Les_Harmonies_Werckmeister

Genre : Drame, expérimental

Année : 2000

Durée : 2h25

 

Synopsis :

Le pays est en proie au désordre, des gangs errent dans la capitale. Valushka, un postier, s'extasie sur le miracle de la création et se bat contre l'obscurantisme. Dans un café, il tente d'entraîner les clients ivres dans ses visions cosmologiques, puis, à travers la ville, chez Monsieur Eszter, un vieil homme occupé à accorder un piano pour retrouver l'harmonie du clavecin qui a été brisée par l'invention Werckmeister. Un mystérieux cirque est installé sur la grande place où la foule muette se rassemble. Valushka court sous un ciel de plomb, le vent souffle, on est en novembre et c'est déjà l'hiver, le brouillard se répand, plus épais que jamais, la lumière est glacée, brutale, irréelle, les rues couvertes de détritus, les immeubles délabrés, des vitrines ont été brisées ; plus de médecins, plus d'écoles, l'heure du Jugement dernier serait-elle arrivée ?

 

La critique :

Bon j'imagine votre tête et ressens le désappointement qui germe en vous à la lecture du synopsis. Vous devez sans doute être en train de vous demander ce qu'est ce truc et d'où je sors ça. Si vous vous rappelez un peu ma dernière liste de films initiée mi-août, j'avais mentionné l'arrivée de deux chroniques de deux réalisateurs qui ne déméritent pas pour susciter le débat et créer la polémique au sein des cinéphiles. Je m'étais déjà attelé à la tâche d'un de ces films avec l'apaisant et fascinant Cemetery of Splendour qui avait, sans avoir fait fureur, suscité la curiosité de certains membres du blog. Dites-vous bien que j'ai commencé en douceur car je vais y aller beaucoup plus fort aujourd'hui en vous présentant l'un des réalisateurs "populaires" (tout est relatif) les plus austères du circuit cinématographique traditionnel. Son nom ? Béla Tarr ! D'où sort- il ? De Hongrie !
Un pays dont le cinéma est assez peu connu dans nos contrées mais qui a su voir émerger quelques réalisateurs notables et vantés par les cinéphiles chevronnés tels Zoltan Huszarik, Miklos Jancso ou Benedek Fliegauf. Cependant, Béla Tarr est indéniablement le représentant majeur de ce circuit cinématographique. Un représentant qui est quand même classé 13ème dans la liste des 40 meilleurs réalisateurs contemporains selon The Guardian.

A l'heure actuelle, il jouit d'un véritable culte pour les cinéphiles adeptes d'expériences nouvelles et de cinéma sensoriel et stylisé. Pour cette première chronique de Tarr, je vais m'atteler au cas de Les Harmonies Werckmeister, sorti en 2000 et qui est la fin du triptyque initié par Damnation et surtout Le Tango de Satan, une titanesque pellicule de 7h30 considérée comme l'apogée du réalisateur. Ne vous attendez pas à la chronique de ce dernier car voir des vaches brouter de l'herbe durant 5 minutes, c'est un peu too much pour moi.
Pour en revenir au cas du film d'aujourd'hui, il faut savoir qu'il est fréquemment classé parmi les meilleurs films du 21ème siècle et a pu recevoir le prix des lecteurs au festival de Berlin. Pour autant, le personnage a avoué que Le Cheval de Turin, sorti en 2011, sera son ultime réalisation pour plusieurs raisons : le fait que le public ne veut plus de ce cinéma là, le fait que le processus de production devient de plus en plus difficile en Hongrie et enfin, le fait qu'il a le sentiment d'avoir dit tout ce qu'il avait à dire sur un plan métaphysique car il refuse d'entrer dans un processus de répétition. Maintenant que cette introduction s'achève, passons à la critique de cette oeuvre recommandée par beaucoup lorsque l'on tient à se lancer dans sa filmographie.

 

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ATTENTION SPOILERS : Dans une petite ville de la plaine hongroise, arrive un sinistre cirque itinérant qui traîne une baleine dans une remorque. Un jeune homme, János Valushka, tente de préserver l'ordre dans la ville de plus en plus perturbée, mais en même temps il perd sa foi dans cet univers non naturel et chaotique que Dieu lui-même semble avoir déserté.

