Susana_la_perverse

Genre : Drame

Année : 1951

Durée : 1h22

 

Synopsis :

Par une nuit d'orage, Susana s'enfuit de la maison de redressement pour femmes et arrive à l'hacienda du riche et honorable Don Guadalupe, qui vient à son secours. Bientôt, la beauté et les provocations de la jeune femme commencent à troubler la paix de la famille chrétienne et honnête.

 

La critique :

Une fois n'est pas coutume. Laissez-moi vous suggérer de retourner à nouveau dans la filmographie de notre vieil ami Luis Bunuel. Un réalisateur pour le moins polémique car, si vous vous souvenez de mes anciennes chroniques, il était l'un des fondateurs majeurs du dadaïsme qui est, je le rappelle, une remise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques. Vous aurez aisément compris qu'il n'en fallait pas plus pour s'attirer les foudres de la censure dans une époque alors très puritaine. Auparavant, j'ai eu l'honneur de chroniquer le film à scandale Un Chien Andalou, rendu célèbre par sa célèbre scène de l'oeil fendu.
J'ai pu aussi chroniquer L'Âge d'Or, l'un des plus gros scandales de toute l'histoire du cinéma ainsi que Viridiana, autre film polémique. Pour cette quatrième chronique, je vais m'attarder sur le cas de l'oeuvre au doux nom de Susana la Perverse. Un film qui résonne dans notre inconscient comme le titre d'un mauvais porno.

Bon, autant être bref, ce ne sera pas le cas (désolé pour les intéressés mais que voulez-vous...) mais comme à son habitude, le film a su déclencher son lot de polémiques au moment de la sortie. En cause, l'idéologie dadaïste revendiquée à travers le récit et que je me permettrai de développer par la suite. Pourtant, malgré un titre provocateur, on peut se rendre compte que le film n'aura pas tant marqué les esprits que ça en comparaison des trois premières oeuvres citées au-dessus. Pire encore, Bunuel déclarera carrément que Susana la Perverse est son plus mauvais film.
En soi, on tient là un film, non seulement mal aimé des puritains, mais carrément détesté par son propre créateur. Un film maudit en tout point, sauf que l'oeuvre a pu s'enorgueillir au fur et à mesure du temps, d'une flatteuse réputation de nombre de cinéphiles le défendant. Non sans aller jusqu'à la grosse réputation d'Un Chien Andalou ou L'Âge d'Or, Susana la Perverse est assez souvent cité quand on aborde la filmographie du bonhomme. Bref, l'heure est venue de passer à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Une jeune fille, Susana, réussit à s’échapper par une nuit d’orage de la maison de redressement où elle est enfermée. Elle est recueillie dans l’hacienda de Don Guadalupe où elle trouve un emploi de domestique. Mais par sa beauté et ses provocations érotiques, Susana ne va pas tarder à séduire tous les hommes de l’hacienda, jetant la discorde et le chaos dans l’honnête famille de Don Guadalupe.

Il est clair qu'un tel récit n'était pas monnaie courante dans les années 50 et pas plus que ça, non plus, à notre époque. Autant le dire, Susana la Perverse s'inscrit, comme je l'ai dit, parfaitement dans la tonalité des grandes idées profondes du réalisateur, sans qu'il n'atteigne cependant les débordements amoraux de ses deux premiers chefs d'oeuvre. Ainsi, Bunuel lance directement les hostilités en filmant Susana être incarcérée dans une maison de redressement pour un motif que nous ne saurons jamais. Hystérique, elle implore Dieu de la délivrer de sa prison et, comme par enchantement, le miracle opère car les barreaux de sa cellule cèdent. C'est un premier tour de force que fait le réalisateur en critiquant une certaine forme de béatitude religieuse voulant sauver, pardonner, même excuser les mauvais éléments de la société. Errant sous la pluie, elle trouvera refuge dans le foyer de Don Guadalupe, hostile dans un premier temps à l'accueillir de manière permanente mais qui cédera, sous l'influence de son épouse. A partir de cet instant, l'emprise de Susana sera totale sur toute la gente masculine de ce microcosme perdu au beau milieu d'une nature luxuriante et isolée de toute forme de société. 

Bunuel va exposer toutes ses convictions dadaïstes et se permettra de critiquer l'un de ses domaines de prédilection qui n'est autre que la bourgeoisie. Celle-ci est vue comme fortement malléable et imbibée de faux-semblants, loin d'une classe pourfendeur de la morale et de l'intégrité. Le cinéaste, en introduisant Susana, fait voler en éclat les conventions sociales et inverse de manière amusante la lutte des classes. Ce n'est pas la bourgeoisie qui est le prédateur mais le prolétariat, vu à travers cette fille pauvre et abandonnée de ses parents qui va pouvoir ébranler l'harmonie familiale et la, supposée, toute puissance bourgeoise. Mieux encore, cette famille est pieuse et se montre plutôt assidue dans la pratique du catholicisme. Pourtant, quand on creuse un peu, on se rend compte que leurs sentiments intrinsèques semblent loin de tout cela, comme avec cette vieille servante pimbêche mais cependant lucide.
On pourra aussi faire mention de l'employé de Don Guadalupe harcelant un peu trop Susana et voulant la forcer à partir avec elle. Le catholicisme n'est donc qu'une façade dans cette hacienda pour se donner bonne conscience. 

