de "him" prendra des proportions ahurissantes et le fanatisme sera poussé jusqu'à l'extrême, mais "him" ne s'y opposera jamais, il verra son bébé se faire tuer et manger (représentation du Christ) et sa femme se faire lyncher sous ses yeux, mais lui dira de pardonner, en prétextant "qu'ils sont désolés". Dieu aurait-il créé l'humanité seulement pour être adulé ? L'Artiste est-il uniquement un être égocentrique à la recherche de l'attention et de l'admiration des autres, mettant en avant son travail juste pour obtenir la gloire ? Ces questions relèvent clairement de la métaphysique. Peut-être même qu'à travers cet aspect du film, le réalisateur parle de sa vie en tant que réalisateur, sachant qu'il était le compagnon de Jennifer Lawrence avant le tournage, et que la raison de leur séparation est due à la pression que représentaient la promotion et l'accueil désastreux du film.
Jennifer Lawrence a confié qu'elle ne supportait plus son obsession envers les critiques faites sur le film. Darren Aronofsky occuperait-il la place de "Him" mettant son couple de côté pour favoriser son attention sur son oeuvre et la réception de celle-ci ? Il ne s'agit ici que d'hypothèses, voire de superstitions, mais la vision du couple qu'il dépeint dans son film, en traitant de l'Art, ne peut qu'être mis en relation avec la vie de l'artiste qui fait cette oeuvre. 

La sexualité (souvent oppressante) est aussi présente, bien que sous-jacente la plupart du temps. Comme dans Black Swan ou Pi, elle est vécue par le personnage comme une attaque d'autrui. Plusieurs envahisseurs font des remarques à "mother" comme : "Nice view!" ou encore en la draguant lourdement alors qu'elle explique distinctement qu'elle n'est pas intéressée. Le personnage de Michelle Pfeiffer est aussi très indiscret sur la situation du couple de "mother" et sur leur vie sexuelle, ce qui peut paraître assez déstabilisant. La conception de l'enfant de "mother" et "Him" se fait aussi dans des circonstances troublantes, à la suite d'une violente dispute, "Him" se jette sur "mother" qui hurle son désaccord, sans qu'il n'en prenne compte. Par la suite, le visage de "mother" soulignera un certain plaisir, mais tout cela commence comme un viol, et cette thématique de la sexualité trouble et troublante (pour le personnage principal et le spectateur) chère à Aronofsky est ici aussi présente et bien qu'implicite la plupart du temps, elle n'en reste pas tout autant intéressante, complexe et importante.

La dégradation/perte de contrôle du corps fait aussi partie des éléments thématiques du film, comme dans Pi, "mother" semble souffrir de crises nauséeuses. Ce mal - être corporel peut représenter la souffrance que vit "mother" face à l'inattention de "Him" envers elle. 

Le film comporte aussi une structure de boucle infernale, semblable à celle de The Tenant, l'ouverture du film se fait, ce qui impose un certain climat oppressant pour le spectateur par ailleurs, sur la fin du film, avec les flammes de l'enfer qui consument le visage en larmes de "mother", puis "Him" qui replace le coeur en cristal et la maison qui se rétablie, pour montrer "mother" sous les traits de Jennifer Lawrence appelant "Him". La fin du film se déroule de la même façon, "mother" se fait arracher le coeur par "Him" alors qu'elle est brulée et celui-ci en extrait le même cristal qu'il replace et la maison se reconstruit, "mother" apparait sous les traits d'une autre actrice qui de la même façon appelle "Him". L'utilisation de ce type de structure narrative n'est pas une facilité scénaristique ou un effet de style purement superficiel, elle permet de souligner le fait que la nature sera éternellement dégradée par les Êtres Humains et qu'elle vivra cet enfer éternellement, le changement d'actrices et donc d'apparences de "mother" peut être interprété comme le fait que la nature évolue, mais cela ne la sauvera pourtant pas de la souffrance causée par l'Homme. Elle montre aussi que le climat d'enfermement de cette relation malsaine ne permet aucune échappatoire et qu'elle se répètera indéfiniment. 