L'air de rien, sous ses airs de synopsis propice à la branlette intellectuelle, on ne peut déceler une certaine curiosité germant en nous. Comme il m'est arrivé à plusieurs reprises, la curiosité a beaucoup joué pour en arriver à visionner ce pur film d'auteur. Et je vais être bref avec vous, le cinéma de Béla Tarr est bel et bien l'un des plus rudes du septième art et il est plus qu'évident que le style ne plaira pas à beaucoup. Ceux s'attendant à un rythme avec le strict minimum d'intensité peuvent tourner les talons. Pour autant, Les Harmonies Werckmeister est l'un des films les plus mystérieux et les plus fascinants qu'il m'ait été donné de voir. La comparaison avec le cinéma d'Andreï Tarkovski est très souvent mentionnée mais une différence de taille réside entre eux. A la différence de son homologue russe où l'espoir d'un ailleurs spirituel est possible, Tarr réfute toute idée de grâce salvatrice.
Sa vision du monde est marquée par un profond pessimisme et cela se ressent énormément dans Les Harmonies Werckmeister. Plongé dans un village hongrois désolé et où il ne semble guère y avoir âme qui vive, le cinéaste dresse un amer tableau d'un monde amené de plus en plus à s'auto-détruire. Ce ressenti surgira beaucoup d'une dame vitupérant les actes de vandalisme perpétrés par de mystérieux inconnus en ville. A travers ces dialogues très importants pour la compréhension du récit, Tarr voit une société désincarnée de tout idéal, de tout respect envers le sacré et de toute croyance religieuse ou cosmologique.

Dans ce village sans nom flotte une puanteur eschatologique. C'est un village où Dieu est mort, où tout semblant de morale est mort. Plus aucun respect envers quiconque ou quelque chose et le choix du décor ne s'est pas fait au hasard. Le fait de représenter cette ville brumeuse et sombre n'est rien d'autre que le reflet de l'âme humaine tourmentée et noire. Rien de plus logique qu'une âme soit sombre quand elle ne croit plus en rien et n'est régi que par des pulsions archaïques. La rancoeur semble ne faire qu'un avec chaque entité vivante ou non et de là émerge un étrange personnage du nom de Janos Valushka, illuminé adepte de la cosmogonie qui immortalisera une superbe séquence à la fois cosmologique et métaphysique. Une séquence qui souligne le fait que notre Terre devenue humainement morte n'est que négligeable dans l'immensité de l'espace. Ce Valushka, au cours de ce récit évanescent, erre telle une âme fantomatique dans le village en se jouant des relations sociales qu'il cherche à entretenir mais la révolte gronde.
Une révolte en partie liée à l'arrivée d'un étrange cirque exhibant la "plus grande baleine du monde". On peut facilement relier cela au quotidien pénible de la Hongrie communiste, pays pauvre jadis. 

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Alors que les habitants vivent dans la précarité la plus totale, les ouvriers au chômage protestent sur ces réjouissances bien trop chères et de piètre qualité. Des réjouissances mais à quel prix vu qu'il s'agit d'exhiber délibérément une baleine morte sur une place publique. Tarr ne fait que renforcer minute après minute le pessimisme d'une société déshumanisée qui ne fait que détruire ce qui est vieux et faible plutôt que d'admirer ce qui est grand et beau. La baleine symbolisant une nature luxuriante ayant perdue sa place dans le village. Elle est une forme de quintessence de la volonté créatrice de Dieu et Valushka observant les yeux de baleine, voit l'infinité du monde dans ses yeux alors qu'une foule incompréhensible et déchaînée l'entoure. C'est un prélude à la révolution face à ce que l'on soupçonnera être une dictature à la vue de tanks et d'hélicoptères déployés.
Valushka, outre son attitude innocente et naïve, semble être un dernier espoir d'être humain qui a conservé sa morale, son éthique et sa capacité à garder un regard réceptif et curieux sur le monde qui l' entoure et, plus que tout, sur ce que ce monde a à offrir de plus pur, de plus transcendant. Malgré tous ses espoirs d'un jour nouveau, rien ne pourra empêcher la révolte d'éclater et de détruire encore et encore ce qui reste de son monde. Les exactions politiques s'accompagnent de la recherche du pouvoir à tout prix et de cette violence inhérente prenant le pas sur toute forme d'harmonie naturelle. L'individu ne saura jamais s'émanciper de son instinct sauvage et bestial. Tel est le cruel constat de Béla Tarr.

