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Genre : Drame, aventure, fantastique

Année : 1924

Durée : 4h53 

 

Synopsis :

Siegfried, fils unique du roi Siegmund, quitte son pays pour la Cour des Burgondes. En chemin, il tue un dragon dont le sang, dans lequel il se baigne, lui confère une quasi invulnérabilité.

 

La critique :

Depuis le début de ma reprise des chroniques, je me rends compte que chaque nouveau film nous fait voyager dans un pays différent. Vous avez eu le Japon, la Hollande, le Mexique, la Chine, l'Italie et maintenant vous avez droit à l'Allemagne avec un titre de choix issu de la filmographie conséquente et mythique de l'un des plus grands réalisateurs allemands (et réalisateurs tout court !). Son nom ? Fritz Lang que nous ne présentons plus et qui fait l'objet d'une vénération presque christique dans le milieu cinéphile. Par le passé, le blog a mis à l'honneur plusieurs de ses oeuvres, essentiellement américaines mais aussi allemandes. On peut dès lors rajouter Les Nibelungen, sorti en 1924. A sa sortie, il est catégorisé comme étant le film allemand le plus cher de l'histoire avec une conception des décors et des costumes qui pris 6 mois. Ce très long-métrage d'une durée, quand même, de près de 5h sorti sous la forme d'un diptyque, s'inspira des grandes légendes germaniques.

De fait, ce nom qui signifie "ceux de la brume" ou "ceux du monde d'en bas", est à attribuer aux nains des légendes germaniques. Des nains qui possédaient de grandes richesses qu'ils tiraient de leur mine en-dessous des montagnes, là où ils habitaient. Cette épopée médiévale est d'abord contée dans la chanson des Nibelungen, composée au XIIIème siècle. Cette chanson est la version originale germanique d'une légende également attestée en Scandinavie par des contes danois ou islandais. Redécouverte en Allemagne au XIXème siècle, elle y a été considérée durant, quand même, près de deux siècles comme une épopée nationale décrivant la construction du pays.
Comme vous pouvez le constater, c'est une tâche ardue qui m'attend au vu de l'oeuvre titanesque qui se retrouve face à moi. Ainsi, on pourra diviser le tout en deux parties bien distinctes vu qu'il s'agit, comme je l'ai dit, d'un diptyque. Allez, c'est parti !

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Partie 1 : La mort de Siegfried (2h22)

ATTENTION SPOILERS : Siegfried, fils du roi Siegmund de Xanten, termine son apprentissage chez le nain Mime. Désormais, il peut retourner chez lui, mais l'ambitieux jeune homme veut se rendre à Worms, capitale des Burgondes, pour conquérir la belle Kriemhild, sœur du roi Gunther. Traversant une forêt, il triomphe d'un dragon. Son voyage le mène ensuite sur le territoire des Nibelungen et il s'empare du trésor volé aux filles du Rhin par le roi des Nains, Alberich. Déjouant une ruse du méchant nain, Siegfried le tue mais celui-ci a le temps de maudire tous ceux qui détiendront le trésor.

Bref, voici l'exemple phare de film qui ne pourrait plus être adapté à notre époque, vu qu'il risquerait d'être considéré comme "dépassé". S'inspirer de grandes légendes en retranscrivant le tout sur grand écran n'est pas chose aisée et Fritz Lang y est arrivé avec brio. Dès le début, il plante le décor avec ce héros Siegfried, vaillant, téméraire et courageux qui a pu jouir d'un apprentissage de la guerre avec succès chez Mime. Cependant, rentrer au pays ne lui tente guère et il a pour ambition de conquérir le coeur de la soeur du roi Gunther veillant sur les Burgondes.
Problème : il devra aider Gunther à conquérir la redoutable Brunhild régnant sur l'Islande depuis un château protégé par un lac de feu, s'il veut épouser sa soeur. Sans trop de surprise, les choses se passeront sous les meilleurs auspices et Siegfried accomplira avec brio son objectif, alors que Brunhild refuse en son for intérieur d'être traitée à Worms comme l'épouse de Gunther. Malheureusement, les heures à venir sont bien sombres et une querelle entre Kriemhild et Brunhild a tôt fait de précipiter le cours des événements. Liés pourtant par un lien de sang, Gunther demandera à l'un de ses fidèles vassaux d'assassiner Siegfried. Cet acte ne sera pas sans conséquence vu que Kriemhild, désormais veuve, jure de se venger.

