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Genre : Horreur, épouvante (interdit aux - 16 ans)

Année : 1960

Durée : 1h41

 

Synopsis :

Deux étudiants, Shimizu et Tamura, renversent en voiture un ivrogne. Shimizu veut se dénoncer à la police, mais son camarade l’en empêche. Il est tourmenté par sa conscience et l’image de la mort le hante de plus en plus.

 

La critique :

Cela fait un moment que nous ne nous étions plus vus en chronique, n'est-ce pas ? Et pour cause, janvier 2018 marqua la dernière grosse session d'examen de mes années d'étudiant avant la dernière ligne droite du mémoire (on se fait vieux, l'air de rien). Compte tenu d'un programme d'examen un peu too much en quantité et d'un manque d'assiduité habituelle durant l'année, plus occupé à s'extasier dans les soirées et à regarder des films, il n'était guère étonnant que la rédaction de chroniques était inenvisageable. Trois semaines d'étude pour 3 films visionnés seulement durant cette période. Faible ratio mais tout cela est de l'histoire ancienne ! Et je vous propose de revenir en fanfare avec une oeuvre très particulière en son genre dans la continuité des Japanese Horror Classics qui a été amorcé il y a déjà un petit temps. Nous voici avec l'avant dernier de cette pentalogie, soit Jigoku issu de l'esprit dérangé de Nobuo Nakagawa, grand maître de l'horreur japonaise des années 50.
Autant le dire, ce n'est pas le réalisateur japonais le plus connu dans nos contrées vu que la grande partie de ses oeuvres est, disons-le, inaccessible pour les profanes. De fait, qui connaît Koheiji est vivant, Snake Woman's Curse ou encore Les Fantômes du Marais de Kasane ?

Cependant, Jigoku reste bien l'une des rares exceptions. En cause, on tient là l'oeuvre la plus connue de son réalisateur qui a fait l'objet d'être présenté dans une somptueuse édition chez Criterion en 2006. Mieux vaut tard que jamais, comme on dit. Oeuvre pas seulement connue mais ayant vite atteint le statut de film culte chez les passionnés de cinéma japonais. Ce qui est plutôt encourageant et souvent payant vu que la réputation des films cultes asiatiques est très rarement usurpée. A cela, vous rajoutez, pour ceux qui ont lu les précédentes chroniques, la régularité de la très grande qualité des Japanese Horror Classics précédents et tout est entre nos mains pour passer un grand moment de cinéma horrifique, loin de nos conventions occidentales limitées et peu surprenantes en la matière.
Jigoku fera-t-il honneur à ses trois grands frères ? C'est ce que nous allons voir.

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ATTENTION SPOILERS : Un étudiant a pour ami un être diabolique. Lors d'une virée en voiture, ils renversent un homme en état d'ébriété et le laissent pour mort. Il est temps pour eux d'expier leur faute.

A première vue, rien qui ne vaille un engouement à la lecture de ce court synopsis de deux lignes. Les mauvais blagueurs s'amuseront à faire un rapprochement grossier avec Souviens toi, l'été dernier vu qu'il est aussi question ici d'un délit de fuite après avoir renversé une personne sur une étroite route de campagne. Je vous rassure, Jigoku ne boxe nullement dans la même catégorie que les teen slashers décérébrés. De fait, après une introduction et un générique qui ont le mérite de calmer les ardeurs, Nakagawa met en scène un héros principal du nom de Shîro pour qui l'avenir serait pleinement assuré. Etudiant universitaire, il a pris comme épouse Yukiko, la fille d'un de ses professeurs, pour filer le parfait bonheur. Ceci dit, il est aussi ami avec un étrange garçon du nom de Tamura qui aurait, semble-t-il, été courtisan de Yukiko. L'accident de voiture qu'ils vivront après avoir fauché un yakuza ivre mort sur la route sera le commencement de la fin.
On peut diviser Jigoku en deux parties bien distinctes. La première est assurément la plus longue, d'une durée d'une heure environ. Durant cette première partie, on est invité à suivre les déboires de Shîro après l'accident. Ce dernier, rongé par les remords et son envie de se dénoncer à la police, doit faire face à un Tamura oppressant, alors qu'il verra progressivement les personnes qu'il aime et chérit mourir autour de lui.

Comme une malédiction sans nom, Shîro verra Yukiko mourir, ironie du sort, dans un accident de taxi. En s'exilant dans un foyer pour personnes âgées afin de rendre visite à sa mère malade, la faucheuse continuera à oeuvrer, alors que la mère et la femme du défunt yakuza s'apprêtent à faire vengeance. L'air de rien, la réalisation est relativement classique dans cette première partie s'apparentant plus à un thriller où coïncide une étrange tonalité où fantastique et cauchemar sont liés main dans la main. L'entrée de la mère en jeu assassinant tout le foyer avec du saké empoisonné précipitera, non pas la seule chute de Shîro mais la totalité de l'hospice. A partir de cet instant, les choses sérieuses peuvent commencer vu que Nakagawa nous embarque avec lui au sein même de l'Enfer avec un grand E.
Un enfer paradoxalement très proche de la réalité que le cinéaste tente de rapprocher au plus près de notre société déshumanisée où personne n'est à sauver. 

