La_Femme_des_sables

Genre : Drame, thriller

Année : 1964

Durée : 2h20

 

Synopsis :

Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S'étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L'homme est escorté jusqu'à une fosse au fond de laquelle une femme l'accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s'écoule des parois. Au petit matin, l'échelle de corde a disparu et l'homme se rend compte qu'il a été fait prisonnier.

 

La critique :

Il y a de cela quelques mois, je découvrais, par hasard, au détour d'un top SensCritique la Nouvelle Vague japonaise injustement méconnue et peu accessible en raison d'une distribution physique bien perfectible. C'est avec une certaine curiosité que je visionnais mon tout premier long-métrage du genre avec l'excellent Les Funérailles des Roses qui fut aussi ma première chronique du style. Empli d'un entrain difficilement explicable pour ce genre, je commençais à me renseigner et le résultat ne se fit pas attendre vu que je tombais sur deux oeuvres d'art chocs que je vénère aujourd'hui et qui ont réussi à faire instantanément une entrée fracassante dans le top 10 de mes films préférés.
Je parle bien sûr de La Bête Aveugle et de Pandemonium que j'ai encensé à de nombreuses reprises. Excepté les Japanese Horror Classic qui ne sont pas, selon les spécialistes, intégrants de la Nouvelle Vague, trois films visionnés d'un mouvement déjà issu parmi mes préférés, ce n'est vraiment pas beaucoup. Donc il était tout à fait logique que je récidive aussi bien en visionnage qu'en chronique. Je me permets de vous présenter mon quatrième film au doux nom de La Femme des Sables, réalisé par Hiroshi Teshigahara.

A contrario des trois inconnus du plus grand nombre, ça ne sera pas le cas de cette pellicule qui s'est vite issue parmi les chefs d'oeuvre majeurs du septième art. Inspiré du roman éponyme de Kobo Abe, il recueillera à sa sortie moult dithyrambes généralisées, tant des critiques spécialisées que des cinéphiles. Une carrière prodigieuse vu qu'il remportera le prix du jury au Festival de Cannes en 1964, le prestigieux prix Mainichi du meilleur film et une nomination à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. On navigue dans une autre popularité, ce qui fait que quand on parlera de Nouvelle Vague japonaise, son nom ressortira systématiquement. Mais quoi qu'on en dise, on ne parlera pas en premier dans la globalité du septième art, de La Femme des Sables.
Alors maintenant se pose la question essentielle et existentielle : Cette pellicule parviendra-t-elle à rivaliser avec celles que j'ai déjà vues du même genre ? Là est la question mais passons plutôt maintenant à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S’étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme ayant accepté l’invitation, il est escorté jusqu’à une fosse au fond de laquelle habite son hôte. L’homme descend par une échelle de corde. Une femme l’accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s’écoule des parois. Elle en remplit des bidons qui sont remontés par les villageois.
Au petit matin, l’échelle de corde a disparu et l’homme se rend compte qu’il a été fait prisonnier de la femme et du village.

Voilà pour les hostilités d'un titre pour le moins attirant dans son synopsis et assez atypique dans sa finalité et son ambiance vu que nous sommes largués directement au beau milieu d'un désert sans nom à suivre un professeur entomologiste passionné qui cherche à collectionner des insectes de sable et s'en vient à méditer sur sa vie. Allongé sur le sable, il en vient à juger le mode de vie noyé sous un flux de paperasse. Actes de naissance, déclaration d'impôts et autres formalités administratives, il tance la vie qu'il a choisie. A travers cette dénonciation, Teshigahara fait de cet homme un révolté d'une civilisation étouffante amenée de plus en plus à faire face à un flux toujours continu d'informations à lire et à scruter. Le désert symbolise ce retour de l'être humain à son élément naturel qui l'a vu naître.
En arpentant ces multiples dunes, Niki se sent empli d'une plénitude existentielle qui souligne ce trait du caractère apaisant de la nature qui est offert à l'homme lorsqu'il s'émancipe d'une vie chronométrée au beau milieu d'une jungle urbaine l'empêchant de vivre et de s'épanouir. Sa rencontre avec d'obscurs habitants d'un village que nous ne verrons jamais va amorcer le calvaire tumultueux qui submergera Niki. Voulant loger dans un endroit proche, on lui proposera le gîte chez une femme vivant dans une maison en contre-bas. L'échelle qu'il descendra symbolisera la descente aux enfers mais dans un style inédit, loin de la folie que l'on était en droit d'attendre.

On sera face à un homme submergé par toute une gamme d'émotions à venir lorsqu'il réalisera qu'il est fait prisonnier, à la fois par les villageois et cette femme au trait innocent. Révolté durant un premier temps et voulant retrouver l'univers dans lequel il vit, il réalisera que ces moult tentatives ne mèneront à rien. Condamné à vivre dans cette fosse, sa seule utilité sera de remplir des sacs de sable pour faire tourner l'économie du village reposant sur la vente de sable à des entreprises de construction. Un constat frappant est que personne ne viendra jamais à son secours et il semblerait que cette civilisation n'ait guère de préoccupations quant à la finalité d'un de ses moult rouages. Une civilisation qui apparaît dès lors comme individualiste et ne se soucie guère des autres.
Car après tout l'homme est bel et bien symbolisé comme un grain de sable que le vent emporte au loin sans que quiconque ne le retienne. Une dimension psychanalytique se met en place et rarement un décor aura eu une telle importance dans la symbolique intrinsèque véhiculée par une oeuvre cinématographique. Plus qu'un film moral, Teshigahara s'inscrit parfaitement dans la tonalité de la Nouvelle Vague japonaise en fustigeant les conventions sociales et en éloignant son personnage principal du héros valeureux. Il n'est, au final, rien de plus qu'une victime parmi les autres.