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L'idéologie dadaïste véhicule donc une critique acerbe de la bourgeoisie et de la religion avec un regard d'une effroyable lucidité. La désintégration de la structure familiale, vue comme sacrée dans la religion sera sans surprise présente et cela se fera donc par les charmes que va susciter Susana. Ses ambitions sont claires. Elle tient à avoir le foyer, le couvert et la protection mais elle semble aussi nourrir ce désir de succube de susciter l'envie chez la gente masculine. Une envie qui ne débouchera pas sur des relations sexuelles mais une envie narcissique de plaire sans rien donner en retour, si ce n'est combler ses propres ressentis individualistes et son culte de la beauté purement physique et donc superficielle. Susana est vue comme dénuée de tout amour et n'est guidée que par son ego et cette envie pathologique d'être vue comme belle. Une vraie allumeuse en quelque sorte.
Le cauchemar de tous les hommes ! A la vue du visionnage, on se sent un peu con et on a honte d'être un homme quand on voit ce cortège d'hommes lobotomisés lentement ou rapidement selon certains par le charme irréel de cette succube se parant d'une sensualité méticuleusement orchestrée dont l'aspect le plus flagrant réside dans ces épaules exhibées. Un aspect reconnu comme fortement séduisant chez la gente masculine (et je confirme personnellement cela !).

L'homme est présenté comme faible et, en soit, Susana la Perverse pourrait bien se targuer de posséder une réelle dimension féministe car c'est la femme qui tient les rênes et l'homme qui est soumis à ses bons désirs. Cet état de fait est en totale contradiction avec la pensée de l'époque encore très rigide en matière de droits des femmes. Souffle ainsi en cette pellicule, une forme de cri de révolte. Car le dadaïsme est avant tout un cri de révolte contre la morale frigide et cloisonnée. Elle véhicule la pensée d'après mai 68. On peut voir en Susana la Perverse un film puissamment avant-gardiste.
A la fin du visionnage, on en arrivera à se questionner sur le pourquoi d'un tel ressenti haineux de Bunuel envers ce film. La réponse ne résidera pas vraiment dans la tournure des événements et les grandes idées mais plus par le fait d'avoir été contraint par la censure de délivrer une fin morale. Un happy-end niais qui gâche tout le potentiel déjà bien exploité. Ceci dit, on ne peut pas vraiment lui en vouloir vu que les cul-bénits du comité de censure en seront les responsables. Bon, au moins, ils ont laissé la production d'un tel film mais il reste un arrière-goût en bouche au générique. Dommage car sans cela, Susana la Perverse aurait pu aisément rivaliser avec les grands classiques du cinéaste.

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Au niveau de la réalisation, le film est assez court et il ne sera pas si facile pour certains de se mettre dans l'ambiance. Pourtant, une fois les hostilités lancées, on suit sans trop de déplaisir et avec un réel intérêt l'enchaînement des événements et la neurasthénie mentale de tous les hommes de l'hacienda. Pour ce qui est de l'aspect esthétique, soit vous possédez le support physique et vous allez baver devant les décors somptueux. Soit, vous allez vous diriger vers le téléchargement et sans doute tomber sur une version, disons-le, "à chier" tant la qualité de l'image sera laide.
La bande sonore voit s'entremêler toute une série de chants et mélopées mélancoliques mais rien qui ne saute aux tympans. Enfin, la prestation des acteurs est de grande qualité où la palme revient bien évidemment à Rosita Quintana, impeccable dans la peau de cette vipère manipulatrice au visage d'ange. On retrouvera aussi Fernando Soler, Victor Manuel Mendoza, Matilde Palou, Maria Gentil Arcos ou encore Luis Lòpez Somoza. Des acteurs peu connus mais qui sont honorables dans leur prestation. 

En conclusion, il est clair que Susana la Perverse n'arrive pas au niveau des grands classiques de Bunuel. Ceci étant en grande partie dû à un comité de censure dégueulasse qui a tout gâché à vouloir intégrer une fin niaise. Mais n'ayez crainte, cela n'enlève en rien les grandes qualités de Susana la Perverse s'inscrivant en totalité dans l'idéologie dadaïste : lutte des classes, critique de la bourgeoisie, critique de la religion, déstructuration de la sphère familiale, relents érotiques.
Bref, l'oeuvre bouleverse les conventions de l'époque et est avant tout un témoignage du passé. A cela s'ajoute une réalisation aux petits oignons et une Rosita Quintana extérieurement superbe et intérieurement démoniaque et on a là un pedigree de qualité pour une pellicule facilement recommandable. Pas un indispensable mais il serait dommage de passer à côté de ce drame vicieux et inconfortable devant la connerie masculine qui pourrait bien apporter de l'eau au moulin du vieil adage de l'homme qui ne pense qu'avec sa bite.

 

Note : 15/20

 

 

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