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Dans Jigoku, la condition de l'homme en prend un coup vu que chaque personne est à un moment de sa vie fautive et se doit d'être jugée. Un jugement qui ne sera pas rendu par l'homme mais par une entité démoniaque supérieure. Pour Nakagawa, la justice telle que nous la connaissons n'est pas infaillible et bon nombre savent traverser les mailles du filet afin d'éviter leur punition. Au sein de l'Enfer, plus personne n'est en droit d'échapper à son passé et les péchés de chacun sont mis en lumière à travers un miroir inquiétant, reflet de leurs actes néfastes qu'ils ont perpétré au cours de leur vie. Cela passera d'un médecin corrompu au père de Yukiko, rendu coupable d'assassinat sur un soldat allié durant la guerre de Malaisie, en passant par cette horde d'individus débauchés et adeptes de la luxure.
Dans cette deuxième partie, la définition de cauchemar prend vraiment tout son sens et non content d'être le passage, forcément, le plus intéressant, il en est aussi le plus profond. Les supplices rendus par la religion bouddhiste sont loin de la sagesse que nous sommes en droit de nous imaginer. Des cercles purificateurs parsèment leur expiation et plongent les coupables dans le plus grand chaos. 

Personnes écorchées vives, flagellées, transpercées, ébouillantées. L'Enfer est impartial et monstrueux mais terriblement humain. Les individus subissant le courroux divin revivent des douleurs bien pires que celles qu'ils ont commis dans l'outre monde. Et autant le dire, Jigoku était salement culotté pour l'époque avec des scènes difficiles à s'imaginer avoir été tourné en 1960. On repensera surtout à ce médecin dont la peau et les chairs ont été retirées pour ne laisser qu'un squelette sanguinolent, non sans qu'un plan mette bien en évidence son coeur palpitant à nu. Culotté aussi moralement vu que le bébé mort dans le ventre de Yukiko après l'accident, sera au centre de toutes ces atrocités sans quelconque acte de torture à son encontre. N'exagérons rien non plus ! Ces 40 minutes dans les limbes nous procurent un étrange ressenti face à tous ces résignés acceptant bien malgré eux leur sort.
On ne peut, de fait, s'empêcher de se questionner sur nous-mêmes et sur nos actes passés. Si une telle dimension existait au-delà, serions-nous invités à subir des châtiments similaires ? Nakagawa, à travers une ambiance désespérée et eschatologique, nous fait nous interroger sur une éventuelle justice finale après notre passage sur Terre, et ce même sans forcément adhérer aux religions. Brillant !

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Après une première partie plutôt classique, c'est donc une réalisation lorgnant fréquemment du côté de l'expérimental qui se mêle à Jigoku. De mémoire, rare sont les films à avoir effectué un basculement complet dans leur construction scénaristique et leur mise en scène. Au réalisme a succédé le surréalisme via une succession de plans tous plus affreux les uns que les autres. Pourtant, dans un cas comme dans l'autre, le réalisateur a conservé tout son professionnalisme dans l'esthétique somptueuse où couleurs criardes aux inspirations pop art se mêlent à la pénombre inquiétante. Nakagawa sublime aussi bien la Terre que l'Enfer car, difficile que de ne pas baver sur certains plans de toute beauté. Jigoku n'intègre pas non plus l'Enfer comme seule dimension folklorique mais également des chants en alternance avec quelques sonorités jouées au saxophone. Enfin, on sera ravi aussi de la prestation de qualité des acteurs dont la mention est à faire à l'inquiétant Tamura, incarné par Yôichi Numata, semblant être, quand on y réfléchit bien, la face sombre de Shîro (cela restant bien sûr du pur domaine de l'hypothèse).
Le restant du casting, même s'il n'est pas transcendant, parvient à tirer son épingle du jeu avec Shigeru Amashi dans la peau de ce Shîro un peu apathique face aux événements. Utako Mitsuya, Hiroshi Hayashi ou encore Jûn Otomo feront aussi partie du spectacle.

Donc, en conclusion, Jigoku est à coup sûr une oeuvre de grande qualité, bien plus profonde qu'elle en a l'air. Démarrant sur un ton relativement sage et s'ébaudissant d'une première partie d'un classicisme assez surprenant, la deuxième partie fait un revirement de 1080° pour nous entraîner dans les limbes terrifiants de la religion bouddhiste. Plus qu'un simple exutoire sans fond, on a, avant tout, un second niveau de lecture nihiliste et passionnant sur la condition humaine imparfaite et subissant tôt ou tard dans l'au-delà, le châtiment suprême. Difficile que de rester insensible face à une pellicule ne pouvant que susciter en nous une forme d'introspection et l'envie d'oeuvrer ostensiblement au bien après la projection. Si l'on pourra pester sur certaines longueurs dans la première partie, on ne peut que recommander Jigoku qui conserve, près de 60 ans plus tard, toujours cette même fougue, cette même irrévérence et ce caractère si chaotique. Autant le dire, à l'instar du monstrueux et terrifiant manga Panorama de l'Enfer, la vision de l'antre de Satan qui nous est donnée dans Jigoku est assurément l'une des plus infernales que nous ayons pu voir. A mes yeux, nous ne sommes pas au niveau de l'excellence des 3 premiers Japanese Horror Classics mais ça talonne de près... de très près.

 

Note : 16/20

 

 

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