Mother! x Rosemary's Baby

Malgré le fait qu'Aronofsky ait expliqué son film, certains éléments mystérieux restent inexpliqués, je me demande encore ce que représente cette fiole qui contient la poudre jaune, ou encore que fait ce coeur qui apparaît dans les toilettes et pourquoi le titre est accompagné d'un point d'exclamation ? Aronofsky a laissé planer le mystère sur le sujet, répondant que la réponse se trouve à la fin du générique, mais j'ai beau le voir mille fois, je ne trouve toujours pas de réponse... 

Mother! est un film métaphorique et surréaliste, qui permet donc d'y voir ce que le spectateur veut y voir puisque l'oeuvre traite des sujets denses et universels. Le passage où la maison est envahie par les fanatiques peut carrément être interprété comme un historique de l'humanité, une humanité qui ne vit que pour l'adoration excessive d'une figure qu'elle voit libératrice, alors que celle-ci ne fait rien pour elle (le culte religieux), mais aussi les conflits historiques comme les guerres, les révoltes et les guerres civiles, ne fixant aucune étiquette précise qui viserait à déterminer de quelle guerre il s'agit, mais juste de mettre en scène la représentation d'une guerre pour montrer la nature destructrice de l'Être Humain. Certains passages peuvent aussi évoquer la tendance à l'esclavage et à la prostitution qu'ont les Êtres Humains.

Mother! - Humanité01Mother! - Humanité03

Lorsque le film se termine, on se sent vraiment épuisé et en état de choc, comme écrasé par le poids oppressant du film, c'est vraiment un parcours psychologique, une expérience intense qui nous épuise et nous tourmente, je me rappelle qu'à la sortie de la salle, l'ambiance était vraiment particulière et c'est la première fois que j'ai pu observer un tel climat dans une salle de cinéma. Les spectateurs n'étaient pas préparés à être confrontés à un tel film, et le grand publique n'était pas averti qu'il se trouvait devant un film d'Art et non un divertissement horrifique gratuit ou à la structure banale, le rejet était donc évident d'une certaine façon. Certains passages du film, notamment au début, alors que de parfaits inconnus s'introduisent dans la maison sans aucune pudeur, pouvaient susciter du rejet voir des moqueries, pour leurs côtés absurdes et invraisemblables, mais il faut bien comprendre que ce genre de passage (comme le fait que "mother" ne décide pas de partir plus tôt ou en soit carrément empêchée à chaque tentatives) sert avant tout une métaphore et les réactions que ces moments suscitent peuvent aussi cacher le malaise inconscient du spectateur, car il s'agit bien là d'une forme viscérale de la peur, avec cet aspect intrusif et cette omniprésence oppressante d'inconnus qui saccagent tout et ne respectent rien ni personne. 

mother! - ending

 

En bref, Mother! est un film aux significations multiples et il serait futile de vouloir coucher sur une seule critique tout ce qu'il pourrait bien vouloir représenter, car chacun doit pouvoir l'interpréter différemment et y voir des aspects que d'autres ne décèleront pas. Mais il n'en reste pas moins une expérience de cinéma unique. S'il y a un point sur lequel personne ne peut blâmer Mother!, pas même ceux qui le haïssent, c'est son originalité. J'aime voir des films qui me donnent l'impression de voir quelque chose d'unique. Ici, l'histoire est certes déconcertante et inadaptée au grand public, mais, je suis heureux de savoir qu'elle existe et de savoir que je n'ai pas raté le film à sa sortie, car il s'agît bien là d'un film culte pour la génération future. Loin de la haine du publique et des critiques complaisantes, qui préfèrent voir des histoires simples qu'ils ont déjà vues sous toutes les formes ; ici, nous sommes face à une réelle volonté de réinventer le storytelling et le cinéma. 

Mother! est le Magnum Opus Abstrait des thèmes chers à Darren Aronofsky.

 

Note : Chef d'Oeuvre Incompris

 

Profil - Avatar CinémaDreamer