Aka_Ana 

Genre : Documentaire, Expérimental, Drame, shockumentary (interdit aux - 18 ans)

Année : 2010

Durée : 60 min

 

Synopsis : Sous forme de journal intime, Aka Ana suit 120 errances nocturnes de A. au Japon. Accompagnées d'extraits littéraires constituant l'architecture narrative et émotionnelle au film, ces multiples séquences dévoilent l'intimité des femmes, leur sexualité. Femmes violées, prostituées ou stripteaseuses, elles se confient et présentent leurs pratiques sexuelles ou leurs fantasmes. 

La critique : 

Aka Ana est le premier film (long-métrage) du photographe Antoine d'Agata, filmé au japon en 2006. Antoine d'Agata est avant tout un photographe Français, qui a étudié la photographie à New York à l'International Center of Photography, où il aurait suivi les cours de Larry Clark et Nan Goldin. À partir de l'âge de 17 ans, il s'intéresse aux mouvements punks et anarchistes Marseillais. Peu de temps après, il commence à fréquenter des bordels et à se droguer régulièrement. En 1981, il perd l'usage de son oeil gauche après avoir reçu une grenade lacrymogène de la Police, lors d'une altercation avec des membres néofascistes du Parti des forces nouvelles.

 

images 

Aka Ana est un documentaire expérimental qui dresse le portrait de femmes, que le réalisateur aurait rencontrées lors de son voyage au Japon, dans des milieux assez défavorisés, où se mêlent drogue et prostitution. Le mode opératoire de l'artiste résiderait dans le hasard de ses rencontres. Il ne définit presque jamais à l'avance l'objet de ce qu'il va photographier. 

Le film s'ouvre sur un couple qui danse. Le mouvement de l'image est saccadé et le couple n'est qu'une ombre en contre-jour de la lumière (artificielle) qui rend visible le décor, simple, l'extérieur d'un hôtel en mauvais état. Rien qu'avec ce premier plan, le spectateur peut ressentir l'atmosphère du film qu'il va découvrir, une atmosphère à la poésie mélancolique et à l'esthétique expérimentale. Ce premier plan illustre  tout autant les thèmes chers à l'univers de l'artiste, la nuit, l'errance, les corps, les rapports des êtres humains entre eux, les milieux défavorisés... Par la suite, les mouvements de corps : l'ondulation des corps féminins dans une atmosphère sexuelle, le corps de l'animal en déplacement (un chien qui s'enfuit), celui d'Antoine d'Agata qui se drogue. 

 

Aka Ana 1 (bis) 

Aka Ana 1 

Par-dessus ces images, se juxtaposent des voix off sur les questionnements et les affirmations que veulent faire entendre les personnages. Puis, vient le carton qui annonce le titre, nous voilà, spectateur(s), plongé(s) dans l'univers de l'artiste. 

Après cela, s'ensuit la présentation des femmes dont le portrait sera fait plus tard dans le film. Il est dit à leur sujet qu'elles sont : "Quelques filles pour qui le sexe est une arme, dont elles se servent pour tuer l'homme." Ensuite, la caméra filme leurs visages, alors que la voix off précise au cas par cas, leurs histoires, en tenant sur une phrase de présentation. Le reste du film se focalisera sur ses femmes de la nuit, montrant leurs activités professionnelles, exposant leurs corps et ce qu'elles en font, alors que parallèlement, l'espace sonore sera occupé par leurs narrations, dans laquelle elles exposeront leurs âmes, dévoilant les pensées qui occupent leurs esprits. 

L'image, le long du film, ne s'embarrasse pas de cacher quoi que ce soit aux spectateurs, nous pouvons voir ce qu'une personne présente dans ces lieux de perdition pourrait voir. Des femmes nues, des rapports sexuels explicitement cadrés, l'usage de la drogue, la meurtrissure de leurs corps, le paysage dévasté, nous sommes placés face aux conditions réelles de notre monde, où le politiquement correct n'existe pas et la réalité de la misère que porte notre monde est présente. C'est quelque chose qu'il faut savoir accepter, lorsque l'on s'apprête à voir une oeuvre d'Agata. Mais si le film n'était qu'un étalage complaisant de passages voyeuristes il n'aurait aucun intérêt, ici, l'image porte déjà un intérêt car les cadrages et les effets sont soigneusement effectués, ce qui livre un aspect expérimental à cette oeuvre qui ne sombre jamais dans le vulgaire visuellement, même si elle peut nous montrer des choses très crues.
Mais en contraste avec la dureté des images qui, par ce qu'elles dépeignent, restent quand même assez lugubres, se trouve une réelle beauté, celle des paroles qui sont narrées par-dessus ce que l'on voit. Une réelle poésie s'échappe du témoignage que nous apportent ces femmes, leurs visions d'elles-mêmes, des autres, des hommes, de la violence, de leurs environnements, ce qu'elles ont à dire sur l'existence et la vie, cela est mis en forme dans des phrases à la structure profondément poétique, ce qui donne un aspect de pure beauté à l'oeuvre. 