Difficile que de faire la fine bouche devant le spectacle proposé. Lang confronte son histoire dans le contexte de la défaite allemande au sein de laquelle la population refuse d'être avouée vaincue. Ça sera le terreau propice à l'émergence d'un cinéma sombre, désespéré, témoignant des rancoeurs intérieures de l'Allemagne déchue. Les Nibelungen peut se voir comme l'exemple même de la tragédie, donc un film éloigné de toute gaieté. Non sans verser dans l'expressionnisme, Lang adopte une conception des décors normale mais où le fantastique est partie intégrante du récit.
Une conception des décors laissant pantois alors que le cinéma n'en est qu'à ses premiers balbutiements. L'exemple le plus frappant se fera lors de la rencontre avec ce dragon de 21m de long entièrement articulé. Evidemment, vous avez tous la perspicacité de savoir que les CGI étaient encore inexistants donc tout devait être fait avec les moyens du bord. Une forêt artificielle sera créée en studio avec des arbres de neuf mètres de haut. Avec un regard de plus de 90 ans en arrière, comment ne pas être soufflé par un tel spectacle d'une crédibilité fort impressionnante au vu du manque de moyens techniques de l'époque. Lang prouve qu'il est aussi bon dans la fresque médiévale fantastique que dans le polar.

 

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Au-delà de ça, proposer un spectacle pareil est bien mais encore faut-il que la photographie puisse suivre. C'est ce qu'a parfaitement compris le cinéaste qui nous livre une image d'une beauté remarquable dont les séquences en pleine nature sont à tomber par terre. Comment ne pas être impressionné par la beauté esthétique de ces montagnes mortes et brumeuses ou de ces forêts luxuriantes et fleuries ? Le noir et blanc y est sublimé, sans teintes troublées, contraste trop prononcé ou trait granuleux mal jaugé. Un autre exemple de plus qui prouve que le cinéma en noir et blanc est la meilleure forme esthétique possible (sauf exceptions mais vraiment des exceptions).
A côté, la bande sonore signée Gottfried Huppertz est de toute beauté. Sa mélodie lors de l'assaut du château de Brunhild, à la fois mélancolique et intense, reste probablement l'une des plus belles musiques jamais entendues dans le cinéma muet. 

Pour ce qui est de la prestation des acteurs, vous savez sans doute qu'un tel film est inscrit dans l'optique d'une interprétation théâtrale, comme cela était systématiquement le cas à notre époque. Pourtant, leurs expressions faciales sont crédibles et on peut se faire, sans trop de difficultés, une idée sur ce qu'ils pensent, sur ce qu'ils disent. L'interprétation du jeu des acteurs est sensorielle mais cependant plausible. On appréciera Paul Richter, interprétant ce Siegfried valeureux et typé aryen. A ce propos, la femme de Lang, Thea von Harbou, fervente adhérente au nazisme, avait introduit des éléments nationalistes et conservateurs dans Les Nibelungen et Metropolis, ce qui leur valut d'être acclamé par Hitler en personne. De toute évidence, Lang en avait conscience car il partageait les idées de son épouse sans pour autant être partisan du nazisme qu'il fuyait en se réfugiant aux USA.
Pour en revenir aux acteurs, on se devra de décerner la palme aux deux femmes fortes du récit qui sont Margarete Schön et Hanna Ralph, interprétant respectivement Kriemhild et Brunhild. Epoustouflantes tant par leur beauté que par leur jeu d'acteur, elles ne pourront qu'hypnotiser de leur regard glacial. Le reste du casting se composera de Hans Adalbert Schlettow, Theodor Loos ou encore Gertrud Arnold. On s'arrêtera à ça sinon il faudrait une chronique spéciale pour nommer tous les acteurs de l'histoire.

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En conclusion, cette première partie a tôt fait de nous immerger complètement au sein de cet univers où semble ne régner aucune loi, si ce n'est la loi du plus fort. Magnifié par une superbe esthétique et des effets spéciaux impressionnants pour l'époque, il ne fait aucun doute que Lang démarra très fort son univers en développant un spectacle de qualité certaine. Il n'y a aucun défaut majeur à mettre en évidence vu que l'entièreté suit la route, qu'il y a de l'intensité et du suspens, un jeu d'acteur en passant par la crédibilité des scènes s'enchaînant. Le tout s'achevant alors dans le sang et la souffrance, ce qui débouchera sur la deuxième et dernière partie du récit prenant une toute autre dimension mais ça vous le saurez en lisant la suite de la chronique juste en-dessous. 

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Partie 2 : La vengeance de Kriemhild (2h28)

ATTENTION SPOILERS : Kriemhild n'a pas pu oublier Siegfried et son lâche assassinat par Hagen de Tronje, qui reste le protégé du clan des Burgondes et s'est approprié le trésor des Niebelungen qu'il a caché dans le Rhin. Le margrave Ruediger von Bechlarn lui apporte la demande en mariage du roi Etzel (en français : Attila) qu'elle accepte. La voilà donc reine des Huns. Un enfant naît, nommé Ortlieb. Etzel, amoureux fou, promet alors de venger le tort fait à sa femme par les assassins de Siegfried.

