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Genre : drame, fantastique, trash, expérimental (interdit aux -16 ans)
Année : 2009
Durée : 36 minutes 

Synopsis : Unique rescapée d'un massacre familial, Monica se retrouve seule au monde. Obligée de se prostituer pour survivre, elle conserve le sperme de ses clients pour concevoir un enfant. Ce sera une fille. Celle-ci va grandir enfermée telle une bête, dans une cave obscure avec une télévision pour seule fenêtre sur l'extérieur. Arrivée à l'âge de 16 ans, l'adolescente est prise d'une furieuse envie de découvrir l'univers qui l'entoure. Elle traverse l'écran de sa télévision et se retrouve dans les rues face à un nouveau monde pour elle: la réalité.

La critique :

Attention court métrage choc en vue... Dans la continuité de Nuit Noire, réalisée par Quarxx et déjà présentée sur le blog, voici Born From Pain. Mis en scène par Nicolas Blot et Alexandre Macquart-Molin, cette oeuvre glauque et désespérée au point qu'elle ferait passer sans problème Germinal pour une comédie musicale, constitue une excellente surprise dans la morosité et l'aseptisation généralisées du cinéma actuel. Et pour une fois, c'est français ma petite dame ! Pour sûr, ce film d'une audace peu commune, délivre un uppercut spectaculaire à la face du spectateur qui s'aventure à son visionnage. Born From Pain est un court-métrage à la fois terriblement dérangeant mais en même temps, d'une inventivité surprenante. Esthétiquement superbe avec une image en noir et blanc très travaillée, cette rareté filmique (un euphémisme sur Cinéma Choc) mêle avec un réel talent drame social, chaos existentiel et fantastique quasi science-fictionnel. Comme quoi, lorsqu'on veut, on peut ; même avec très peu de moyens.
En tout cas, cela fait bien plaisir de constater qu'il n'y a pas que des réalisateurs frileux et timorés dans le cinéma hexagonal contemporain. Blot et Macquart-Molin ont eu de sacrées "cojones" pour avoir réalisé cet opus qui bouscule et transgresse les codes du politiquement correct.

À l'instar des très talentueux Quarxx (cité précédemment) et Bertrand Mandico, Alex et Niko (pseudonymes de ces jeunes cinéastes) ne s'imposent aucun tabou dans le choix de leurs sujets et aucun interdit dans la manière de les présenter à l'écran. Born From Pain est, malgré son esthétisme visuel remarquable, est un film sale, poisseux, qui filerait la nausée au plus optimiste des cinéphiles tant son atmosphère est à se mettre une balle dans le caisson. Avec des scènes qui se situent parfois à la limite de la pornographie light, le film ne prend pas de gants pour présenter une réalité abrupte, un témoignage choc de la désespérance d'une victime de la vie qui se débat avec ses armes pour subsister dans un milieu où les femmes sont considérées comme des simples objets de consommation.
Un film sans concession donc qui mérite très largement son interdiction aux moins de seize ans. 
Un titre anglais pour un film français. Pourquoi pas ? répondent les co-auteurs à l'unisson. Traduit littéralement, le film s'intitule donc "Née de la souffrance". Et c'est peu dire qu'il porte son titre à merveille. Souffrance d'abord pour cette jeune femme, Monica, dont la mère elle-même, se prostituait déjà avant que le père de famille, dans un excès de démence ne la tue puis ne se suicide.

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Souffrance d'être livrée aux prédateurs dans une vie où elle n'a plus ni soutien ni espoir. Alors, elle vend son corps à des inconnus ; comme tant d'autres l'ont fait avant elle et comme tant d'autres le feront après. Souffrance pour sa fille terrée tel un animal et séquestrée, tenue à l'écart du monde extérieur comme une infirmité que sa mère tenterait de dissimuler. Mais Born From Pain se démarque très rapidement d'autres oeuvres traitant de la maltraitance infantile (je pense notamment à The Girl Next Door) par le virage à 180 degrés que les réalisateurs font prendre au film dans son dernier quart d'heure. Commencé comme un quasi documentaire sur les affres de la prostitution et les ravages occasionnés par la marginalisation sociale, Born From Pain se transmute en pur film fantastique, sans que le spectateur ne voie venir le changement de cap. Nous pourrions même parler de cinéma expérimental car, comme nous le verrons par la suite, l'ombre de David Lynch planera constamment tout au long des 36 minutes que dure le métrage. Born From Pain, ce sont deux films réunis en un seul.
Une première partie entièrement focalisée sur le personnage de Monica. À ce moment-là, le film se déroule comme un drame social, psychologiquement éprouvant, qui s'inscrit dans la dure réalité de l'existence somnambulique d'une femme aux abois. Puis, changement total de décor et de genre cinématographique dans la seconde moitié du métrage.

Surtout, dans son final. Les réalisateurs opèrent une rupture (en douceur, certes) dans le déroulement du scénario. Peu à peu, Monica se raréfie puis disparaît de l'écran afin que l'histoire ne se concentre plus que sur sa fille qui devient ainsi l'unique protagoniste du film. Une fille dont on ne saura jamais le nom ni même si elle en a un. Démonstration par A plus B d'une déshumanisation complète de cette adolescente, laissée à sa solitude et à ses souffrances existentielles. Born From Pain se déconnecte alors du réel pour basculer dans le fantastique pur et dur. Mais un fantastique toujours empreint de souffrances et d'effets visuels d'une rare agressivité. Attention spoilers : Au comptoir d'un café, Monica est perdue. Rescapée d'une tuerie familiale (dont on entend juste le déroulement en fond sonore avant le générique), elle rencontre Aline, un(e) transsexuel(le) qui se prostitue.
Sans plus aucune attache, sans aucun moyen d'existence, Monica se décide à suivre sa nouvelle amie et à faire elle aussi, le trottoir pour survivre. Très vite, les clients se succèdent au rythme d'une vie d'errance et d'incertitude. Des rencontres à la va vite dans des terrains vagues, des décharges publiques ou des casses de voitures.