 

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Les philosophies du film reposent sur les témoignages des femmes dont le portrait est dépeint, elles confient leurs culpabilités, leurs fantasmes et décrivent leurs visions de la féminité et de la masculinité. Elles peuvent aussi évoquer la mort et parlent de la manière dont le désir sexuel cache un désir de mort chez l'homme. Quel que soit le sujet qu'elles abordent, nous retrouvons toujours l'idée de tourment. Elles ne semblent pas heureuses et sont tourmentées, que ce soit par les contraintes et les mauvais traitements qu'elles ont subis, ou par le fait qu'elles soient désillusionnées sur leurs propres existences. Leurs visions du monde sont entachées par la souffrance morale et physique, ceci contribue à l'obscurité du propos du film.

 

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Toutes les femmes qui abordent le sujet des sentiments, de l'esprit et du corps s'accordent à dire que les femmes de la nuit qui livrent leurs corps, ne doivent jamais dévoiler ce qu'elles pensent et encore moins exposer leurs sentiments, elles peuvent laisser le corps être pénétré, exploré mais pas leur espace mental. C'est une manière de se préserver et de garder une forme de pudeur et d'intimité que d'empêcher leurs clients de savoir ce qu'elles peuvent être emmenées à penser ou à ressentir. Si jamais elles laissent leurs sentiments se dévoiler, elles se sentent coupables : " Dans mon travail, l'acte ne peut exister qu'avec la conscience de la distance qui nous sépare. " 
Dans le film, il est fait référence, de manière implicite et explicite, à plusieurs reprises à la lumière et à l'obscurité. C'est un aspect de l'oeuvre qui me semble très important, nous nous retrouvons plongés dans l'obscurité, dans un univers où il fait nuit, où les activités secrètes s'exercent, où les désirs obscurs de l'inconscient refont surface. Peut-on trouver la lumière libératrice dans les ténèbres ? 

 

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L'aspect thématique du film présente les thèmes de prédilection de son auteur, ses obsessions qu'il dépeint dans ses photographies et ses autres films : la nuit, l'errance, la prostitution, le sexe, les corps, les expériences alternatives. Toujours avec cette vision mélancolique si particulière, elle aussi présente dans son deuxième long-métrage, lui aussi bouleversant et beau, intitulé Atlas. C'est un film sensoriel, où le temps n'a pas d'emprise, où l'on se sent submergé par les émotions indescriptibles qui nous traversent. Une fois le film terminé, nous avons perdu nos repères, nous sommes touchés par ce qui nous a été confié par ces femmes, nous avons exploré leur intimité, nous connaissons leurs pensées, nous avons vu leurs corps et connaissons leurs conditions de vies et leurs histoires.
Et après ça, il est étrange de devoir habiter à nouveau dans notre corps, de devoir se réadapter à notre subjectivité et d'observer ce qui compose l'univers environnant. Sortir du visionnage de 
Aka Ana, c'est comme le souvenir d'enfance, dans lequel, après avoir fait de la balançoire pendant un long moment, le corps est engourdi, et le fait de devoir se mettre à marcher sur la terre ferme après, est très déstabilisant. Nous sortons du visionnage et sommes, un court instant, inadaptés à notre propre monde, à notre propre vie, juste le temps que le calibrage mental se fasse pour que nous réalisions qu'il faut séparer l'expérience que l'on vient de vivre par l'intermédiaire de l'Art, de notre propre existence personnelle. Et ceci est le témoignage réel de la force de l'oeuvre.

 

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C'est un film qui nous propose un point de vue masculin, c'est sûr, puisque c'est un homme qui réalise le film, mais aussi et surtout, un point de vue féminin, sous sa forme la plus pure. Nous entendons les témoignages de femmes qui parlent à la première personne selon leur subjectivité et en livrant leurs avis, avec leurs auras personnelles et féminines, avec une sensibilité troublante et unique. Aka Ana est sûrement l'un des meilleurs travaux qui ait été fait sur la sexualité féminine, mais aussi sur la féminité tout court. 

Note : 18/20 

 

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