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Face à cet abandon généralisé, cet homme va progressivement se désolidariser de tout ce qui le retenait, en particulier son métier. Oui, seul tout ce qui sera axé autour de son métier sera mentionné. Quid de la famille, d'une femme ou d'amis. La société japonaise désincarnée de toute relation humaine est reflétée. L'homme, outre le fait d'être un grain de sable, est un robot fonctionnant selon le principe de "vivre pour travailler et non travailler pour vivre". Il n'est pas étonnant que Niki va finir par accepter résigné le sort qu'il subit. La résignation fera ensuite place à une forme de lente acceptation mentale.
Hostile à cette femme s'occupant de lui comme une épouse le ferait, il finira par nouer une liaison tendancieuse, partagée entre l'envie amoureuse et la rancoeur tenace, à travers une scène d'une beauté à couper le souffle. Eros et Thanatos entrent en collision. Le désir de la chair se mêle à un risque de mort omniprésente (la soif, l'appétit, les dangers d'avalanche de sable) vu que leur approvisionnement dépend des villageois. A travers un semi huit-clos, c'est un monde hostile auquel ils font face et qui souligne plus que jamais la puissance de la nature incomparable à celle de l'homme. Imprévisible et impartiale, elle n'épargne personne, ni gentil ni méchant.

Au final, la morale propre à l'être humain qu'il a bâtie lui-même est absente et inconnue de la nature. Ceci explique pourquoi Niki sera un mari de substitution à l'ancien, mort avec sa fille dans une avalanche. Vous l'avez compris, La Femme des Sables est une oeuvre éminemment complexe et passionnante à analyser. Pourtant, autant dire que le récit est loin d'être accessible à tout un chacun. Teshigahara met en place un univers contemplatif semblant être en dehors de l'espace. Le rythme est très posé, faussement léthargique même et s'axe essentiellement sur la psychologie complexe de deux sexes opposés qui ne parviennent pas à se comprendre. Un énième parallèle avec les relations homme-femme difficiles et problématiques dans la société japonaise. Encore une autre forme de réflexion majeure !
Au risque de me répéter, La Femme des Sables est cette dénonciation métaphorique d'une société déliquescente et hostile (dimension hostile encore une fois mise en valeur avec ces étendues désertiques dont la mort peut être aux abonnés présente). Qu'en adviendra-t-il de ce "couple" ? Je me permets de vous laisser la surprise mais sachez que la fin ne sera pas celle que vous attendrez.

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Si l'on s'en tient maintenant à la plastique du film, sachez que le professionnalisme est bien évidemment là. Certains contempteurs pourront pester sur une esthétique un peu trop redondante mais le réalisateur n'a pas pour objectif de faire de son film une pellicule riche en esthétique. C'est la désolation qui règne et cela doit se ressentir sur ces décors précaires parvenant, néanmoins, à être sublimés. Mais plus que tout, Teshigahara filme avec beaucoup d'insistance ce sable bougeant au gré du vent et ces grandes dunes s'effondrant sur elles-mêmes. Cela confère un trait hypnotisant, presque mystique.
La caméra peut offrir des plans larges tout comme des gros plans fréquents (notamment sur la peau envahie de sable) mais toujours avec un travail derrière. Les cadrages confèrent au film une propreté renversante. La bande sonore est très importante dans la mise en scène et ne manquera pas de créer un sentiment d'oppression et de malaise. Enfin, on se plaira à observer ce très beau couple incarné par Eiji Okada et Kyoko Kishida. Le reste du casting n'ayant guère d'importance vu qu'il ne sera presque toujours entraperçu que d'en haut.

En conclusion, La Femme des Sables est un drame qui fait largement plus qu'un simple honneur au cinéma japonais et qui ne fait que confirmer l'excellence de cette Nouvelle Vague, exigeante et d'une beauté n'ayant pas d'équivalent dans le monde du septième art. Plus qu'une séquestration dont on soupçonne Yasuzo Masumura de s'en être inspiré pour son sublime La Bête Aveugle, c'est avant tout un pur film social qui a beaucoup de choses à offrir au spectateur en terme de métaphores. C'est une représentation imagée de la folie urbaine et de la civilisation loin de toute forme d'épanouissement. Elle apparaît comme vecteur de claustrophobie chez un homme qui n'arrive pas à se faire une place.
On tient là une oeuvre qui risque fort bien d'être créatrice d'une forme d'introspection sur notre place et notre avenir dans la société. Finalement, le retour à cette nature imprévisible et d'une liberté totale ne serait-elle pas le meilleur moyen d'épanouissement moral ? Teshigahara bouscule toutes les règles sociales de l'époque et plus que jamais celles d'aujourd'hui. Ce qui n'est pas sans rappeler l'idéologie scandée par Buñuel et dont le cinéaste a toujours avoué s'en être inspiré. On tient donc un film intemporel qui n'aura pas usurpé sa réputation d'un des plus grands chefs d'oeuvre du cinéma japonais. Un classique immanquable qui confirme mon côté très thuriféraire de la Nouvelle Vague japonaise et croyez-moi que vous en aurez d'autres des chroniques de ce mouvement.

 

Note : 17,5/20

 

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