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Pourtant, Monica a envie d'un enfant. Alors, aussitôt ses passes terminées, elle recueille les spermes de ses clients restés dans les préservatifs et les congèle. Après en avoir recueilli suffisamment, elle verse le contenu dans un bol, l'injecte dans un godemichet-éjaculateur et s'auto-insémine la semence accumulée. Neuf mois plus tard naît une petite fille qui est cependant hermaphrodite. Pour autant, Monica ne cesse pas la prostitution, mais à domicile à présent. Pendant ce temps, sa gamine grandit, enfermée au sous-sol avec une télévision pour toute compagnie. Avec sa fille, Monica est tantôt douce tantôt brutale, ne sachant pas trop quelle attitude adopter pour se faire respecter.
Reste que la gamine se nourrit d'images de guerre et de violence à longueur de journée et qu'elle semble prendre un réel plaisir à contempler le malheur du monde par écran interposé. Seule vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une pièce sordide, l'adolescente pré-pubère se transforme en une jeune fille. Arrivée à l'âge de seize ans et des premières pulsions sexuelles. Elle se met à fantasmer devant les beaux acteurs de séries américaines. Au fur et à mesure que le temps passe, la télévision atteint des dimensions gigantesques aux proportions d'un écran de cinéma.

Un jour, ni tenant plus, elle saisit la prise de la télévision et se l'introduit dans le vagin, commençant un coït surréaliste avec l'objet électrique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle se retrouve enceinte et accouche d'un... revolver, relié à elle tout comme un nouveau-né par un cordon ombilical ! Décidée maintenant à découvrir ce qu'il y a de "l'autre côté" de ses quatre murs, elle traverse l'écran de la télévision pour se retrouver propulsée dans ce qui est pour elle un monde totalement inconnu : la réalité de la rue. Et maintenant ? Dès que l'on a terminé de visionner Born From Pain, une évidence nous apparaît clairement. Les réalisateurs sont des fans absolus de deux grands classiques du cinéma de genre : Eraserhead et Vidéodrome. Impossible, en effet, de ne pas faire le rapprochement avec les films de Lynch et Cronenberg tant le court-métrage d'Alex et Niko s'inspire de l'univers des deux maîtres nord-américains. Soyons aussi un tantinet franchouillard, rajoutons une dose de Gaspar Noé pour l'originalité de la mise en scène et vous aurez un aperçu plus précis de ce à quoi ressemble Born From Pain, c'est-à-dire à une belle claque dans la gueule ! Nous avons évoqué précédemment le fond et les thématiques strictement sociétales que le film aborde dans sa première moitié, puis la soudaine bifurcation qu'il opère pour se transformer en objet filmique mutant.

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Ce côté organique des effets visuels (le revolver accouché par l'adolescente) nous renvoie à nouveau à Vidéodrome et à la fameuse scène où James Woods s'arrache une arme du ventre. Le rapport charnel qu'entretient la gamine avec des objets technologiques est aussi un hommage non dissimulé au réalisateur canadien. Les réalisateurs affirment n'avoir voulu délivrer aucun message, mais difficile ne pas voir une condamnation virulente de la violence télévisuelle : abreuvée d'images de terreur et de mort, la gamine fait l'amour avec la télévision et enfante d'un flingue.
Tout est dit... Avant ces dysfonctionnements scénaristiques intentionnels, les réalisateurs nous avaient imprégnés de longues minutes d'une atmosphère sombre et oppressante toute droit sortie du côté de chez Lynch et de son mythique Eraserhead
Sur la forme, le film est irréprochable, l'image est belle, léchée, épurée. Certains plans tournés en hauteur, notamment la rafale de rapports sexuels infligés à Monica, donne une impression de domination et d'un certain voyeurisme de la part du spectateur. Les (rares) actrices sont très impliquées, surtout Magalie Marc qui interprète l'adolescente perturbée de façon vraiment convaincante.

Très belle performance de cette jeune comédienne qui n'avait évidemment pas l'âge de son personnage. Au crédit du film, on pourra encore ajouter des trouvailles qui produisent leur petit effet comme ce bandeau noir, porté comme des lunettes de soleil, par les clients de Monica. Un floutage de carton, façon documentaire d'investigation masquant de façon volontairement grossière le visage des hommes fréquentant les prostitués, qui sont de nos jours mis à l'index et pointés du doigt, traqués par la police comme de véritables délinquants. Là encore, un jugement sévère de la part des deux cinéastes sur une société devenue puritaine et polémiste. 
Bien sûr, quelques incohérences demeurent  dans le scénario mais dans l'ensemble, Born From Pain est une réussite totale.
Dommage qu'à ma connaissance, Nicolas Blot et Alexandre Macquart-Molin n'aient pas récidivé depuis 2009. La faute au manque de financement, certainement. L'argent, toujours le nerf de la guerre. En attendant, je n'ai pas de conseil à vous donner, mais si vous aimez le cinéma de Noé, de Lynch ou de Cronenberg, jetez-vous sur ce film, vous aurez l'univers de ces trois grands réalisateurs concentré en un peu plus d'une demi-heure. C'est sombre, c'est dur, c'est beau. Et c'est signé par deux jeunes frenchies à qui j'adresse mes plus vives félicitations !

Note : 17.5/20

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