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Genre : Animation, drame, science-fiction (interdit aux -12 ans)

Année : 1999

Durée : 1h40

 

Synopsis :

Dans un Tokyo uchronique des années 50, le suicide d'une jeune kamikaze appartenant à une organisation terroriste appelée « la Secte » sème le chaos dans la tête d'un soldat d'une unité d'élite.

 

La critique :

Et voilà, le blocus a définitivement commencé pour moi en ce samedi 23 décembre mais n'ayez crainte, je n'oublie pas pour autant le blog et essaierais de vous gratifier quand même de quelques chroniques durant cette fin d'année. Une année qui, pour le coup, fut riche en chroniques comparé à mes débuts plus sages et timorés. Dans les derniers billets qui clôtureront 2017, je me permets d'aborder le cas d'un autre film d'animation. Un genre qui, dans l'inconscient collectif, est vu comme étant adressé aux enfants et jeunes adolescents. Un genre qui serait assez limité selon certains éventuels détracteurs comme étant limité pour gratifier le spectateur d'une oeuvre complexe.
Pourtant, il y a de cela quelques mois, j'avais bel et bien prouvé par A+B avec les superbes Ghost In The Shell et Perfect Blue, que le dessin animé pouvait tout autant être complexe que mature. Et, donc, que ceux disant que le dessin animé était fait pour les enfants devaient aller cordialement se rhabiller. 

Mais comme le dit le vieil adage "jamais deux sans trois", je me devais de revenir à la charge et celle-ci se fera avec Jin-Roh, la brigade des loups, sorti en 1999 de la patte de Hiroyuki Okiura. Un réalisateur que les fans de Japanimation devront obligatoirement connaître. Pourtant, Okiura n'aura mis au monde que deux oeuvres en tant que réalisateur et Jin-Roh constituera son premier gros travail avec, derrière, les créateurs de Ghost In The Shell. Sa deuxième et dernière oeuvre, du nom de Lettre à Momo, sortira après 13 ans d'attente en 2012. Au final, on pourrait se dire que ce personnage n'est qu'un cinéaste mineur dans le paysage de la Japanimation mais c'est, en raison, de ses postes d'animateur clé que Okiura continuera à se forger une grande réputation.
Outre le fait d'avoir officié en tant que directeur d'animation de Ghost In The Shell, on le retrouvera dans de nombreux classiques de la Japanimation tels Akira, Jojo's Bizarre Adventure, Cowboy Bebop, Metropolis, Paprika ou l'étrange série du regretté Satoshi Kon, nommée Paranoia Agent. Cependant, c'est bel et bien avec Jin-Roh qu'Okiura amorcera la réputation dont il jouit aujourd'hui. A sa sortie, les critiques se montreront dithyrambiques, le film allant jusqu'à être exporté au-delà de ses frontières pour arriver en Occident et récolter des critiques tout autant encourageantes, bien qu'il soit quasiment passé inaperçu chez nous. A ce jour, l'oeuvre a rejoint le panthéon des grands classiques de la Japanimation mais qu'en est-il de tout ceci ?

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ATTENTION SPOILERS : Tokyo, fin des années 1950, après la défaite du Japon face à l'Allemagne nazie, durant la Seconde Guerre mondiale. La ville est secouée par des troubles sociaux fomentés par un groupe d'opposition appelé La Secte. Les autorités, confrontées à des émeutiers de plus en plus violents créent la POSEM (Police de Sécurité Métropolitaine) une brigade d'élite de répression lourdement armée. Lors d'une émeute, le lieutenant Kazuki Fuse, une jeune recrue de cette brigade, se retrouve cependant incapable de faire feu sur une fille porteuse d'une bombe « un petit chaperon rouge ». L'enfant déclenche l'engin explosif et meurt devant ses yeux.
Traumatisé par cet événement, Fuse se recueille sur la tombe de la victime et rencontre la sœur aînée de celle-ci.

Je pense que nous pouvons dire, à l'orée de cette critique, que nous sommes loin de l'univers enchanteur de Walt Disney, non pas que je ne dénigre du tout leur travail (sauf leur récent). Ainsi, le réalisateur déroule son récit dans un Japon uchronique vaincu par le désastre de la seconde guerre mondiale et voyant la pérennité de son influence et de son économie s'effondrer de manière catastrophique. Dans ce contexte politique trouble, l'interventionnisme de l'Etat s'étant embarqué dans une politique de développement accéléré, permit au Japon d'émerger du bourbier dans lequel il était et de connaître une forte croissance économique. Mais à quel prix ? Une réussite éclatante cachant de graves problèmes sociaux avec une hausse drastique du chômage, une surpopulation dans les grandes villes révélant une pauvreté indiscutable et, indéniablement, de nombreuses atteintes aux droits de l'Homme.
A travers ce trait politique cher aux créateurs de Ghost In The Shell, et surtout à Okiura, il met rapidement en évidence une critique féroce de l'ultra-libéralisme et de tout ce qui peut en émerger de mal. La croissance économique au prix d'une rentabilité sans nul autre but que la déshumanisation d'une population condamnée à vivre pour travailler et non à travailler pour vivre. 