Qu'on se le dise, visionner un tel film revient à entrer dans un état de stase s'accompagnant d'une profonde introspection mentale. L'impression d'avoir vécu quelque chose d'important prend ici tout son sens. Cette impression est à mettre en adéquation avec une mise en scène d'un contemplatif qui ferait passer notre cher Weerasethakul pour un cinéaste rythmé. Tarr fait évoluer ses personnages dans les décors. Il les fait se fondre dans cette obscurité malfaisante, témoignage d'une neurasthénie mentale généralisée. Au total, seulement 39 plans-séquence composeront Les Harmonies Werckmeister et il est plus qu'évident qu'il faudra se préparer psychologiquement avant de visionner une telle oeuvre d'art. Oui, c'est une pellicule très difficile d'accès qui sera systématiquement adorée ou détestée.
Il ne sera pas rare de voir se succéder des plans de plusieurs minutes à l'image du tracteur transportant la grande baleine et arrivant en ville. On pourra aussi parler du très long plan de Monsieur Eszter et Valushka se quittant en prenant des routes différentes. Je vous recommanderai donc d'éviter de regarder ce film après une journée épuisante au risque de vite s'assoupir, et je ne plaisante pas. Ce qui est sûr est qu'une autre mise en scène n'aurait pas su être aussi percutante.

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Pour ce qui est de l'esthétique, un grand soin a été accordé et le résultat laisse pantois. Tarr nous livre de superbes images au noir et blanc magnifié, de longs plans où on aura le temps de scruter le moindre détail s'offrant à nous. Les plans fixes et travelling sont fréquents mais toujours justes et, bien évidemment, aucun rythme épileptique ne sera là. Tout s'écoule lentement mais sûrement. La bande sonore, à la fois mélancolique et sombre, met en évidence la tristesse d'un homme face à la sauvagerie et à l'antipathie des hommes. Certaines mélodies seront absolument sublimes.
Enfin, la prestation des acteurs sera de qualité bien que certains les verront monolithiques. On retrouvera le très bon Lars Rudolph dans la peau de ce Valushka désemparé face au monde. Le reste du casting se compose de Peter Fritz, Hanna Schygulla, Ferenc Kallai ou encore Janos Derzsi. Des acteurs ne laissant transparaître aucune émotion car la déshumanisation n'autorise pas cela et balaie tout sentiment humain. 

En conclusion, très difficile d'aborder un film comme Les Harmonies Werckmeister tant les niveaux de lecture sont riches et sujets à moult interprétations qui dépendront du ressentiment de chacun. On tient indiscutablement un film sensoriel et d'une richesse considérable. Tarr nous offre une représentation du chaos sociétal et d'un avenir pessimiste où la mort se répercutera autant sur les décors que sur l'âme humaine. Des décors vétustes à l'image de la vétusté de l'âme lorsque celle-ci est dépourvue de tout idéal. Un monde n'ayant comme puissance qu'une violence transcendante et auto-destructive. Une violence rompant l'harmonie naturelle du monde.
Un véritable chef d'oeuvre très difficile d'accès si l'on n'a pas quelque connaissance philosophique derrière mais qui devrait être un indispensable pour tous les cinéphiles. Une représentation brillante d'un monde noir en devenir, le tout avec une esthétique à couper le souffle. Le genre de long-métrage qui ne cesse de créer le débat mais qui réveille en nous de profondes questions existentielles. Ce qui fait notre civilisation, ce qui fait notre humanité, ce qui fait de nous des êtres dotés d'intelligence (quoi que...), tout cela serait-il irrémédiablement condamné à s'effondrer dans le plus grand chaos ?

 

Note : 18/20

 

 

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