Comme je l'ai dit, les choses changent dans cette seconde partie s'éloignant beaucoup de l'atmosphère fantastique de la première partie. Lang développe la suite du conte qui est bien plus terre-à-terre, un peu plus orienté vers l'histoire véritable avec la présence d'Attila et des Huns qui ont existé. Exit les dragons, les lacs de feu et autres créatures issues de notre imagination. Si l'essentiel de l'histoire au début se focalisait logiquement sur Siegfried, celle-ci se focalisera logiquement sur Kriemhild, toujours désemparée et ivre de vengeance envers Hagen de Tronje qui détruisit son amour en ôtant la vie de son cher et tendre mari. C'est aussi la partie la plus sombre de cette fresque vu que le tout baignera dans une haine palpable et omniprésente. Kriemhild ne sera plus jamais la même et n'a qu'un seul et unique sens à donner à sa vie : venger Siegfried. Pour se faire, tous les moyens sont bons pour y parvenir et le margrave envoyé par Attila arrive à point pour son plan.
En se mariant avec lui par pur but opportuniste, elle tient enfin les ressources nécessaires pour défier ceux qui l'ont trahi et brisée. Il est d'ailleurs assez amusant de constater les différences de castes envers elle et Attila. Attila est le roi de pillards sanguinaires, alors qu'elle est issue de sang noble et royal. 

On peut rapidement deviner qu'aucun amour ne sera accordé envers son nouveau mari qui ne servira juste qu'à procéder à la chute des Burgondes. L'invitation de Gunther ainsi que de tous ses proches et son armée privée lors du solstice sera le point culminant pour déclencher une frappe. Kriemhild incitera le peuple des Huns à la venger et la dernière partie de cette deuxième partie (vous me suivez ?) se transmutera en fresque guerrière et sanguinaire. Alors que nous éprouvions une certaine empathie envers cette veuve esseulée, nos ressentis envers elle s'évaporeront au fur et à mesure que sa férocité et son absence totale d'empathie se réveilleront. Elle n'hésitera pas à envoyer le peuple des Huns au carnage juste par pure vengeance personnelle. Elle n'aura aucun remord devant les dommages collatéraux du clan adverse tant qu'elle peut avoir la tête de Hagen. Cet état de fait peut être mis en relation avec ces veuves attristées par la mort de leur époux au cours de la guerre 14-18 et qui réclameront vengeance. Le contexte est plus ou moins le même dans Les Nibelungen

 

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Les amoureux de l'ambiance onirique et surnaturelle du premier épisode pourront pester contre une tournure des événements trop rudimentaires dans leur approche mais force est de constater que cette seconde partie se montre tout autant remarquable et est dans la continuité de la qualité de la première partie. On reste, de fait, encore pantois devant cette photographie toujours aussi professionnelle mais un peu moins tournée vers le grandiloquent et la superbe des décors, l'essentiel se passant sur la terre des Huns, plus rocheuse. La photographie fait moins rêver mais conserve toujours une beauté non négligeable. On sera admiratif devant l'intensité toujours aussi palpable pour un muet et la grandeur des combats, le tout s'achevant dans le chaos. Tragédie oblige. La bande sonore sera aussi épique qu'auparavant et la prestation des acteurs sera toujours de qualité. Margarete Schön atteint son point culminant et transcende véritablement son personnage dans lequel elle est totalement investie.
Son regard assassin nous trottera pour longtemps dans la tête. Voilà l'exemple de femme qu'il vaut mieux ne pas se faire comme ennemie. Rudolf Klein-Rogge, interprétant Attila, suscite le respect. Les acteurs conservent leur charisme d'avant. Du très bon boulot encore une fois !

Donc en conclusion, après cette longue chronique, vous aurez deviné que Les Nibelungen est un chef d'oeuvre majeur du septième art et qu'il n'a absolument rien perdu de sa superbe, malgré le siècle arrivant tout doucement à son compteur. Lang, notre réalisateur au monocle, ne fait que confirmer sa réputation de cinéaste indispensable et indémodable. D'une beauté renversante, on tient là un très très long-métrage indispensable pour tout cinéphile. Pourtant, il serait malhonnête que de ne pas faire mention que Les Nibelungen reste difficile d'accès à notre époque où le cinéma muet a été totalement balayé du paysage cinématographique. Dans un siècle où l'action et le divertissement sont les fers de lance d'un succès assuré, peu se risqueront à se lancer dans l'aventure. Ce qui est compréhensible vu qu'endurer 5h de muet n'est pas à la portée du premier venu.
Mais, comme j'ai toujours dit, la curiosité se doit de faire partie intégrante de chaque personne et plus que toute autre personne, un véritable cinéphile se doit d'être curieux, d'essayer différents genres et différents styles pour se revendiquer l'être. A ma connaissance, Les Nibelungen ne possède pas d'équivalent cinématographique. Voilà l'une des raisons pour ne le louper sous aucun prétexte, n'est-ce pas ? Prévoyez cependant deux soirées pour en venir à bout, à moins que vous soyez armé d'une détermination en béton armé pour tout visionner d'un coup. Dans ce cas, je me permettrai de vous tirer mon chapeau.

 

Note : 17/20

 

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