Une critique qui cible non pas l'ultra-libéralisme en tant que tel mais celui implanté au Japon, réputé pour son milieu de travail loin d'être sain pour l'individu. Je donnerai l'exemple de certaines entreprises ne prenant pas en compte le(s) deuil(s) que peuvent connaître leurs employés, pour vous dire jusqu'à quel point ça peut aller. Le fait de sauver sa population d'une forme de précarité aura donné lieu à l'effet inverse vu qu'il s'agit de produire toujours plus pour faire du Japon une plaque tournante et un acteur global de l'économie internationale. Evidemment, de la pauvreté surgit la violence et des groupuscules anti-gouvernementaux émergèrent pour combattre le régime afin d'obtenir des conditions de vie humaine. Pour autant, Okiura élude tout manichéisme de base vu que ces rebelles sont loin de toute forme de pacifisme et prônent une violence absurde à coup de cocktail Molotov et de bombes lancées sur les officiers de police. Pire, non sans rappeler les débordements islamistes actuels, ils iront jusqu'à employer des enfants pour effectuer leurs basses besognes. L'enfant, symbolisant la pureté, ne pouvant être considéré comme un ennemi ou un acteur faisant germer le mal et le chaos. 

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A cela, vous rajoutez aussi des tensions internes entre la POSEM et son unité d'intervention d'élite appelé les "panzers" et vous obtenez un bouillon de culture qui décontenança et perturba les critiques de l'époque ne s'attendant aucunement à un tel traitement. En cela, autant être bref, Jin-Roh est sans nul doute l'un des films d'animation les plus perturbants et nihilistes sortis à ce jour, non seulement par ce qu'il montre mais par ce qu'il dénonce. Ceux s'attendant à un vulgaire manga d'action à la vue de ces soldats aux armures démoniaques peuvent courtoisement aller faire un long petit tour car Okiura ne joue pas vraiment dans cette catégorie ci. Il s'attarde surtout sur un lieutenant du nom de Fuse (dit Fusée dans le doublage français lamentable) qui se retrouvera incapable de faire feu sur une fillette mineure portant une bombe et qui se suicidera sous ses yeux en faisant exploser l'engin.
Le fer de lance réside dans la psychologie de ce soldat traumatisé par le suicide d'un enfant sous ses yeux. Un déséquilibre psychologique qui inquiète les hautes instances de l'armée car leurs soldats sont entraînés de façon à être lobotomisé et à se détacher de toute humanité, de tout respect envers la vie. Un traitement à l'image du gouvernement tout autant détaché de son humanité et envers lequel, les "panzer" sont leurs chiens de garde.

Il semblerait qu'en Fuse réside encore une infime partie d'humanité vu qu'il ne parvient pas à se détacher de cet incident en multipliant les cauchemars et hallucinations. Okiura ajoute en plus la dimension psychologique de la guerre en traitant de ce syndrome de stress post-traumatique ravageant progressivement le mental de cet homme renfermé et se questionnant sur soi-même. Car oui, la déshumanisation ne s'implique pas seulement à tuer sans éprouver de remords mais il s'agit aussi de se détacher de la vie en société et donc de se refermer sur soi-même.
A travers Fuse, c'est un amer reflet d'un individu parmi tant d'autres qui ne parvient pas à se faire une place. Sa rencontre avec la soeur de la défunte va alors semer un trouble dans son esprit et, alors que la soeur, Kei, sera en quête de réconfort et de réponses à ses questions, Fuse sera en quête de rédemption. Jin-Roh tournera autour de cette étrange relation entre ces deux êtres désincarnés de tout réel idéal et semblant accepter cette cruelle fatalité d'un monde dangereux à venir.

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Le réalisateur, par le biais de ce rapport, va s'autoriser une relecture très personnelle et originale du "Petit Chaperon Rouge" où la fillette est représentée logiquement par la grande soeur mais qu'en est-il du loup ? Est-ce Fuse, le gouvernement ou, pourquoi pas, la Secte ? Dans cette relation parsemée d'errances au sein d'une ville morne, les choses vont pourtant peu à peu bouleverser l'équilibre établi. Les tensions entre la POSEM et l'unité "panzer" sont susceptibles d'éclater à tout moment car il s'agit pour la POSEM de regagner de son côté l'opinion publique après les massacres qu'ont perpétré l'unité d'élite. Et, forcément, cette relation sera au beau milieu de ce conflit d'intérêt malmenée par une rumeur comme quoi une équipe de contre-espionnage se serait infiltrée chez les panzers dans le but de démanteler la POSEM. Son nom : La Brigade des Loups. Vous l'avez compris, Jin-Roh est un métrage éminemment complexe et labyrinthique et il y a fort à parier qu'un seul visionnage ne sera pas suffisant pour déceler toutes les facettes d'un récit foutant une sévère branlée envers les ignares martelant que le dessin animé est pour les enfants. 

Car oui, l'oeuvre n'est pas adressée aux enfants et s'adresse en priorité à un public plus adulte. Ce n'est pas tant le contexte politico-social qui est difficile à définir pour un enfant mais bien tout le traitement derrière. Il n'y a pas de scènes de sexe, peu de scènes d'action mais qui tournent régulièrement à la boucherie avec des individus exécutés sans sommation, et tout le florilège de projections de sang au programme. En fait, c'est surtout par le biais de la condition de l'homme que le métrage en est si déstabilisant. Une condition voyant le triomphe de l'animal sur l'homme. Des individus ramenés à leurs pulsions les plus primaires sans aucun moyen d'en sortir et évoluant en liberté dans une société. L'un des supérieurs dira que ce ne sont rien de plus que des loups déguisés en homme.
Ce n'est pas tant sa violence physique viscérale mais c'est surtout cette froideur si persistante qui ne place pas Jin-Roh dans la case des métrages tout public et à juste raison. 
Une ambiance glauque et désespérée plane en permanence sur un récit semblant être dénué de toute forme d'espoir. Un nihilisme omniprésent faisant corps avec chaque pixel de l'histoire. Ce n'est donc pas si étonnant de voir que la pellicule suscita bon nombre de débats à sa sortie, et encore aujourd'hui.

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Au niveau de l'esthétique, il convient de dire que le métrage n'a absolument pas vieilli malgré son statut de tout dernier film d'animation japonais entièrement dessiné à la main sur celluloïd. Le dessin est admirable, le trait fin et précis se mêle à des décors d'une beauté à couper le souffle et d'un réalisme très impressionnant. Pour faire clair, Okiura nous invite à faire un petit saut dans le passé durant cette douloureuse période d'après-guerre. Le design des panzers est d'une qualité indéniable et n'est pas sans rappeler les uniformes d'assaut de la Wehrmacht en nettement plus futuriste.
La bande sonore est à l'image de sa trame : froide et mélancolique. Inutile bien sûr de parler d'une quelconque prestation d'acteurs, mais nous ne pouvons éprouver qu'une sincère affection envers ces deux êtres à l'existence parsemée de trop nombreuses embûches. Leurs réactions sont d'un grand réalisme et à aucun moment, on ne déviera vers le fantastique ou l'insolite propre aux dessins animés communs. Jin-Roh, c'est avant tout la carte du réalisme à tout niveau. 

En conclusion, vous aurez aisément compris que Jin-Roh n'a, en aucun cas, usurpé sa réputation de film d'animation culte. A travers une histoire houleuse et d'une remarquable tristesse, Okiura nous dépeint un monde méphistophélique où l'individu a été réduit au second plan derrière la croissance, la rentabilité et la productivité à tout prix par un gouvernement dictatorial. Dans cette ambiance de perpétuelle guerre civile, il y a un nombre impressionnant de thématiques brassées qui ne sont pas sans rappeler la puissante complexité de Ghost In The Shell dont Jin-Roh en serait bien le frère spirituel. Avec cette oeuvre, le cinéaste montre au grand jour qu'un dessin animé peut être mature, peut être choquant et susciter des débats de grand intérêt.
Loin de l'idée que nous nous faisions d'un éventuel film d'action uchronique, c'est avant tout un drame humain d'une puissance difficilement comparable, qui ferait passer pas mal de drames de chez nous pour une aimable plaisanterie. Jin-Roh pourrait bien être, à ce jour, l'un des, extrêmement, rares films d'animation à pouvoir rejoindre la liste culte des films chocs de Cinéma Choc. Si l'on pourra faire quelques petites reproches sur un schéma narratif parfois trop brusque dans ses retournements de situation et donc dans sa complexité, il ne fait aucun doute que nous tenons là un, disons-le clairement, chef d'oeuvre indispensable à tout cinéphile qui se respecte, et peut s'enorgueillir d'une fin affreusement glaciale. Seriez-vous d'accord avec ce général disant que quand on est un loup un jour, on l'est pour toujours ?

 

Note : 18/20

 

 

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